ESS : la révolution solidaire

ESS : la révolution solidaire

Publié le 02/11/2016
France
 

Longtemps considérée comme un contrepoids à un capitalisme abusif, l’Économie sociale et solidaire (ESS) s’impose progressivement grâce à sa forte utilité sociale. Au point d’être, en 2014, juridiquement définie et reconnue par le législateur. Cette utilité sociale, le Secours Catholique-Caritas France l’insuffle à toutes ses actions, recentrant l’homme et son environnement naturel au sein d’une économie jusqu’ici marginale, mais qui se révèle être une alternative au système traditionnel en panne de valeurs.

 

L’économie au service des hommes

Dans le secteur assez méconnu de l’économie sociale et solidaire, le réseau Caritas France fait figure de proue. Il met en actions la solidarité et conclut des alliances avec ceux qui, comme lui, placent l’humain au centre de l’économie.

En France, l’économie sociale et solidaire (ESS) est un secteur qui, en 2013, représentait 6 % du PIB (source Insee) et comptabilisait 221 325  établissements et 2,37 millions de salariés (soit 10,5 % de l’emploi). Petite mais solide, l’ESS crée de l’emploi, contrairement à d’autres secteurs de l’économie.

Depuis la loi du 31 juillet 2014, l’ESS recouvre toutes sortes d’activités de production, de transformation, d’échanges de services ou de distribution, portées par des structures qui peuvent être des associations, coopératives, mutuelles, fondations ou entreprises marchandes. À certaines conditions : ne pas chercher prioritairement le profit, avoir une gestion démocratique et rechercher l’utilité sociale ou la solidarité.

Insertion

Ainsi toutes les actions menées depuis des années par le Secours Catholique, l’Association des Cités du Secours Catholique, la fondation Caritas France et l’ensemble du réseau Caritas France participent à l’ESS.

« Il y a les actions menées en interne et celles développées à partir d’un réseau de partenaires de l’ESS », précise Guillaume Alméras, responsable du département Emploi-Économie sociale et solidaire au Secours Catholique.

« En interne, nous cherchons à renforcer le lien social à travers nos boutiques, épiceries et jardins solidaires. Notre modèle économique repose sur l’économie du don, la solidarité et l’engagement des bénévoles et des bénéficiaires. En externe, nous cherchons à développer un réseau de partenaires de l’économie solidaire. Chacune de nos délégations a contribué à la création de deux ou trois structures d’ESS, ce qui représente entre 400 et 500 structures au plan national. »
 

Notre modèle économique repose sur l’économie du don, la solidarité et l’engagement des bénévoles et des bénéficiaires.

Guillaume Alméras.

Certaines structures accompagnent dans l’emploi des personnes très éloignées du monde du travail afin de faciliter leur (ré)insertion sociale et professionnelle. L’insertion par l’activité économique (IAE) caractérise ces structures qui, pour être viables, s’inscrivent dans une démarche professionnelle.

Parmi ces entreprises spécifiques figurent des réseaux constitués de plusieurs membres : le réseau des garages solidaires Solidarauto, les épiceries comme Episol, le réseau Éco-habitat, Tissons la solidarité, la Table de Cana ou les jardins de Cocagne.

Autant d’entreprises soutenues par le Secours Catholique ou la fondation Caritas France. Les profits, quand il y en a, sont réinvestis dans l’entreprise qui peut ainsi se développer, accroître son personnel d’encadrement et ouvrir de nouveaux postes en insertion.

 
ESS : la révolution solidaire
Reportage

Garage pour tous à Grenoble

 

Au sein du réseau d’accueils du Secours Catholique, le mot d’ordre est « agir ensemble ». Et les modes d’accompagnement évoluent avec le temps. Claude Bobey, référent national des thématiques Alimentation et entraide, explique avec un enthousiasme communicatif la direction que prennent les projets de l’association aujourd’hui :

« Nous avons une vision de société à la fois politique et philosophique. Nous sommes en lien avec des personnes qui sont majoritairement sous le seuil des 40 % du revenu médian (moins de 700 euros par mois pour une personne seule), au contact de la grande pauvreté. Avec ces personnes, nous voulons inventer une société pour tous, bâtie à partir et avec tous. »

Un énorme potentiel

Claude Bobey fait référence aux centaines d’espaces solidaires qui peu à peu tentent de remplacer les lieux destinés uniquement aux pauvres. « Solidaire, insiste Claude Bobey, veut dire : pensé à partir d’un territoire en incluant toute sa population. » Les lieux solidaires sont des magasins où les plus démunis bénéficient en toute dignité de tarifs préférentiels.

« Nous voulons des épiceries ouvertes à tous. Nous ne voulons plus des espaces réservés aux pauvres, c’est stigmatisant, poursuit Claude Bobey. Les personnes en situation de précarité  nous disent la souffrance qu’ils ont à aller dans les lieux de distribution. »
 

Reportage : Episol, une boutique (presque) comme les autre


Les acteurs du Secours Catholique n’ont de cesse de ne plus faire cette distinction. Ainsi les « vestiaires » se transforment progressivement en « boutiques solidaires ».

« Il y a environ 300 boutiques solidaires avec un énorme potentiel puisqu’il reste encore 500 vestiaires, affirme Loïc du Boishamon, du département ESS. Beaucoup sont en train de faire leur transition pour devenir des boutiques solidaires. »

Génératrices de mixité sociale et d’emploi, les initiatives des acteurs de l’ESS préparent lentement mais sûrement l’économie de demain.

Selon un récent sondage Ipsos, cette façon d’envisager les relations économiques séduirait une grande partie de la jeunesse, puisqu’un étudiant sur deux souhaiterait travailler dans l’économie sociale et solidaire. Mais le sondage précise aussi que plus de la moitié des jeunes ne voient que « vaguement » ce dont il s’agit. 

 

« Il est important de rendre la démarche populaire »

Le point de vue de Dominique Hays, directeur du jardin de Cocagne Les Anges Gardins, à Vieille-Église (62).


« Il y a une centaine de jardins de Cocagne en France, dont le premier a été créé en 1991. Un jardin de Cocagne propose aux personnes qu’il accueille un véritable projet social et un travail épanouissant. Ce travail de maraîchage est exclusivement biologique. C’est une exigence morale. Nous sommes convaincus que les plus démunis sont ceux qui souffrent le plus des dégradations environnementales.

Nous privilégions les circuits courts et nous insistons sur la relation qui existe entre ceux qui ont besoin de travail et ceux qui ont besoin de légumes. Cela enrichit la transaction commerciale.

Enfin, nous tenons compte de l’ancrage territorial. Notre façon de travailler ne doit pas être concurrentielle. Nous avons été les premiers à proposer des paniers de légumes par abonnement. On nous a imités.

Il est important de rendre la démarche populaire. Nous souscrivons à l’opération « 30 000 paniers solidaires » – soutenue par le Secours Catholique-Caritas France (ndlr) – qui vise à rendre accessibles les produits agricoles de qualité. Nous voulons l’accès de tous à la qualité alimentaire. »

 

L’ESS, un modèle alternatif ?

Entretien avec Jean-Marc Maury, ancien directeur du département Développement économique et économie sociale à la Caisse des dépôts.

 

Les racines de l’économie sociale et solidaire (ESS) remontent au XIXe siècle, en réponse aux conséquences de la Révolution industrielle.


Oui et l’ESS se résume longtemps aux actions caritatives et à des expériences coopératives. Après la Seconde Guerre mondiale, elle est envisagée comme une alternative, un moyen de changer le système économique en étant plus juste. Et il faut se battre pour faire progresser ce modèle et démontrer qu’il est le seul à procurer de l’utilité sociale. La démarche est alors très militante et marquée à gauche.
 

C’est une économie qui a longtemps été considérée comme « marginale »...


La perception de l’ESS par l’État et par le monde économique traditionnel va évoluer lorsque certaines structures de l’ESS commencent à faire de l’insertion par l’activité économique. À ce moment, il y a un début de reconnaissance d’une autre forme d’action à forte utilité sociale. Nous sommes dans les années 1980-1990, la période est à la globalisation et à la financiarisation de l’économie capitaliste. Le monde économique traditionnel considère alors l’ESS comme l’économie de la réparation des dégâts causés par le progrès. On lui fait une petite place et on lui donne des sous. Et tout ce qui n’entre pas dans le champ de la réparation n’intéresse pas.
 

Par-delà la réparation, l’ESS a pourtant apporté beaucoup d’innovations…


Absolument. Toute une frange de l’ESS essaie à cette époque, et toujours aujourd’hui, de défricher d’autres modes d’organisation, de production, de vie au plan local : c’est le début de la récupération, du recyclage, des jardins... On voit une structuration de ce qui existait déjà dans les années 1950, mais avec une connotation militante moins marquée : on ne parle plus de jardins ouvriers mais de jardins familiaux, l’acronyme Scop, qui désignait initialement une Société coopérative ouvrière de production, devient Société coopérative de production (Société coopérative et participative, depuis 2010).

Et finalement, à l’image du recyclage, de nombreux secteurs défrichés par l’ESS ont été un peu récupérés par l’économie traditionnelle quand celle-ci s’est rendu compte qu’il y avait un vrai besoin et donc un marché rentable. Les services à la personne, par exemple, lancés par le monde associatif, sont aujourd’hui assurés à 50 % par des entreprises classiques.
 

C’est une forme de reconnaissance ?


Tout à fait, mais cela peut aussi être frustrant, d’autant plus que le délai entre le moment où on défriche dans une démarche pionnière d’utilité sociale et le moment où l’idée est reprise par l’économie traditionnelle tend à se restreindre. Certaines entreprises de l’ESS commencent à déposer des brevets.
 

L’autre forme de reconnaissance est la loi de 2014 sur l’économie sociale et solidaire.


Certainement, même si elle tend à diviser le monde de l’ESS. Certains la trouvent contraignante par le cadre et les outils qu’elle définit et ont l’impression de vendre leur âme au diable. Les autres estiment qu’on peut très bien produire des services à une autre dimension, être dans une démarche plus complémentaire qu’alternative, sans renoncer à ses particularités : des réserves financières non partageables, une gestion démocratique et un choix d’activité éthique.

En face, l’économie traditionnelle réalise qu’il faut qu’elle tienne compte de ce courant qui a tendance à se renforcer au sein même des entreprises.

Un champ reste à explorer, celui de la coopération via des accords de partenariat. Des initiatives en ce sens sont en train de naître.

 

Aux Pays-Bas, des coopératives contre le chômage

La Caritas néerlandaise teste depuis deux ans une manière d’aider les chômeurs à reprendre pied dans le monde du travail. Leur outil : les coopératives.

Depuis 2013, Cordaid, la Caritas des Pays-Bas, accueille des chômeurs, les regroupe selon leurs talents et leurs savoir-faire, et leur propose de devenir entrepreneurs à temps partiel au sein d’une coopérative. Ainsi, ils peuvent continuer à percevoir les allocations chômage tout en réalisant un chiffre d’affaires.

Une partie de ce chiffre d’affaires est mis de côté par la coopérative et sert à financer des équipements, des formations ou tout ce qui permet au chômeur de sortir de sa condition. Une fois les frais déduits, le bénéfice est reversé à l’administration et compense une partie des allocations chômage.

En juillet 2015, le taux de chômage aux Pays-Bas s’élevait à 6,8 %. Un taux que Karlijn van Arkel qualifie de « très élevé ». Le bureau de Karlijn, l’une des trois salariés chargés de monter ces coopératives, se situe à La Haye. Il suit de près les 20 coopératives déjà existantes et disséminées sur le territoire néerlandais. Ces coopératives commencent à porter leurs fruits et attirent de plus en plus de candidats.

Travail durable

« L’idée est de fédérer un groupe de 20 personnes et de monter une coopérative avec eux, explique Karlijn. Par exemple, nous venons de monter deux coopératives, l’une à Haarlem, l’autre à Breda, avec des chômeurs qui ont décidé de cultiver de petits lopins de terre en ville. Ils ont ouvert leur propre supermarché et ils commencent à vendre leurs fruits et leurs légumes. »

Outre le maraîchage, d’autres secteurs sont concernés, comme ceux de la restauration, de l’industrie alimentaire, de la micro-entreprise, du soin à domicile et de la réparation d’appoint.

Plutôt que de persister dans la recherche d’un emploi salarié, Cordaid suggère à ceux qu’elle aide de devenir entrepreneurs. Et la coopérative s’avère la forme juridique la plus sécurisante, comme l’expliquait Jorge Nuño Mayer, secrétaire général de Caritas Europa, le 21 octobre 2015, lors de la Journée mondiale d’éradication de la pauvreté : « Dans une coopérative, les gens se renforcent mutuellement et se soutiennent dans les moments difficiles. »

Karlijn estime qu’il est un peu tôt pour tirer un bilan de ces deux années expérimentales, mais sur ces deux premières années, elle note qu’un quart des personnes aidées ont retrouvé un travail ailleurs et qu’un autre quart tire un revenu des emplois créés par ces nouvelles coopératives.

« Ils sont très fiers, souligne-t-elle, d’avoir monté leurs propres entreprises ou de faire partie intégrante de la coopérative dont ils sont à l’origine. » Les 20 premières coopératives fonctionnent bien. « Nous souhaitons continuer et en monter autant que nous le pourrons, poursuit Karlijn, car être membre d’une coopérative est la troisième voie pour se réinsérer dans le monde du travail. Après être salarié et être entrepreneur, on peut être membre d’une coopérative. »

Jorge Nuño Mayer voit en ces coopératives « un modèle de travail durable puisqu’il renforce les personnes. C’est une solution efficace pour réduire la pauvreté et l’exclusion sociale ». 

Jacques Duffaut, Benjamin Sèze, Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : ©Xavier Schwebel - ©Steven Wassenaar / Secours Catholique.
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