Intergénérationnel : « Parler avec des personnes qui ont traversé tant de choses, c'est hyper sécurisant »

Intergénérationnel : « Parler avec des personnes qui ont traversé tant de choses, c'est hyper sécurisant »

Publié le 19/12/2016
Maine-et-Loire
 

À Angers, des jeunes bénévoles du Secours Catholique du groupe Générations solidaires s’investissent auprès de personnes âgés. Qu'est-ce qui les motive ? Qu'en retirent-ils ? Ils expliquent leur engagement. Reportage au marché de Noël.

Il est un peu plus de 19 h 30, place du Ralliement à Angers, quand Yvette, Huguette et Bernadette descendent du tramway. Ces trois résidentes de la maison de retraite Les Plaines, située dans le quartier de Trélazé, retrouvent les bénévoles de Young Caritas, le réseau « jeunes » du Secours Catholique.

Ils sont une dizaine, tous étudiants, à être venus se balader avec elles dans les allées du marché de Noël. Il y a du monde ce jeudi soir qui déambule au milieu des effluves de vin chaud et des guirlandes lumineuses. Un peu partout, des haut-parleurs diffusent des remix de chants de Noël.

Huguette part devant, entourée de Marie, Alison, Hama et Peter. Bernadette lui emboîte le pas avec Ivona, Corentin et Fernande. Lorsque les trois jeunes lui proposent de prendre un chemin différent et de retrouver Huguette et les autres plus tard, elle demande : « On peut aussi les suivre, non ? » Au milieu de toute cette agitation, Bernadette semble un peu perdue. Fernande, une jeune étudiante camerounaise de 19 ans, sent le malaise. « Pas de problème, on peut aussi les suivre », lui répond-elle en souriant.

Devant, Huguette partage ses souvenirs de jeunesse. « Mes parents adoraient aller ici voir des opérettes », raconte-t-elle en désignant le Grand Théâtre. Puis, marquant une pause : « Tout de suite après, là, il y avait Le Palais des marchands. Mais il a brûlé avant la guerre. Et dans une petite rue qui remonte, il y avait un garage à vélo. » Pensive, Huguette poursuit : « Ah ça, il y en avait des vélos en ville. »

 

Dès qu’il y a une sortie, j’y vais. C’est agréable de voir tout le monde. 

 

Derrière, Corentin, 20 ans, s’est approché de Bernadette pour discuter. « Qu’est-ce que vous avez fait de beau aujourd’hui ? », lance le jeune homme. « Pas grand-chose », répond l’octogénaire. La conversation n’ira pas plus loin. Corentin tentera par la suite une ou deux autres approches, sans beaucoup plus de succès.

Bernadette est plutôt du genre taiseuse. Lorsqu’on le lui fait remarquer, ça la fait sourire. Elle est contente d’être là : « Dès qu’il y a une sortie, j’y vais. C’est agréable de voir tout le monde. » Au bout d’une demi-heure, les trois résidentes de Trélazé remontent dans le tramway, après avoir dit au revoir aux jeunes. Ils se revoient dans une semaine, mais aux Plaines cette fois-ci.

 

une nouvelle expÉrience

Chaque jeudi soir, d’octobre à juin, les bénévoles du groupe Générations solidaires, du Secours Catholique, passent deux heures avec les résidents de la maison de retraite. Ils sont une vingtaine à s’être inscrits cette année. « On discute, on fait des jeux de société », raconte Yasmine, 19 ans, elle aussi étudiante camerounaise.

Tout comme Fernande, Ivona et Doris, la jeune fille est arrivée de Yaoundé en septembre dans le cadre de ses études de sciences politiques et littérature. « Au Cameroun, lors de nos deux premières années d’université, nous devions mener un projet social, explique Yasmine. Ici, nous n’étions pas obligés mais nous nous sommes dit que cela pouvait être bien de faire du bénévolat pour se mettre dans le bain et rencontrer les gens. »

Lorsque différentes associations sont venues à leur école présenter des actions dans lesquelles s’engager, ce projet de rencontre et d’animation dans un EHPAD* a suscité leur curiosité. « Nous n’avons pas de maisons de retraite au Cameroun, on voulait découvrir. C’est une nouvelle expérience. »

Ses premières impressions ? « Ça fait réfléchir, avoue Yasmine. À la fois, quand je vois, au Cameroun, des vieux qui vivent seuls au village sans être pris en charge, ni suivis lorsqu’ils sont malades ou handicapés, je me dis qu’il faudrait mettre en place des structures de ce genre. Et en même temps, je me suis rendu compte ici que ce n’était pas simple non plus. On a un peu l’impression que les personnes sont tristes. Elles se sentent éloignées de leur famille et, comme le disait Bernadette, moins libres que chez elles. »

 

Je me dis que ces deux heures passées avec elles, ça peut contribuer à ce qu’elles se sentent mieux.

 

Peter, 26 ans, confirme : « Il peut y avoir de la dépression ou du mal-être chez les personnes âgées. Évidemment, ce n’est pas en passant deux heures le jeudi soir que je peux vraiment m’en rendre compte, mais je sais que cela existe. » Cet étudiant canadien est bien placé pour le savoir, sa grand-mère est en maison de retraite au Canada. « Je l’appelle toutes les deux semaines et je la sens très isolée, déprimée. »

C’est un peu à cause d'elle s’il s’est engagé à Générations solidaires. « Quand on m’a parlé de cette action, ça a fait tilt. Ma grand-mère n’a pas ça là-bas et j’aurais bien aimé. Le lien social fait partie des choses les plus essentielles pour la santé mentale. Je me dis que ces deux heures passées avec Bernadette, Yvette, Huguette et les autres, ça peut contribuer à ce qu’elles se sentent mieux. »

Dignité humaine

« Beaucoup de nos bénévoles font le lien avec leurs grands-parents, commente Marie-Claire Huet, animatrice au Secours Catholique de Maine-et-Loire et coordinatrice du réseau Jeunes solidaires. D’autres n’ont plus de grands-parents et ont besoin d’échanger, de passer du temps avec des personnes âgées. »

C’est le cas de Corentin. « Je n’ai pas connu mes grands-pères et j’ai toujours ressenti ce manque, confie le jeune homme. On peut dire que mon engagement, à la base, vient de là : une envie de rencontrer le ‘‘grand-père’’ physiquement, de voir qui il est. »

Et puis, cette proposition de bénévolat est tombée à un moment où il avait « envie de [s]’ouvrir, de [se] décentrer ». Au cœur de sa réflexion, il y a la notion de « dignité humaine. Ce n’est pas parce qu’une personne a des rides et est diminuée physiquement qu’elle vaut moins que moi. Elle est juste là où je serai dans soixante ans. »

 

Pas vraiment « sexy »

Corentin avoue qu’il y a huit mois, il ne se serait pas lancé dans un tel projet. « Je ne voyais pas les choses de la même manière. Je me serais dit : ‘‘À vingt ans, j’ai autre chose à faire que d’aller voir des vieux. On va se foutre de ma gueule.’’ »

« C’est sûr, poursuit-il, que ce n’est pas un engagement très ‘‘sexy’’. Autant les personnes à la rue ou les migrants, on peut se dire qu’ils ont vécu des trucs de fous et qu’ils vont nous raconter des histoires dingues. Autant, les personnes âgées, si on ne connaît pas, on imagine des gens pépères qui n’ont rien à dire… Auprès des autres, ça le fait moins. »

« C’est vrai que cela peut paraître moins valorisant », approuve Hama. Après avoir accompagné des personnes migrantes puis participé à quelques tournées de rue, cet Angevin en recherche d’emploi de 33 ans a décidé de rejoindre Générations solidaires.

« Ça correspond plus à mon caractère, explique le jeune homme. Je suis de nature plutôt réservée et timide. Avec certaines personnes à la rue, le premier abord n’est pas forcément facile. Il faut se faire accepter. Et ça peut être intimidant. » Il dit se sentir plus à l’aise avec les personnes âgées.

UN TEMPS D’APPRIVOISEMENT

Pourtant le premier contact n’est pas forcément plus évident. Il faut souvent un temps d’apprivoisement. « Mais une fois qu’on connaît bien les personnes, elles s’ouvrent, nous racontent leur vie, leurs problèmes personnels, explique Hama. Et l’idée qu’elles nous font confiance procure une certaine satisfaction. »

Au gré de ces soirées passées ensemble, certains récits le marquent. « Il y a des personnes qui ont travaillé dur dès l’âge de 14 ans, d’autres qui ont vécu les bombardements… Quand je compare par rapport à ma vie, ça me permet de relativiser, de lâcher un peu prise. »

Corentin, lui, se dit surpris « par la tendresse qu’elles peuvent dégager rien que par leur présence. Un peu comme des vieux sages. C’est hyper apaisant. Et puis, poursuit l’étudiant, discuter avec ces personnes qui ont traversé tant de choses et qui sont encore là, cela a un côté très sécurisant. »

* Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Christophe Hargoues / Secours Catholique
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