Territoire zéro chômeur :   « Je peux me projeter à nouveau »

Territoire zéro chômeur : « Je peux me projeter à nouveau »

Publié le 26/05/2017
Nièvre
 

Imaginé par ATD-Quart Monde et soutenu par le Secours Catholique, ce dispositif expérimental réoriente les aides sociales des chômeurs longue durée vers le financement de projets professionnels. Reportage à Prémery, dans la Nièvre, où une quarantaine de personnes y participent.

 « J’ai été cheffe de cantine, animatrice périscolaire, j’ai aussi travaillé dans les centres aérés… » Petite frange blonde et discret piercing dans le nez, Amandine Ramos, 42 ans, détaille rapidement son CV. C’est un peu par hasard si, en cette matinée du mois d’avril, elle pousse la porte du château de Prémery (Nièvre) où sont installés, depuis deux mois, les locaux d’EBE 58 (Entreprise à but d’emploi). Un ami lui a parlé de la structure, toute récente, qui embauche les personnes au chômage.

« Si vous voulez un emploi, vous en aurez un », lui assure Marie-Laure Brunet, cheffe du projet EBE 58. Les seules conditions à remplir : résider sur le territoire depuis plus de six mois et chercher du travail depuis plus d’un an.

EBE 58 a été créée dans le cadre de l’expérimentation « Territoires zéro chômeur longue durée », un dispositif pensé par ATD Quart-Monde et soutenu par le Secours Catholique. Depuis une loi de février 2016, celui-ci est expérimenté dans dix bassins d'emploi sur le territoire français.

 

Si vous voulez un emploi, vous en aurez un !

Marie-Laure Brunet, cheffe du projet EBE 58

EBE 58 a pour mission de créer du travail en développant des services nécessaires à la société mais jusqu'ici non couverts par l'économie traditionnelle. Ses employés sont payés au Smic. Leur salaire est financé en partie par les dépenses sociales qu’ils auraient dû toucher et qui sont réaffectées au budget de l’entreprise, et en partie par les recettes que leur activité génère. « Nous embauchons par ordre d’arrivée au fur et à mesure que nous développons de nouvelles activités », explique Marie-Laure Brunet.

À choisir, Amandine Ramos aimerait travailler avec des enfants, mais elle se dit prête à prendre tout ce qui vient. « Les factures n’attendent pas », précise-t-elle en souriant. Arrivée en 2015 de Meurthe-et-Moselle, armée d’un diplôme de coiffeuse, du BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) et de son expérience, la jeune femme, mère d’une adolescente de 17 ans, cherche du travail depuis plus d’un an. « Dans les salons de coiffure, les écoles et les centres de loisirs, comme aide à domicile aussi. » Sans succès.

 

« Nous nous sommes battus »

La beauté des paysages vallonnés de la Nièvre, faits de vignes, de bocages, de forêts, et le charme des hameaux en pierre masquent une réalité économique moins reluisante. Le taux de pauvreté dans le département (15,4 % en 2016, selon l’Insee) est supérieur au taux métropolitain (14,3 %). Et, à Prémery, qui compte 1 800 habitants, le taux de chômage est plusieurs points au-dessus de la moyenne nationale.

Comment l’expliquer ? L’histoire est classique. C'est celle d’une grosse entreprise locale, Lambiotte, productrice de charbon de bois et de produits chimiques issus de la carbonisation du bois, principale pourvoyeuse d’emplois sur le territoire – 600 dans les années 1990 – qui finit par mettre la clé sous la porte au début des années 2000.

« Tout reposait sur cette usine. Il n’y a pas eu de volonté politique de diversifier le tissu économique local », regrette René Faust, président d’EBE 58 et vice-président de la communauté de commune Entre Nièvre et Forêts.

« Il n’y a pas que l’usine, il y a aussi eu plein de petites baisses partout, commente Marie-Laure Brunet. Des PME qui ont fermé, et continuent de fermer, à droite, à gauche, un artisan ici, un commerçant là, qui arrête son activité sans que personne ne la reprenne. »

Lorsque en 2014, les élus locaux ont eu vent du projet « Territoire Zéro Chomeur », ils y ont vu une vraie opportunité pour leur territoire. « Dès le début, nous nous sommes battus pour que cette expérimentation voie le jour, assure Gérard Martin, maire de Moussy, un village d’une centaine d’habitants à dix kilomètres de Prémery. Nous sommes même allés défiler à Paris pour faire pression sur les députés afin qu’ils adoptent la loi. »

 

« Tout était à inventer »

Les premiers contrats ont été signés le 6 février dernier. Tessa Cucinato, 46 ans, responsable des ressources humaines, s’amuse du côté « start-up » : « Tout était à inventer. Le fonctionnement, les activités. »

Patrick Martin, 49 ans, se souvient d’une mise en place « à la fois très enthousiaste et très compliquée. On a commencé sans ordinateurs. Il a fallu trouver du matériel, du mobilier… » Cela n’a pas été évident pour tout le monde.

Il y a parfois la peur de ne plus être à la hauteur après une longue période d’inactivité. « À force d’entendre dire que les chômeurs sont des bons à rien, tu finis par y croire », confie David Redouté, 49 ans, resté cinq ans au chômage.
 

À force d’entendre dire que les chômeurs sont des bons à rien, tu finis par y croire 

David Redouté

Le travail d’Anna Bonal, salariée du Secours Catholique et détachée à EBE 58, est d’accompagner les employés et futurs employés pour dépasser cette appréhension. Son rôle a aussi été primordial lors des mois qui ont précédé le lancement officiel de la structure. Beaucoup de futurs salariés étaient déjà impliqués bénévolement dans le projet. « Pour eux, émotionnellement, c’était les montagnes russes : "Faut-il y croire ou pas ?" », raconte la jeune femme.

 

Obligation de non-concurrence

Ce mercredi 12 avril, ils sont une dizaine d’employés à s’activer dans les bois. Ils font tomber les arbres morts et les découpent pour faire du bois de chauffage. Ils travaillent pour des particuliers à qui la commune a confié une parcelle à l’occasion de l’affouage.

Cette pratique très ancienne consiste pour les municipalités à entretenir les forêts communales en permettant aux habitants de se servir gratuitement en bois. « Sauf que beaucoup de riverains sont trop âgés pour effectuer eux-mêmes le travail de coupe, souligne Jean-Louis Buisson, directeur d’EBE 58. C’est donc un service qu’on a créé. »

Son modèle de financement, intégrant les aides sociales liées au chômage, permet à l’entreprise de proposer des tarifs très attractifs. En contrepartie, pour éviter la concurrence déloyale, « EBE ne peut pas empiéter sur des activités déjà existantes », précise Jean-Louis Buisson.

Alors, il faut faire preuve d’imagination. « Il y a déjà une personne dans le secteur qui propose d’entretenir les jardins. Par contre, personne ne s’occupe des potagers, c’est un marché qu’on a investi », explique Marie-Laure Brunet.

EBE 58 est aussi intervenu chez plusieurs petits viticulteurs pour le tirage des sarments. « Un travail pénible et douloureux pour le dos quand vous l’avez trop fait, explique l’un d’eux, Daniel Pabion. S’il n’y avait pas eu cette structure, faute de moyens, je l’aurais fait tout seul. Mais là, j’ai pu économiser mon dos à un coût raisonnable. Et ça a été très bien fait. »

 

« Nous allons uniquement là où nous avons des professionnels qui peuvent assurer et former les autres », explique Marie-Laure Brunet. Pour l’affouage, EBE 58 a pu compter sur le savoir-faire de Pascal Ragon, 48 ans, bûcheron de formation qui a longtemps travaillé à son compte puis pour les Espaces verts de différentes communes du coin, avant de se retrouver au chômage faute de budgets municipaux.

Pour la vigne, c’est Hervé Cuvillier, 40 ans, et Isabelle Berry, 34 ans, ayant tous deux une bonne expérience d’ouvriers viticoles, qui ont pris les choses en main.

L’un des piliers de l’expérimentation « Territoire zéro chômeur longue durée » est de partir des compétences et des envies des salariés et pas seulement des besoins en main-d’œuvre du marché local. « Cela nous distingue d’une entreprise d’insertion », souligne Marie-Laure Brunet.

Ébéniste, Thierry Sauvage, 48 ans, a entièrement créé son activité. Il récupère des meubles ou objets en bois endommagés pour « leur donner une autre destination, explique-t-il. Je vais par exemple transformer une armoire en coffre, un lit en banquette… »

Sur son écran d’ordinateur défilent les images de ses différentes réalisations. Il a publié un catalogue et prépare un show room. « Pour l’instant, je fais ça tout seul, mais mon objectif est de former d’autres personnes. »

Un intérêt pour le territoire

Pour Jacques Legrain, conseiller départemental, très investi dans EBE 58, un tel projet ne peut fonctionner que s’il y a un intérêt pour le territoire. « Le département veut développer le tourisme et améliorer la qualité de vie de ses habitants, il faut miser là-dessus », considère l’élu.

Ancien entrepreneur dans l’hôtellerie, Patrick Martin est chargé de l’activité « Sentiers culturels ». L’idée : créer de nouveaux chemins de randonnée et proposer des balades contées autour de l’histoire locale et régionale.

Des dizaines d’autres projets sont dans les cartons, comme un service de distribution à domicile au profit des boulangeries et épiceries de Prémery, ou l'approvisionnement des cantines scolaires en légumes et fruits grâce à l'activité de maraîchage qui est en train d'être développée.

 

Préjugés

« L’autre gros enjeu est la normalisation de cette entreprise un peu particulière dans la vie locale », précise Jacques Legrain. Hervé Cuvellier confirme. « Il faudra un temps avant qu’on soit complètement accepté, estime-t-il. Il y a des personnes que cela dérange. Pour elles, un chômeur est un fainéant donc il ne peut pas bosser. »

Olivier Gauche, chef de culture dans une ferme, à Oulon, non loin de Prémery, raconte les mises en garde qu'il a reçu lorsqu’il s’est renseigné sur l’EBE 58. « On m’a dit : "Les gars ne sont pas très courageux", ou alors : "Ils risquent de piquer du matériel quand tu auras le dos tourné" .»

Des rumeurs infondées, convient-il aujourd’hui, tout à fait satisfait du travail réalisé par David Redouté. « C’est un gros bosseur. Je l’ai conseillé à deux trois gars du coin qui ont souvent des coups de bourre. »

Au sein même du Conseil d’administration de l’EBE, raconte Marie-Laure Brunet, « certaines personnes ne comprennent pas que tous les salariés ne soient pas sur les chantiers, que neuf d’entre eux bossent derrière un bureau et soient en charge de la direction, des RH, de la comptabilité, de la commercialisation… Pour elles, ce ne sont pas des vrais car ce sont des demandeurs d’emploi ».

 

Ruptures

Embauché au poste de commercial, Cyril Dumas, 40 ans, a exercé ce métier pendant de nombreuses années dans les secteurs de l’automobile et du BTP, avant que son dernier employeur ne se sépare de lui, il y a sept ans, dans le cadre d’une réorganisation de l’entreprise. « Ça a été brutal, confie le quadragénaire. Ça m’a fortement atteint moralement. J’ai un peu plongé. »

Tessa Cucinato, elle, a travaillé dans les ressources humaines pour Thales, Vivendi, Numericable, Bolloré, avant de quitter Paris en 2011 pour se rapprocher de ses parents. « Avec mon CV, je pensais trouver facilement du travail ici. C’était une erreur. Je me suis mise à mon compte pour effectuer des missions au sein des entreprises et collectivités de la région, mais ça n’a pas été suffisant pour échapper au RSA. »

Dans l’histoire de chacun des salariés apparaît une rupture : une séparation, la perte d’un boulot, l’arrivée d’un enfant. « Beaucoup ne sont pas originaires de la région, constate Marie-Laure Brunet. Ils avaient une maison ou de la famille dans le coin et se sont dit que ce serait plus facile à la campagne. Ils se sont retrouvés piégés par la situation économique du territoire. »

 

Ça m'a remis le pied à l’étrier

Cyril Dumas

Pour tous, ce projet est une aubaine. « Ça m'a remis le pied à l’étrier, estime Cyril Dumas. Si c’était arrivé plus tôt, peut-être que cela m’aurait fait gagner quelques années. » Le commercial apprécie de « se lever le matin pour quelque chose ». Il évoque aussi le regard de sa famille et de son voisinage qui a changé. « Je me sens mieux. Ça me pesait. C’est important le regard des autres pour l’estime de soi. »

David Redouté, père de quatre enfants, raconte avoir eu les larmes aux yeux en signant son contrat. « Vous n’imaginez pas comme cinq ans, c’est long. Tu n’es plus maître de toi, tu te sens impuissant. » Il décrit le repli sur soi – « Tu te renfermes, tu deviens un peu sauvage » - et l’angoisse quotidienne, « cette espèce de truc qui te tracasse en permanence et qui ne te lâche pas ». Financièrement, il respire à nouveau. « J’ai quasiment tout remboursé à EDF et je n’ai plus de loyers en retard. »

Pour Franck, 44 ans, avoir un CDI est un vrai soulagement. « Il y a la sécurité de l’emploi. Et puis ça débloque beaucoup de choses. Tu peux faire des crédits pour racheter une voiture ou acheter une maison. Je peux à nouveau me projeter. »

 

Gagnant-gagnant

René Faust est persuadé que les salariés ne sont pas les seuls gagnants dans l’histoire. « L’État est bénéficiaire », affirme-t-il. Son calcul est limpide : « Tout ce que EBE 58 produit est soumis à la TVA. Autant d’argent qui rentre dans les caisses de l’État. Les employés de l’entreprise ont de meilleurs revenus et donc ils consomment plus. Là encore… TVA. Et puis, beaucoup d’entre eux vont sortir de la CMU, des Assedics, et vont payer des cotisations. »

Jacques Legrain s’attend à un vrai impact sur le tissu économique local. « Sur un petit territoire comme le nôtre, des dizaines de personnes qui passent du RSA, voire de rien du tout, au Smic, ça se ressent forcément. » L’élu rapporte un échange qu’il a eu avec le coiffeur de Prémery : « Il m’a dit qu’il avait deux nouvelles clientes, qu’il ne voyait pas avant, qui travaillent à EBE. »

L’entreprise qui emploie aujourd’hui 40 salariés, compte doubler son effectif d’ici la fin de l’année, et mise sur 150 postes pour fin 2018. Afin d’accueillir tout ce monde, elle va déménager pour s’installer... dans l’ancienne usine Lambiotte. Tout un symbole.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
Jeune homme réparant un ordinateur
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