Amalia : la défense des siens

Publié le 16/04/2017
Mexique
Amalia : la défense des siens
 

Alors que les communautés indigènes du Chiapas (Mexique) sont désertées par les jeunes adultes, Amalia Perez Hernandez, elle, a décidé d'y revenir. À 29 ans, la jeune femme coordonne le projet santé de Fomento, organisation partenaire du Secours Catholique. Son parcours est un pied de nez au destin.

Un soleil de fin de journée commence à filtrer à travers le mur de planches. Il est 17h. À l’intérieur de la bâtisse en bois brut, une dizaine de villageois de la communauté Nuevo Francisco Leon, dans le Chiapas (Mexique), suivent l’atelier santé dispensé par Fomento, une organisation jésuite partenaire du Secours Catholique.

Après avoir fait la liste des symptômes d’une hypertension artérielle, ils apprennent maintenant à manier le stéthoscope. Sur l’un des murs une affiche est scotchée. « Vers solitaire. Prévention des diarrhées et parasites », peut-on lire, inscrit au feutre noir. Un reste de la formation de la veille.

Une jeune femme passe de binôme en binôme, vérifiant les gestes, prodiguant des conseils. Elle s’appelle Amalia Perez Hernandez. Diplômée en chirurgie dentaire, elle est la coordinatrice du projet santé de Fomento.

Curiosité

C’est Juan Pablo Orozcho, prêtre jésuite, qui a éveillé notre curiosité à son égard. « Il est très rare que des jeunes qui ont un tel niveau d’études reviennent vivre dans les communautés », nous avait-il confié.

On se rendra compte en écoutant la jeune femme de 29 ans que dans l’ordre normal des choses, nous n’aurions jamais dû la rencontrer.

 

« Chez nous, ce sont les garçons qui font des études », explique Amalia. Elle a grandi à El Capulin, une communauté tzeltal (1) située près de la frontière avec le Guatemala.

Elle était l’une des sept filles de la maison. Ses parents, des petits agriculteurs, cultivent des légumes, du maïs, des arachides et de la canne à sucre. La famille est modeste.

À 14 ans, lorsque Amalia est envoyée à Morelia, dans le centre du Mexique, c’est pour accompagner l’un de ses deux frères. « Je devais m’occuper de lui, faire le ménage et la cuisine pendant qu’il irait en cours... J’y suis allée à reculons. »

MENSONGE

L’éloignement familial va finalement se révéler une opportunité pour elle. Dans l’anonymat de cette ville de 600 000 habitants, l’adolescente s’inscrit au lycée. Elle ne dit rien à personne. Son frère est son complice.

Au bout de deux ans, le jeune homme abandonne ses études mais accepte de le cacher à leurs parents, afin de laisser le temps à sa petite sœur de finir le lycée. « Sinon, nous aurions dû rentrer immédiatement. » Le mensonge durera un an.
 

Ma grand-mère est morte d’une crise d’asthme. Ce n’est pas normal.


Bac en poche, Amalia révèle le secret à ses parents. Elle leur annonce aussi qu’elle veut aller à l’université. Ils comprennent qu’ils n’ont pas vraiment le choix. « Ils ont accepté », dit en souriant la jeune femme. « Mais ils m’ont prévenue qu’ils ne pourraient pas m’aider. »

Peu importe, elle se débrouillera, fera des petits boulots. Les études de médecine sont trop longues et trop coûteuses. Tant pis, elle choisit “dentaire”. Pourquoi la santé ? « C’est quelque chose que j’avais en tête depuis longtemps, confie Amalia. L’accès aux soins est un vrai problème dans les communautés. Ma grand-mère est morte d’une crise d’asthme. Ce n’est pas normal. »

 

L’idée ne l’a jamais quittée. Lorsque six ans plus tard elle obtient enfin son diplôme, l’ascension sociale et le confort matériel que laisse présager une belle carrière en ville ne la font pas dévier. Elle décide de rentrer.

« Mes camarades de promo n’ont pas compris » raconte Amalia. Sa famille non plus. « Mais personne ne m’a reproché d’être rentrée. »

« Nous sommes envahis par les indigènes ! »

La communauté lui manquait. Et puis ces quelques années à Morelia lui ont fait prendre conscience du racisme et des discriminations subis par les siens.

« À la fac, des professeurs s’exclamaient en plein cours : “Nous sommes envahis par les indigènes !” Alors que nous représentions à peine un quart des élèves. »

Son stage en hôpital lui laisse un goût amer. « Comme il y avait beaucoup de gens qui venaient des communautés, ils m’utilisaient essentiellement comme traductrice. »
 

Je me suis disputée plusieurs fois avec les infirmières.


La manière dont sont traités les patients indigènes la scandalise. « Les infirmières ne voulaient pas s’occuper d’eux. À chaque fois, c’était l’heure de leur pause, comme par hasard. Je me suis disputée plusieurs fois avec elles. »

Cela a nourri chez la jeune femme une conscience militante qui l’a confortée dans son choix de rentrer.

 

Aujourd’hui elle ne regrette rien. « Je me sens utile et j’apprends beaucoup de choses. » Les problématiques sont multiples.

Il y a la base : les gestes de premier secours en cas d’accident domestique, l’hygiène corporelle, surtout pour les enfants, l’alimentation. « Les chips et les sodas causent beaucoup de dégâts ici : du diabète, de l’obésité, constate Amalia. Nous encourageons à consommer des légumes. Nous voyons avec la population ceux qu’elle peut cultiver et la façon de les cuisiner. »
 

Le premier hôpital est à deux heures de route et c’est un hôpital de premiers soins.


Il y a aussi plus compliqué : apprendre à faire des piqûres et des points de suture, à identifier des symptômes, à distinguer les petites maladies de ce qui pourrait être plus grave et nécessiter une hospitalisation.

« Le premier hôpital est à deux heures de route et c’est un hôpital de premiers soins, indique Amalia. Pour un établissement mieux équipé, il faut compter huit heures. » Ici, souligne-t-elle, « certaines personnes meurent de parasites ».

Pour compenser le manque d’accès aux médicaments, Fomento utilise aussi la médecine traditionnelle à base de plantes, très pratiquée au Chiapas.

Enfin, il y a ce combat essentiel pour la jeune femme, celui des droits. Amalia revient sur la négligence dont font parfois preuve les soignants à l’égard des indigènes.

« Un homme a mal au ventre. Il va à l’hôpital de Palenque, il est pauvre et parle mal espagnol. On va l’expédier en considérant que c’est un problème gastrique, alors que c’est un cancer. »

Racisme

Il y a des abus aussi, comme vis-à-vis de ces femmes à qui on donne un contraceptif sans leur expliquer ce que c’est et sans leur consentement. « C’est du racisme », dénonce Amalia.

Alors elle a mis au point un programme de formation pour les personnes des communautés qui se rendent à l’hôpital, afin qu’elles « connaissent leurs droits et les procédures à suivre ». 

1. Le tzeltal est une langue maya.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Sébastien Le Clézio / Secours Catholique
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