Bénévole à Calais : « Le décalage avec l’opinion est dur à vivre »

Publié le 30/06/2017
Pas-de-Calais
Bénévole à Calais : « Le décalage avec l’opinion est dur à vivre »
 

En venant en aide aux personnes migrantes, les bénévoles du Secours Catholique à Calais se retrouvent en opposition avec les pouvoirs publics et une grande partie de la population. Ils font aussi parfois face à l'incompréhension de leur entourage. Une situation pas toujours évidente.

« Je suis avec les exilés depuis 1997, actuellement bénévole au Secours Catholique, jamais je n’ai vu un tel rejet, un tel mépris de l’homme », écrit Véronique, 68 ans, en cette journée du mois de juin.

C’est un coup de gueule arrivé dans nos boîtes mails comme une bouteille jetée à la mer. Un besoin irrépressible de témoigner de la situation délétère instaurée et assumée par les pouvoirs publics, mairie comme préfecture, à Calais.

Il exprime le malaise ressenti par de nombreux bénévoles du Secours Catholique sur place. La honte face aux traitements infligés, notamment par la police, aux personnes migrantes, souvent mineures, qui veulent passer en Angleterre. Le trouble, aussi, devant le décalage croissant entre l’opinion générale et leur propre point de vue forgé par l’expérience de la rencontre.

« J’entends beaucoup plus de racisme dans les magasins, à Simply, à Carrefour, à la boulangerie, témoigne Véronique. J’ai déjà entendu :  "On n’a qu’à les zigouiller". Le reste du temps, c’est : "Qu’est-ce qu’ils font encore là ceux là" ; "Ça y est, ils reviennent ces racailles". »

« gens dangereux »

Depuis quelques semaines, pour ne pas être empêchées par les policiers, les associations distribuent les repas dans l’église Saint-Joseph. « J’ai lu que les riverains n’osaient plus passer devant l’église à cause des migrants, qu’ils avaient peur pour leurs enfants, raconte Didier Degrémont, président du Secours Catholique dans le Pas-de-Calais. C’est dur d’entendre ça. »

Cette appréhension est alimentée, selon lui, « par tous ces discours politiques de la part de l’État et de la mairie qui parlent d’une "invasion de gens dangereux". »

 

Les migrants ne sont pas vulnérables.

La représentante de la préfecture du Pas-de-Calais devant le juge du tribunal administratif de Lille.

Lors de l’audience tenue le 21 juin au tribunal administratif de Lille, suite au référé liberté déposé par onze associations dont le Secours Catholique, la représentante de la préfecture a affirmé : « À part les femmes enceintes et les mineurs, les migrants ne sont pas vulnérables. »

Également présente à l’audience, la maire de Calais a, quant à elle, fustigé « les organisations qui accompagnent les migrants pour leur faire faire n’importe quoi. Les distributions en centre ville, c’est une provocation et je crains que cela ne provoque des drames ».

« Soyons sérieux, s’agace Didier Degrémont. Il n’y a pas de trouble à l’ordre public à Calais. C’est faux !  Il n’y a pas de manifestation, il n’y a pas de rassemblement de masse dans la ville. Il n’y aucune dangerosité pour la population. C’est la non prise en charge qui crée le désordre et pas l’inverse. »

 

Mais ce discours clivant tenu par les autorités contre celles et ceux qui tentent de venir en aide aux réfugiés, trouve un fort écho dans l’opinion publique.

Les bénévoles constatent un durcissement des réactions à leur égard. « On nous accuse de faire venir les migrants », déplore Véronique.

Bénévole au vestiaire de la rue de Moscou, où les réfugiés viennent se réapprovisionner en vêtements, Annie Raboteau raconte des retrouvailles qui se sont mal passées avec d’anciennes collègues. Celles-ci lui ont fortement reproché son engagement. Résultat, aujourd’hui, elle préfère rester discrète : « J’en parle peu. Seulement à ceux qui peuvent comprendre. »
 

Je comprend la peur, mais pas qu'elle engendre le mépris et la haine.

Véronique, bénévole au Secours Catholique.

« Le décalage avec l’opinion est dur à vivre, confie Marie-Hélène Descamp, bénévole responsable du vestiaire. En même temps on peut concevoir l’exaspération de certains riverains qui retrouvent le matin, dans le champ à côté de chez eux, des gobelets et des vêtements laissés par les migrants. Mais de là à démolir des abris, à empêcher des personnes de se laver ou de recevoir de quoi manger, là on ne peut pas être d’accord. »

« Il y a beaucoup d’ignorance et de peur », constate Véronique. La sexagénaire comprend la peur, mais n’accepte pas que celle-ci engendre « le mépris et la haine ».

Elle se base sur sa propre expérience : « Moi aussi, la première fois que j’ai vu des Irakiens et des Kosovars à Calais, en 1999, j’ai eu peur. Ils étaient en face de moi, de l’autre côté de la route. Ils avaient l’air d’avoir besoin d’aide. Du coup, même si je n’en menais pas large, je suis quand même allée les voir. L’accueil que j’ai reçu a fait tomber ma peur. Et elle n’est plus jamais revenue. »

Pour elle, qui n’a jamais eu l’occasion de voyager, cette rencontre au quotidien est « la plus belle expérience de (s)a vie ». Un enthousiasme largement partagé par les autres bénévoles. « Je n’ai jamais été déçue », affirme Annie, avant de préciser : « Si un jour cela arrive, ça ne remettra pas tout en cause. Comme partout, on peut tomber sur des mauvaises personnes. »

 

Annie, Marie-Christine et Véronique ne désespèrent pas de réussir à faire changer les regards sur les migrants, au moins autour d’elles. « C’est déjà le cas avec certains de mes proches », assure Annie.

Ce qui marche le mieux, selon elle, ce sont les anecdotes : « Je raconte que certaines personnes que j’ai aidées, qui ont obtenu leurs papiers et qui ne sont plus à Calais, continuent de passer me voir de temps en temps ou m’écrivent des petits mots. Je raconte aussi que quand on allait dans la "jungle", nous étions accueillies avec du thé et des gâteaux. J’insiste là-dessus : même s'ils n’ont rien, les migrants veulent toujours donner quelque chose. Quand je raconte ces marques de reconnaissance, cela fait souvent réfléchir. Car cela tranche avec l’image de "profiteurs" véhiculée par certains discours. »

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
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