Calais : le Secours Catholique contraint de saisir le juge

Publié le 15/06/2017
Calais
 

Avec des exilés et dix autres associations, ce vendredi 16 juin, le Secours Catholique saisit le juge du tribunal administratif de Lille pour lui demander de contraindre les autorités à respecter les libertés et les droits fondamentaux des personnes et familles exilées, présentes à Calais et dans ses environs.
 

Entretien avec Didier Degrémont, président DU Secours Catholique du Pas-de-Calais.

 

Pourquoi cette décision de déposer un référé devant le juge administratif à propos de la situation des personnes exilées à Calais ?


Parce que c’est la seule voie qui s’ouvre encore aux associations. Celle du droit. Nous ne pouvons plus compter que sur l’indépendance de la justice et sa prise en compte impartiale de la situation pour faire respecter la loi et les droits fondamentaux de l’individu.
 

Pourquoi est-ce votre seul recours ?


Le dialogue est complètement rompu. Il y a un refus du gouvernement de discuter. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a appelé la maire de Calais, Natacha Bouchart. En revanche, il a eu du mal à écouter le maire de Grande-Synthe, Damien Carême, qui a un discours beaucoup plus pacifique. Et il n’a pas du tout été vers les associations pour savoir ce qu’il se passait.

Le préfet, lui, est complètement fermé dans une rigueur d’application. Et on n’a aucune visibilité sur ce qui va être fait demain en matière d’immigration. Donc aujourd’hui, la seule possibilité pour nous à Calais, c’est de saisir encore une fois le juge.
 

Que demandez-vous au juge ?


Qu’il donne une injonction à l’État et à la mairie de remplir l’obligation qui est la leur de venir en aide à toute personne qui se trouve en détresse sur leur territoire.

Conformément aux lois françaises, aux traités internationaux qu’a ratifié la France, aux conventions de l’ONU, nous demandons à pouvoir distribuer des repas dans un lieu digne, sécurisé, protégé où ces femmes, ces hommes et ces enfants puissent manger.

Un lieu où ils puissent accéder à des douches, pour au moins se laver, c’est essentiel. C’est une question à la fois de respect de leur dignité, de leur identité humaine, et à la fois une question sanitaire. On a énormément de cas de gale, de maladies de peau. Un lieu, enfin, où ils puissent être hébergés dignement.

S’abriter, se laver, manger, ce sont les besoins primaires pour tout être humain finalement. Arrêtons cette répression permanente et tout azimut.
 

Combien y-t-il aujourd’hui de migrants à Calais ?


Aujourd’hui, il y a environ 500 personnes migrantes à Calais et dans ses environs. Beaucoup d’Érythréens, des mineurs ou de très jeunes adultes.
 

 Comment se comportent les autorités ?


Depuis le démantèlement du bidonville, l’automne dernier, il n’y a officiellement plus de présence de migrants à Calais. Ce qui est absurde, car cela fait vingt ans que des migrants viennent à Calais et tant qu’on n’aura pas "déplacé l’Angleterre", il y en aura toujours.

Mais les autorités sont dans cette négation et du coup tout est mis en œuvre pour faire partir les migrants qui reviennent. On ne peut ainsi pas nier l’existence de milliers de personnes sur son territoire, et avoir une réponse à leur présence aussi violente, répressive, inhumaine, sous prétexte qu’ils n’ont pas à être là et qu’on ne les veut pas.

Il y a sans doute des problèmes à régler au niveau international et européen par rapport aux raisons de leur présence. Mais en attendant, eux ne sont pas là non plus par plaisir et on ne peut pas se comporter de la sorte avec eux, c’est impensable !
 

Le préfet justifie cette action répressive en évoquant un risque de trouble à l’ordre publique.


Il n’y a pas de trouble à l’ordre public à Calais. C’est faux ! Il n’y a pas de manifestation. Il n’y a pas de rassemblement de masse dans la ville. Il n’y a aucune dangerosité pour la population.

D’ailleurs le juge administratif, dans l’ordonnance qu’il a rendue au mois de février contre l’arrêté municipal interdisant la distribution de repas, stipule que ce caractère de menace à l’ordre public ne peut pas être retenu.

On entend aussi parfois que c’est pour lutter contre les passeurs. Mais la lutte contre les passeurs requiert des personnels qualifiés, des obligations d’enquête, c’est une certaine forme de procédure. Ce n’est pas en empêchant la distribution de repas à des gens affamés qu’on lutte contre les filières de passeurs. Soyons sérieux!

Il y a toute une imagerie qui est donné aux Français et aux Françaises qui est fausse. Et en faisant cela, on nourrit les peurs.

En ce moment, nous distribuons de la nourriture dans l’église de Saint-Joseph. J’ai lu que les riverains n’osaient pas passer car il y avait des migrants et ils avaient peur pour leurs enfants. C’est dur d’entendre ça.

Mais cette appréhension est alimentée par tous ces discours politiques, de la part de l’État et de la mairie, qui parlent d’une "invasion de gens dangereux".
 

Les associations aussi sont dénigrées, aussi bien par la préfecture que par la mairie de Calais...


C’est vrai, on nous accuse de tous les maux. Je veux rappeler que nous ne sommes pas des associations activistes, anarchistes ou des militants, bien que militant ne soit pas un gros mot. Nous sommes des citoyens respectueux des lois et règlements de l’État.

Et nous sommes préoccupés par le fait qu’on a aujourd’hui à Calais une situation qui n’est pas conforme à une démocratie. Il n’y a plus de respect des personnes et plus de respect du droit.
 

Plus de respect du droit ?


Il y a de la part des autorités préfectorale et municipale, un détournement de la loi et de l’esprit du droit.

Par deux fois, le juge administratif a cassé l’arrêté de la municipalité nous interdisant de distribuer des repas. Il a même qualifié cette mesure de grave abus de pouvoir.

Malgré cela, la mairie, comme l’État, nous interdit une distribution de nourriture dépassant une durée d’une heure. Dès l’heure passée, les policiers chassent les migrants, mettent la pression aux bénévoles, mettent des PV aux véhicules pour les raisons les plus futiles.

Un autre exemple : la présence pendant plus d’un mois d’un fourgon de policiers devant le portail du Secours catholique, rue de Moscou, avec des contrôles et parfois des arrestations de migrants mineurs qui venaient prendre leur douche.

Lorsque nous avons demandé à voir la réquisition du procureur justifiant cette mesure, on a constaté que cela n’avait rien à voir avec nous et avec les migrants qu’on accueillait. C’était une réquisition qui concernait d’autres rues et qui visait à empêcher le trafic d’armes, de drogue et les violences sur la voie publique.

Et les policiers utilisaient ça pour mettre un fourgon devant une association comme le Secours Catholique.

Il y a enfin la violence permanente des forces de l’ordre qui gazent les migrants, gazent leurs affaires, prennent leurs portables.

Lorsqu’on se plaint de ces violences, les policiers répondent : « Pourtant il n’y a pas de plaintes déposées. Et s’il n’y a pas de plaintes, c’est qu’il n’y a pas d’agissements. » Comme si un jeune migrant allait déposer plainte, en plus contre des violences policières. Et le préfet nous répond la même chose.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
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