Colombie : construire une paix durable

Publié le 09/05/2017
Colombie : construire une paix durable
 

La signature d’un accord de paix, le 30 novembre 2016, entre les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement de Bogota a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire du pays. Mais de nombreux obstacles se dressent sur la route d’une paix durable : 17 défenseurs des droits de l’homme assassinés entre janvier et février 2017 (116 en 2016), selon Caritas Colombie, des partis politiques opposés à des dispositions de l’accord de paix, une absence de l’État dans des zones très marquées par le conflit et de profondes inégalités socio-économiques qui subsistent.

Au-delà de ce constat une préoccupation majeure demeure : « De fortes inquiétudes pèsent sur la capacité du gouvernement et des FARC à tenir leurs promesses de réparation aux victimes », souligne la Caritas nationale. Les 8 347 000 victimes (sur 50 millions d’habitants) dénombrées par l’organisation catholique risquent de payer au prix fort cette incapacité. « Sans réparation effective, c’est-à-dire sans un travail de vérité et de justice renforcé par une juste indemnisation, la cohabitation pacifique entre victimes et ex-bourreaux ne sera qu’un leurre ! ».  

Virgelina Chara et Leyner Palacios, tous les deux victimes du conflit qui a opposé durant des décennies les Farc aux milices paramilitaires, témoignent ici de la situation qui sévit dans le pays et de leur engagement sur le chemin d'une paix durable. Paix qui ne pourra s'ancrer dans le pays que si les coupables sont amenés à reconnaitre leurs crimes et que l'État est garant des mêmes droits pour tous.

 
Colombie : construire une paix durable

 

 

 

 

 
 
Leyner Palacios

Quand on a vécu la guerre, on comprend l'importance d'en sortir

 

Virgelina Chara : « Les coupables doivent reconnaître leurs crimes »

ENTRETIEN AVEC Virgelina Chara, Leader afro-colombienne, membre de la «Plateforme nationale des victimes » et coordInnatrice de l’association « Femme et Travail » à Cali, au sud-ouest DE LA COLOMBIE

Comment le conflit entre la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement vous a-t-il atteint ?


J’ai été témoin de l’assassinat d’un militant politique en 1987 au sud du pays. Conséquence du meurtre, j’ai été torturée par les services de renseignement puis persécutée pendant trois ans. À dix reprises jusqu’en 2003 j’ai dû changer de lieu de vie.

Un de mes enfants, 14 ans à l’époque, a été séquestré par l’armée pendant sept ans ! J’ai été également victime, avec mes proches, de l'accaparement des terres (ndlr : 52 % de celle-ci appartient à 1,5 % de la population). L’État a pris la terre de mes parents pour bâtir un barrage hydro-électrique. Au bout de quelques années il a compensé cette « confiscation » en leur offrant d’autres terres, occupées par des milices paramilitaires d’extrême droite.  

 

Vous considérez-vous aujourd’hui  encore comme une victime?


Le 8 mars dernier, une plateforme d’organisations sociales, dont je suis membre au nom de l’association « Femme et travail », a reçu un courrier du groupe paramilitaire « Aigle noir » : mes collègues et moi-même, favorables à l’accord de paix signé en 2016, étions nommément accusés d’être des « taupes » du gouvernement et menacés de mort. Nous prenons très au sérieux ces menaces qui peuvent être mises à exécution à tout moment.

 

Quelles sont vos priorités pour avancer vers une paix véritable?


En priorité, je veux dénoncer les assassinats de défenseurs de droits de l’homme et les agressions qu’ils subissent régulièrement. Plus largement, il faut privilégier l’instauration d’un dialogue entre les victimes et toutes les parties au conflit, en particulier avec les deux guérillas non signataires de l’accord de paix, l’Armée populaire de libération (EPL) et l’Armée de libération nationale (ELN).

Par ailleurs, dans le cadre du même accord, je demande qu’un vrai plan de développement local soit défini pour les ex-combattants des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en matière d’emploi, de logement… Car sur ce point la question essentielle est la délicate cohabitation entre ex-guérilleros et victimes. 

 

Des mesures sont-elles prises pour faciliter cette cohabitation ?


Non ! Rien n’est fait en ce sens. Les zones de rassemblement prévues pour la démobilisation des FARC ne sont pas adaptées pour les accueillir. Mais la paix ne dépend pas uniquement de leur désarmement (ndlr : selon l’accord de paix ces combattants doivent avoir déposé leur armes d’ici au 1er juin 2017). Elle est liée à la fois à la mise en place dans tout le pays d’une politique d’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation, à la santé… et à l’indispensable démantèlement du système paramilitaire ; car, derrière celui-ci, il y a l’armée.

 

Un système de « vérité, justice et réparation » a été mis en place par l’accord de paix. Expliquez-nous.


Jouer la carte de la vérité, c’est souligner l’importance d’identifier les auteurs des crimes : que ces derniers reconnaissent leur implication dans ceux-ci. Parler de justice, c’est faire la lumière sur les exactions commises par tous les acteurs. La réparation, elle, est constituée de la justice, d’une solide indemnisation et de la vérité. Répétons-le : sans vérité sur les atrocités perpétrées les victimes n’obtiendront pas réparation.

Yves Casalis
Crédit Photo : © Alejandro Ernesto / MaxPPP / Secours Catholique