Eduardo Guiterez : la vie est un sport de combat

Publié le 05/12/2016
Mexique
Eduardo Guiterez : la vie est un sport de combat
 

À 56 ans, dont près de 40 ans d'engagement bénévole pour les droits des communautés indigènes au Chiapas, dans le sud du Mexique, Eduardo Guiterez promeut aujourd’hui auprès des siens l’accueil des personnes migrantes.

Il est encore tôt en cette matinée du mois de février, lorsqu’Eduardo Perez Guiterez nous reçoit chez lui. Mur en parpaings, sol en béton, l’habitat est sobre. À côté d’un hamac suspendu, trône une longue table en bois brute encadrée par deux bancs. Une banquette calée dans un coin de la pièce complète le mobilier.

Sur la table, trois assiettes de soupes encore fumantes attendent les visiteurs du jour. Eduardo, ou Wayu en langue Ch’ol (1), est l’un des responsables du village Emiliano Zapata, une communauté indienne de 600 âmes, située au nord-est de l’État du Chiapas.

En écoutant cet homme de 56 ans remonter le fil de son existence, on plonge dans l’histoire tumultueuse d’une région un peu à part au Mexique, autrefois berceau du zapatisme et aujourd’hui encore très fortement imprégnée de culture indigène et de militantisme politique.

Eduardo n’est pas d’ici, il a grandi un peu plus dans l’ouest du Chiapas dans une famille de paysans. Son père, comme tous les hommes de sa famille depuis de nombreuses générations, travaillait au service d’un grand propriétaire terrien.
 

Le jeune missionnaire nous disait que la terre était aux paysans.

Eduardo.

L’exploitation ne comptait ni école ni église. Éducation aurait rimé avec émancipation, et cela, le maître des lieux s’y opposait. L’arrivé d’un missionnaire dans la propriété, en 1973, va tout bouleverser. « On peut dire qu’il avait des idées révolutionnaires, s’amuse Eduardo. Il nous disait que la terre était aux paysans. »

Peu à peu les mentalités changent, la contestation s’organise : manifestations et mouvements grèves se multiplient. Un épisode sanglant va précipiter les choses.

En 1976, trois hommes sont tués lors d’affrontements armés au sein de la propriété. On découvre alors que les victimes sont des policiers payés en toute illégalité par le propriétaire pour mater les grévistes.

L’affaire fait scandale. Pour la désamorcer, le gouvernement décide l’expropriation et le partage des terres entre les paysans . « On avait gagné », commente Eduardo.

Mais pour lui, la victoire est un peu amère. « Il n’y avait pas suffisamment de parcelles pour tout le monde. J’ai travaillé quelques années pour les autres, puis je suis parti. J’avais entendu dire que des terrains étaient à prendre plus à l'est. »

 
Eduardo Guiterez : la vie est un sport de combat
Eduardo voudrait aujourd'hui se consacrer uniquement à sa charge de diacre.
 

Lorsqu’il arrive ici, un bras de fer est déjà engagé avec le propriétaire. Eduardo se joint à la lutte. Le combat est rude. Leurs cabanes sont régulièrement rasées et leurs champs de maïs saccagés par l’armée et la police. Mais les paysans tiennent bon. Systématiquement, ils se réinstallent.

Leur détermination va finir par payer. En 1997, l’État et le propriétaire trouvent un accord et les 400 ha sont répartis entre les familles. Le village Emiliano Zapata voit ainsi le jour.

Aujourd’hui, Wayu supporte mal de voir les jeunes partir pour chercher du travail en ville, et oublier peu à peu leur culture. Comme si tout ce combat mené par les aînés avait été vain.
 

Eduardo est victime de son succès.

Juan Pablo Orozco.

Il se sent fatigué, dit-il. Pas une fatigue passagère, non, quelque chose de plus profond. Après avoir été reconduit quinze années de suite à la tête de la communauté, aujourd’hui représentant du village dans la coalition Luz y fuerza qui lutte contre un plan gouvernemental de barrage hydroélectrique, Eduardo voudrait raccrocher pour se consacrer uniquement à la tâche de diacre que lui ont récemment confié les paroissiens.

« Il est victime de son succès », plaisante Juan Pablo Orozco, un jeune prêtre jésuite qui travaille avec lui dans le cadre de projets mis en place par l’organisation Fomento, partenaire du Secours Catholique : « Eduardo s'engage dans la vie de la communauté et fait les choses comme il faut. On lui fait confiance. »

Malgré les dires de l’intéressé, Juan Pablo Orozco imagine mal le bénévole se retirer bientôt des affaires. Et pour cause, les deux hommes ont un chantier en cours. « Nous travaillons sur l’accueil des migrants dans les communautés indigènes », explique le jeune jésuite.

Dans cette région frontalière avec le Guatemala,  les migrants ont toujours plus ou moins fait partie du paysage. Longtemps ce furent les marchants ambulants guatémaltèques qui faisaient le tour des villages.

Puis de plus en plus fréquemment, les communautés ont vu passer des jeunes hommes marchant au loin, sans trop savoir d’où ils venaient, ni où ils allaient. « On s’en méfiait un peu car on ne les connaissait pas », raconte Eduardo.

 
Eduardo Guiterez : la vie est un sport de combat
Des jeunes Guatémaltèques, Honduriens et Salvadoriens en route vers les États-Unis trouvent refuge pour deux ou trois jours de repos dans l'église de la communauté.
 

Il y a quatre ans, à l’aube, alors qu’il était en train d’allumer le feu dans sa cuisine, Eduardo a senti une présence. « C’était un gamin de 16 ans, un jeune Hondurien qui se cachait. Ses vêtements étaient déchirés et il était blessé. Il s’était fait frapper par la police avant de réussir à s’enfuir. Je l’ai soigné, je lui ai donné des vêtements et je l’ai hébergé deux jours avant de l’exfiltrer en cachette vers Palenque. »

Depuis, Wayu offre fréquemment le gîte et le couvert à des jeunes migrants en route vers le Nord, chez lui ou dans l’église. Si plusieurs familles adhèrent, tout le monde ne voit pas cela d’un bon œil dans la communauté.

 « Certains disent que ce sont des voleurs ou alors qu'ils vont nous apporter des maladies », regrette Eduardo. Il avoue que défendre une telle cause n'est pas toujours évident.

« Il est arrivé qu'il y ait des problèmes : des jeunes migrants qui ont montré de vidéos pornographiques sur leurs téléphones à nos jeunes, ou d'autres qui ont espionné les femmes qui allaient se laver ou laver le linge dans la rivière », raconte le bénévole. « Depuis, nous avons posé des règles que les nouveaux arrivants s'engagent à respecter », explique-t-il, persuadé que « ces incidents ne doivent pas remettre en cause le principe d'accueil ».

Un gros travail de sensibilisation reste à faire. Notamment auprès des autres communautés indigènes qui font font payer le gîte et le couvert aux migrants de passage.

Pour Eduardo, « ce n'est pas acceptable. Ces jeunes n'ont pas un sous, c'est pour cela qu'ils ont quitté leur famille et leur village. Et le peu qu'ils ont, la plupart du temps, ils se le font dépouiller en route par les bandits et les passeurs. »

Son principal argument : « Finalement, ils font exactement la même chose que nos enfants. »

(1) Le Ch’ol est une langue maya.

 

Lire aussi notre reportage « Migrants au Mexique : le danger permanent »

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Sébastien Le Clézio / Secours Catholique
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