Précarités : auprès des personnes âgées

Publié le 14/06/2017
France
Précarités : auprès des personnes âgées
 

Alors que l’espérance de vie augmente, sur le terrain le Secours Catholique constate depuis une quinzaine d’années un appauvrissement progressif des personnes âgées. Les retraites et les aides de l’État ne suffisent parfois plus à faire face au coût de la vie, et de nombreux seniors se trouvent entraînés vers l’isolement et l’exclusion.

Face à cette réalité, l’association se mobilise en zone rurale comme en ville pour venir en aide aux personnes âgées en précarité et les sortir de l’isolement en recréant du lien, notamment grâce à la solidarité entre les générations et au dispositif Monalisa.

 

« Seniors précaires », une réalité cachée

Petites retraites, logements vétustes, coût élevé de la prise en charge et de la santé : de nombreuses personnes âgées connaissent aujourd’hui des difficultés. Et cette précarité financière se double souvent d’une précarité sociale. Le Secours Catholique s’efforce d’agir.

Rosette, 79 ans, vient régulièrement déjeuner au Pain partagé, un accueil du Secours Catholique qui propose un repas à 80 personnes dans le 18e arrondissement de Paris : « Ça me permet de manger. Je fais ce que je peux avec mes quelque 1 000 euros de pension par mois. Avant tout, je paie mes factures et je rembourse mes prêts à la banque. »

Comme Rosette, nombreuses sont les personnes âgées qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts, malgré leur retraite. Année après année, depuis 2000, le Secours Catholique constate une augmentation du nombre des seniors parmi les personnes qu’il accueille.

De même, en 2012, plus de 60 % des CCAS (Centres communaux d’action sociale) ont vu les demandes d’aide de personnes âgées s’accroître.

Ainsi, même si la situation des retraités s’est nettement améliorée depuis le milieu du 20e siècle avec la mise en place du système de protection sociale, elle reste préoccupante à l’aube de ce 21e siècle.
 

Je fais ce que je peux avec mes quelque 1 000 euros de pension par mois.

Rosette.

En cause, tout d’abord, l’augmentation des coûts de la vie. Les personnes âgées doivent supporter l’augmentation des prix des produits de première nécessité, des dépenses de santé non remboursées, des charges d’un logement parfois trop grand à entretenir, sans parler du coût de la prise en charge dans des maisons de retraite ou des établissements médicalisés (au moins 60 euros par jour).

Face à cette réalité, deux profils de personnes sont fortement touchés par la pauvreté : les femmes, qui ont souvent des pensions plus faibles que les hommes car leurs emplois sont plus précaires ; et les “jeunes vieux pauvres” qui ont connu un départ anticipé à la retraite pour cause de chômage avec la crise.

Une personne âgée sur quatre est isolée

Pour ces seniors, le montant faible des retraites mais aussi celui du minimum vieillesse dit Aspa (Allocation de soutien aux personnes âgées, d’un montant maximum de 801 euros par mois, donc en dessous du seuil de pauvreté fixé à 1 008 euros par mois) ne suffisent plus pour vivre décemment.

« Il faudrait revaloriser l’Aspa », estime Brigitte Alsberge, responsable du département Solidarités familiales au Secours Catholique. « Par ailleurs, il y a un fort taux de non-recours des seniors aux aides de l’État (Aspa, CMU…), notamment en raison de la dématérialisation des démarches sur Internet. »
 

Plus une personne manque de ressources, plus elle est isolée, moins elle aura accès à ses droits et plus elle plongera dans la pauvreté

Jean-François Serres.

Conséquence de cette précarité financière, les « vieux pauvres » compressent les dépenses, rognent sur la santé, renoncent aux loisirs et à une vie sociale, et cela d’autant plus qu’ils peuvent avoir des problèmes de mobilité en zone rurale, ce qui ne fait qu’accroître leur isolement.

« C’est une dynamique néfaste : plus une personne manque de ressources, plus elle est isolée, moins elle aura accès à ses droits et plus elle plongera dans la pauvreté et se repliera sur elle-même », constate Jean-François Serres, référent national de Monalisa (Mobilisation nationale contre l’isolement des âgés), un programme mis en place en 2014 auquel participe le Secours Catholique, qui vise à renouer des liens de proximité avec les personnes âgées.

Selon une étude de la Fondation de France, en 2014, 1,5 million de personnes de plus de 75 ans étaient en situation d’isolement relationnel, soit une personne âgée sur quatre.

Créer du lien

Face à cette double précarité matérielle et morale, le Secours Catholique agit pour “désenclaver” les personnes âgées. Il existe ainsi, un peu partout sur le territoire, des groupes conviviaux visant à créer du lien autour de jeux, d’un café ou d’activités culturelles.

En Haute-Loire, le Secours Catholique met en place un transport à la demande pour faciliter la mobilité des personnes âgées et les faire venir aux groupes conviviaux, mais aussi pour les emmener faire leurs courses, consulter le médecin…

De même, l’organisation de vacances pour les seniors permet de rompre l’isolement. « On leur offre plusieurs jours de tourisme, par exemple dans le Midi, pour leur changer les idées. Chacun paie selon ses capacités financières », explique Roger Bécu-Métailler, animateur dans les Alpes.

factures impayées

À la Réunion, le Secours Catholique rend par ailleurs visite au moins une fois par semaine aux personnes âgées pour les accompagner dans leurs démarches administratives et faire valoir leurs droits.

Autre action de l’association : sa politique traditionnelle d’aide au paiement de factures impayées, notamment les retards de loyers et d’électricité. Elle aide aussi les petits propriétaires à isoler leur logement pour faire des économies d’énergie grâce au programme Habiter mieux et avec le soutien de l’Anah, l’Agence nationale de l’habitat.

Dans le Finistère, par exemple, nombreux sont les retraités qui ne réussissent plus à entretenir leur maison vétuste et dégradée. D’ailleurs, 70 % des dossiers concernent… des personnes âgées.

 
Précarités : auprès des personnes âgées
©KaterineNagels / Secours Catholique
 

« Je me débrouille avec mes 600 euros de retraite »

À 81 ans, Suzanne vit seule, depuis la mort de son mari en 2011, dans un petit village près de Grandrieu, en Lozère.

« Je suis propriétaire et je chauffe ma maison avec le fourneau de la cuisine et un poêle à mazout pour les trois mois de l’hiver. Mes deux fils, qui habitent près d’ici, m’aident à payer l’électricité et le bois. Je suis bien entourée par ma famille.

Je touche un peu moins de 600 euros de retraite par mois. Mon mari était agriculteur et je l’aidais à la ferme. Je fais avec les moyens du bord : j’achète de quoi manger, j’ai aussi un potager et des poules qui me donnent des œufs.

C’est vrai que cela coûte cher de se soigner, et les médicaments ou les lunettes ne sont pas remboursés à 100 %, mais je n’ai pas le choix ! Je me débrouille avec ce que j’ai et je ne fais pas de folies. De toute façon, je n’ai pas de voiture, alors ça fait déjà une économie.

Du coup, je suis isolée et je dois compter sur mes fils pour me déplacer. Les bénévoles du Secours Catholique viennent aussi me chercher une fois par mois pour que je participe au café convivial pour les personnes âgées. Ça me permet de sortir et de voir du monde ! J’espère garder la forme pour pouvoir rester chez moi, car les maisons de retraite, ça coûte trop cher !  »
 

« La précarité des seniors s’est transformée »

Entretien avec Julien Damon, sociologue, spécialiste des questions de pauvreté et d'exclusion sociale.

 

Peut-on parler aujourd’hui d’un accroissement de la précarité des personnes âgées ?


Non, si on parle de la précarité monétaire, qui ne fait que diminuer pour les personnes âgées, depuis plusieurs décennies. Quand on regarde la proportion des ménages de plus de 60 ans en dessous du seuil de pauvreté (environ 1 000 euros), elle est de 8 % en 2014, alors qu’elle est de 20 % pour les moins de 18 ans.

Cela dit, ces chiffres montrent qu’il existe encore des personnes âgées pauvres et c’est d’autant plus inadmissible qu’on tente d’éradiquer la précarité des seniors depuis la création de la Sécurité sociale en 1945. C’est une situation difficile à vivre pour ces personnes car leur situation dépend uniquement du système de redistribution, et non de la croissance économique comme pour les actifs. Elles la vivent dès lors comme une sorte de fatalité !
 

Quel est le profil de ces « vieux pauvres » ?


Ce sont souvent des personnes âgées du monde rural, isolées, au logement vétuste. Ce sont elles qui se retrouvent seules après la disparition de leur conjoint : à deux, elles s’en sortaient ; toutes seules, elles se retrouvent sous le seuil de pauvreté.

Et il y a toutes ces personnes âgées de 60/70 ans qui ont eu des carrières professionnelles heurtées après la crise des années 70 et qui, de fait, ne possèdent pas de droits pleins à la retraite.
 

Comment expliquer cette persistance de la précarité des seniors ?


La précarité des personnes âgées s’est transformée : elle n’est plus vraiment rattachée au niveau des revenus, mais aux conditions de vie, devenant ainsi moins visible. Je m‘explique : on constate tout d’abord que de plus en plus de seniors sont certes propriétaires, mais de vieux logements qui sont des passoires énergétiques, et coûteux à entretenir.

De même, les seniors sont confrontés à la précarité numérique : ils ont de plus en plus de mal à être en relation avec les institutions (caisses de retraite, assurance maladie…), désormais dématérialisées, ce qui complique la prise en charge.  

Il faut aussi tenir compte du coût de la dépendance qui augmente et pulvérise le budget des seniors alors qu’ils étaient, du point de vue de leurs revenus, bien au-dessus du seuil de pauvreté. Conséquence : ces personnes ne vivent plus dignement. Enfin, on notera qu’un autre type de précarité s’accroît pour les seniors : celle de leurs relations sociales. Ils sont plus isolés et ont du mal à donner du sens à leur existence.
 

Comment faire face à ces précarités ?


Les associations ont un rôle à jouer, au sens où elles apportent d’abord de la chaleur humaine dans leurs actions auprès des personnes âgées. Ces dernières peuvent aussi être elles-mêmes bénévoles et participer à la vie de la société.

Je pense qu’il faudrait par ailleurs, d’une part, densifier le travail social pour aider les seniors dans leurs démarches et, d’autre part, mettre les habitats aux normes énergétiques pour que les personnes âgées retrouvent un budget équilibré.
 

En 2060, une personne sur trois aura plus de 60 ans : comment anticiper ce phénomène ?


Il faut, il est vrai, accompagner l’augmentation de l’espérance de vie qui est un défi pour nos sociétés. Mais au-delà de l’action sur le système des retraites et sur la question de la dépendance, il convient surtout de lutter dès aujourd’hui contre la précarité des jeunes, en misant notamment sur l’emploi, pour mieux anticiper l’avenir. Car les jeunes précaires d’aujourd’hui risquent de devenir ensuite des seniors précaires, et ce pour de nombreuses années !

 

Intergénérationnel : forger une identité collective

 

Les espaces de rencontre entre les générations visent à rompre l’isolement des personnes âgées. Mais ils répondent aussi à une demande des jeunes et ils jouent un rôle important dans la structuration de notre société.

« Discuter avec des personnes qui ont traversé tant de choses et qui sont encore là, cela a un côté très sécurisant », confie Corentin, étudiant angevin âgé de 20 ans.

À côté de lui, Hama, demandeur d’emploi d’une trentaine d’années, le confirme : « Il y a des personnes qui ont travaillé dur dès l’âge de 14 ans, d’autres qui ont vécu les bombardements… Quand je compare par rapport à ma vie, ça me permet de relativiser, de lâcher un peu prise. »

Chaque jeudi soir, d’octobre à juin, les deux jeunes hommes, bénévoles dans le groupe “générations solidaires” du Secours Catholique d’Angers, passent deux heures avec les résidents de la maison de retraite du quartier de Trélazé.

rencontrer le « grand-père »

Ils sont une vingtaine de jeunes à s’être inscrits cette année. « Les personnes âgées apprécient la spontanéité et la simplicité de ces jeunes qui viennent mains dans les poches, juste pour discuter », constate Marie-Claire Huet, coordinatrice du réseau Jeunes solidaires.

Du côté des bénévoles, « beaucoup ont perdu leurs grands-parents et recherchent le contact avec les personnes âgées », poursuit l’animatrice. C’est le cas de Corentin. « Je n’ai pas connu mes grands-pères et j’ai toujours ressenti ce manque, confie le jeune homme. J’avais envie de rencontrer un “grand-père” physiquement, de voir qui il est. »

 

Dans notre société où la performance prime, cela permet aux jeunes de se rendre compte que ce n’est pas parce qu’on est âgé qu’on ne sert à rien. 

Brigitte Alsberge.

Claude Richomme, responsable du Secours Catholique dans le quartier de Châtillons, à Reims, retrouve ce souhait chez les enfants qui fréquentent l’accueil.

« Ils aiment bien aller discuter avec les personnes âgées, les écouter raconter leur vie. Certains, parce que leurs parents sont immigrés, ou pour d’autres raisons, sont coupés du reste de leur famille. On sent qu’il y a de leur part une recherche d’histoire. Et peu importe les différences culturelles ou d’origine, un grand-parent est avant tout un grand-parent. »

La cohabitation des âges structure une société, considère Jean-Louis Sanchez, fondateur de l’Observatoire national de l’action sociale, « parce qu’elle fait la synthèse entre le passé et l’avenir, et qu’elle forge l’identité collective ».
 

La cohabitation des âges structure une société.

Jean-Louis Sanchez.

Brigitte Alsberge, responsable du département Solidarités familiales au Secours Catholique, voit dans la création d’espaces de rencontre entre générations un moyen de combattre les préjugés : « Dans notre société où la performance et la valeur marchande priment, cela permet aux enfants, adolescents et jeunes adultes de se rendre compte qu’il y a d’autres richesses, que ce n’est pas parce qu’on est âgé qu’on ne sert à rien. »

En sens inverse, s’amuse Claude Richomme, « les personnes âgées réalisent que les jeunes ne sont pas tous des sauvages et qu’il ne faut pas en avoir peur ».

Dialogue simple

Le dialogue est bien plus simple qu’on ne pourrait l’imaginer, assure le sociologue Serge Guérin, auteur de La Nouvelle Société des seniors (éd. Michalon, 2011), pour qui « les différences entre générations favorisent des relations pacifiées, exemptes de concurrence et de confrontation ».

Claude Richomme est de cet avis : « Le grand-parent n’est pas là pour éduquer. Il peut raconter, discuter, libéré de la contrainte du “mouche ton nez”, “dis bonjour à la dame”. Et c’est ce rapport simple que les jeunes apprécient. » 

Cécile Leclerc-Laurent ; Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Christophe Hargoues / Secours Catholique
Deux mamies sourient bras-dessus bras-dessous
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