À « Label épicerie », on construit un nouveau modèle de solidarité

Publié le 12/01/2020
Coudekerque
À « Label épicerie », on construit un nouveau modèle de solidarité
Désacralisée, l’église Saint-Pierre de Coudekerque-Branche (Nord) a été réhabilitée en épicerie solidaire.
 

Depuis quelques années, émergent en France des lieux conviviaux organisés autour d’épiceries solidaires. Alternatives à une aide alimentaire souvent mal adaptée, ces nouveaux magasins proposent aux personnes financièrement fragiles des denrées variées et de bonne qualité, à un prix modéré. Ils leur offrent aussi la possibilité de s’investir dans la gestion du lieu. Comme à Coudekerque-Branche (Nord) où vient d’ouvrir « Label épicerie ».

Drôle d’endroit pour remplir son cabas. L’église Saint-Pierre de Coudekerque-Branche, ville accolée à Dunkerque (Nord), abrite, entre ses murs de briques rouges et de verrières, une alimentation solidaire et collaborative baptisée « Label épicerie ». Dans ce lieu de culte désacralisé, l’épicerie n’occupe que la partie gauche de la nef, les autres parties étant investies par un coin restauration, un coin enfant et un espace de réunion.

À l’origine de ce lieu de rencontre : la « Petite pierre », collectif de six associations, dont le Secours Catholique de Dunkerque, qui, après plusieurs années de réflexion, est entré dans le vif du sujet. En 2018, un premier poste de salarié est proposé à Stéphanie Ambellié pour en coordonner sa mise en œuvre.

l’épicerie se rode depuis un an

Stéphanie Ambellié, jeune maman et trentenaire dynamique, nous reçoit la veille d’une journée « portes ouvertes ». Inaugurée en juin dernier, l’épicerie se rode depuis un an. Deux ou trois personnes réapprovisionnent les rayons, les présentoirs réfrigérés où se côtoient les produits à la vente et les commandes emballées, l’îlot central réservé aux fruits et légumes frais. « Un groupe d’adhérents sélectionne les produits avec Audrey, la coordinatrice sociale, explique Stéphanie. Tout est acheté, notamment grâce à des groupements d’achats. »

 

L’épicerie a démarré grâce à ces achats groupés. « L’objectif était d’obtenir des produits frais et abordables tout en rémunérant correctement les petits producteurs », précise Audrey, chargée de mobiliser les habitants des quartiers voisins pour qu’ils participent à ces achats groupés. « Dans la zone, la population est pauvre, explique Stéphanie qui compare la faillite de Dunkerque à celle de Detroit, aux États-Unis. Dans le quartier, le chômage est élevé chez les 40-55 ans et le revenu médian est en dessous de la moyenne nationale. En 2017, six cents familles y étaient en demande d’aide alimentaire régulière. »

« Label épicerie » prospecte et s’approvisionne auprès de petits producteurs. Les Jardins de Cocagne de l’Afeji (association de bienfaisance locale) fournissent les paniers de légumes et de fruits issus de l'agriculture biologique, le fournisseur de fromages se trouve dans le Jura et le producteur d’agrumes « bio » est sicilien. Ces petites entités sont devenues les partenaires économiques de « Label épicerie ». Les autres produits font l’objet de partenariats avec Biocoop ou le réseau des Relais verts, deux entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS).

un endroit de rencontre et de mixité sociale

Des épiceries comme celle-ci, bien qu’encore rares, éclosent dans plusieurs régions. À Antony, dans les Hauts-de-Seine, « Ma p’tite échoppe » a ouvert début 2019. Comme « Label épicerie », elle propose des produits de qualité dont les prix s’adaptent aux ressources des clients et, comme à Coudekerque-Branche, elle est un endroit de rencontre et de mixité sociale.

« Ces structures pourraient être qualifiées de “tiers-lieux”, une expression à la mode chez les intellos du social, rapporte Jean-François Dusseigneur, en charge des thématiques liées à l’alimentation et à l’économie sociale et solidaire au Secours Catholique. Que l’on soit riche ou pauvre, ces endroits sont ouverts à tous et chacun paie ses courses ou participe aux ateliers sans qu’on sache son niveau de vie. »

 
À « Label épicerie », on construit un nouveau modèle de solidarité
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours-Catholique
 

Sans distinguer, ces enseignes solidaires regroupent personnes à revenus faibles, bénévoles et salariés. Les premiers peuvent devenir bénévoles ; et les bénévoles, salariés. Un microcosme bienveillant où, comme le confie Fanny, directrice de « Ma p’tite échoppe », « certaines personnes rompent la solitude, d’autres réapprennent à travailler en équipe, d’autres encore montent des ateliers où elles partagent leurs talents et leurs compétences ».

À Antony, des adhérents animent des ateliers de sophrologie, de jeu d’échecs, de couture, de cuisine asiatique, d’informatique. À Coudekerque-Branche, les ateliers tournent aussi autour de la cuisine et de la couture. Un atelier de réparation mensuel (« Repair café ») se met en place et une bibliothèque est à l’étude. Mais c’est le jardin potager qui est l’atelier le plus avancé.

Dès que le diocèse a offert à la « Petite pierre » de s’installer dans l’église, quelques adhérents ont pris possession d’un lopin de terre à l’arrière de l’édifice et cultivent des légumes qu’ils partagent. « Nous avançons doucement pour voir comment ça marche et si cela correspond bien aux attentes de nos adhérents, reconnaît Stéphanie. Mais tout commence à prendre forme. »
 

Les personnes en difficulté participent aux décisions.
Jean-François Dusseigneur

Dans ces nouvelles structures, le Secours Catholique insiste pour que « les personnes en difficulté participent aux décisions », rappelle Jean-François Dusseigneur qui souligne que cette participation est « un des quatre piliers de l’accès digne à l’alimentation, avec l’ancrage territorial, la transition écologique et la prise en compte des valeurs sociales dans le modèle économique choisi ».

Le nombre d’adhérents à « Label épicerie » se compte encore en centaines mais Karine, la gérante de l’épicerie, aimerait atteindre le millier. « Si on s’agrandit, cela signifiera plus d’embauches, dit Karine qui a été bénévole avant d’être salariée par l’association. Le magasin est ouvert du mercredi au samedi. Le lundi est réservé aux commandes, le mardi à la prospection et aux papiers administratifs. Ici, j’ai trouvé la mission de ma vie : relier profession et échanges humains. Je me sens utile auprès de ces personnes pleines d’amour et de bienveillance, d’écoute et de prise en considération des problèmes de chacun. »

 

Ce vendredi, Céline, Anne-Marie, Marie et Nathalie font une pause-café à la table du coin cuisine. « Le vendredi, c’est cookies, chantonne Marie en désignant les biscuits qu’elle a apportés pour ses amies. Rien ne pourrait m’empêcher de venir le vendredi. »

« J’adore venir ici, dit à son tour Nathalie, agent de service en arrêt maladie et mère de cinq enfants. Les gens, l’ambiance, ça me fait du bien. J’ai mon panier toutes les semaines : fruits, légumes, yaourts, œufs, fromage. Financièrement, c’est dur. »
 

Dans le panier, il y a tout ce qu’il faut pour nourrir une famille pendant une semaine.

Céline, mère au foyer.

Céline, mère au foyer, ajoute : « Oui, dans le panier, il y a tout ce qu’il faut pour nourrir une famille pendant une semaine. Mais nous sommes surtout une bande de copines, ici et en dehors de l’épicerie. À Dunkerque, les bus sont gratuits. Quand je peux, je viens avec mes fils : le petit de 2 ans joue au coin enfant, les deux grands (6 et 9 ans) participent à l’atelier jardinage. J’y trouve une vie en dehors de chez moi. »

Heureuse de renaître, l’église Saint-Pierre se prête à toutes les activités. Bâtie à une époque où la croissance de la ville ne devait pas cesser, elle est devenue la plateforme de tous les possibles et rassemble à nouveau.

Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours-Catholique
Trois hommes admirent leur récolte de salade
Plus d'informations
Économie solidaire
# sur le même thème