À Marseille, lutter contre l'esclavage moderne

À Marseille, lutter contre l'esclavage moderne

Publié le 07/06/2019
Marseille
 

À Marseille, l’Organisation internationale contre l’esclavage moderne (OICEM) apporte un soutien psychologique et juridique aux victimes de la traite des êtres humains. Le plus souvent des étrangers sous emprise, dépossédés de leurs droits les plus élémentaires.

Situés rue de la République à Marseille, les locaux de l’Organisation internationale contre l’esclavage moderne (OICEM) sont discrets, à peine plus grands qu’un appartement familial. Le personnel en nombre réduit est essentiellement féminin et, à l’instar de sa directrice, très accueillant et attentionné. Quelques bénévoles masculins feront leur apparition durant les deux jours que nous passerons ensemble. Mais dès la première heure, nous nous glissons dans la salle de réunion où l’atelier « parentalité » est, lui aussi, composé exclusivement de femmes.

Toutes étrangères, deux d’entre elles sont venues avec leurs derniers-nés à peine capables de marcher et qui déjà jouent ensemble. Elles ne souhaitent pas évoquer leurs situations avec nous mais acceptent que nous écoutions en silence.
 

 

Leur point commun : elles ont toutes été attirées en France par une promesse de vie meilleure et toutes ont laissé un ou plusieurs de leurs enfants au pays. Elles évoquent leur déception et la douleur d’être séparées. Elles pleurent. Elles rient aussi.

L’une d’elles est malgache, sage-femme de profession. Nous comprenons qu’elle est arrivée en France il y a plus d’un an pour se perfectionner, avec le secret espoir de s’établir en France pour faire ensuite venir son mari et leur fille. En fait, elle s’est retrouvée prisonnière d’une famille qui a douché ses espoirs en la réduisant en esclave domestique. Dans une situation administrative et économique difficile, sa seule planche de salut reste les organisations combattant la traite des êtres humains.

Une autre femme vient de Sao-Tomé et Principe, une autre encore de Guinée Conakry. L’atelier leur donne l’occasion d’améliorer leur français et d’écouter les conseils d’éducation que Roselyne, précieuse puéricultrice bénévole, dispense avec douceur et tact. À la fin de l’atelier, la tristesse épanchée et les sentiments exprimés, les mamans peinent à se quitter. L’arrivée d’un sexagénaire indien les oblige à céder la place.

 

Un Indien à résidence forcée

Avant de venir à Marseille, nous avions demandé - sans trop y croire - si l’OICEM accompagnait des hommes victimes de traite. À notre grande surprise, l’organisation soutient plusieurs d’entre eux. M. Nayarama est la dernière victime en date à être aidée car son calvaire s’est terminé il y a à peine une semaine quand nous le rencontrons. Khuni Rama Nayarama va avoir 62 ans.
 
Originaire du Kerala, en Inde, il ne réalise pas complètement qu’il est libre après 25 ans d’esclavage domestique. Et comme le soleil brille sur Marseille en cette fin de journée du mois de mars, nous lui proposons de marcher vers le Vieux-Port tout en nous racontant son histoire.
 
En 1992, M. Nayarama quitte l’Inde, sa femme, ses deux filles, et leur condition misérable pour travailler à Dubaï. Il trouve du travail auprès d’un employeur originaire du Liban installé dans cet Émirat. Au bout d’un an, son patron l’affecte à sa maison pour le servir lui, sa femme et leurs six enfants.

Villa sur la côte d'azur

« En 1994, il m’emmène en France où il possède aussi une villa sur la Côte d’Azur. Il m’y installe et je vais m’occuper de cette maison 24 heures sur 24. Je séjourne ici avec un visa touristique que je renouvelais tous les trois mois en rentrant à Dubaï où le Libanais avait des relations haut placées qui permettaient d’avoir les papiers rapidement. »

Pendant 25 ans, M. Nayarama entretient et garde la maison et ses dépendances. Il vit dans un studio attenant à la propriété. Quand la famille séjourne à la villa, il fait aussi la cuisine, le service et s’occupe des enfants. Au début, il perçoit le même salaire qu’à Dubaï, environ 180 euros, somme qui croît un peu au fil du temps mais qui ne lui permet pas d’économiser.

Son patron l’autorise à quitter la maison de 17 à 19 heures pour promener les chiens et faire les achats nécessaires à ses repas et à l’entretien de la maison. Mais interdiction de parler au voisinage ou de se faire des amis. D’ailleurs, au début, M. Nayarama ne parle pas français. Il l’apprend en regardant la télévision.

 

En Inde, ses deux filles ont grandi et souhaitent faire des études universitaires. Lui, parti pour leur offrir une vie meilleure, ne peut rien envoyer.

Au début de cette année 2019, il ose demander une augmentation à son patron. Elle est refusée. « Alors je me suis organisé pour partir. » Peu de temps auparavant, durant ses deux heures de sortie quotidienne, il avait croisé un autre Indien.

Surpris de se voir tous deux si loin de chez eux, ils avaient un peu parlé et échangé leurs numéros de téléphone. C’est à lui qu’il pense quand il quitte la villa. « Quand j’ai exposé ma situation à cet homme, il m’a présenté à un policier de ses amis qui connaît l’OICEM. »

Aussitôt pris en charge par l’association, M. Nayarama est logé dans un petit appartement. Son patron, sans nouvelles de lui, a pris l’avion pour venir en France. Il a été arrêté le 12 mars à sa descente d’avion, placé en garde à vue et relâché après avoir payé une caution de 50 000 euros. Il devait être jugé dans la foulée.

 

L’emprise est plus ou moins forte. Certaines personnes peuvent avoir des fenêtres de liberté tout en étant privées de leurs droits.

 

De retour au bureau, nous évoquons le cas de M. Nayarama avec la directrice, Nagham Hriech Wahabi. Voilà un homme qui, pendant 25 ans, a été maintenu en France sans titre de séjour mais qui avait des plages de liberté. Pourquoi n’a-t-il pas réagi plus tôt ? « L’emprise est plus ou moins forte, précise la directrice. Certaines personnes peuvent avoir des fenêtres de liberté tout en étant privées de leurs droits. »

Psychologue, experte dans les traumatismes engendrés par les guerres, Nagham Hriech Wahabi est à la tête de l’OICEM depuis 2006, à un moment où l’association hésitait sur son devenir, nous explique-t-elle.

 

"En 2001, pour venir en aide à des personnes victimes d’esclavage un groupe de bénévoles a créé l’association "Esclavage tolérance zéro".

Moi, je venais de passer un an en Amérique Centrale où j’avais travaillé sur les traumatismes engendrés par les guerres au Guatemala, Nicaragua et Honduras.

Après des études d’anthropologie et de psychologie clinique à l’université de Lyon, je m’étais spécialisée dans la psychiatrie pour adulte et enfant. À mon retour, j’ai suivi une formation très psychologie clinique, mais j’avais envie de mettre en pratique ce que j’avais appris au Guatemala.

À l’université de Nice où je prépare un master, il me fallait faire un stage dans une structure hors norme et voir ce qu’il fallait apporter à un projet. J’ai donc cherché une association à Marseille. Le président de cette association m’a reçue. »

AU CARREFOUR DE LA SANTÉ MENTALE ET DU DROIT

L’OICEM est au carrefour de la santé mentale et du droit. L’organisation accompagne les victimes dans leur reconstruction à laquelle les décisions de justice participent. Aux magistrats, Nagham Hriech Wahabi explique les effets des traumatismes. Trop peu de psychologues sont spécialisés dans le domaine de la traite des êtres humains.

« Cela fait 13 ans que je travaille. J’ai eu la chance de suivre des victimes sur le long terme, en moyenne 5 ans. La réponse pénale entre dans le discours qui restaure la parole de la victime. » Une parole qui, comme la liberté, s’était estompée au fur et à mesure de l’emprise initiale.

L’avocat Yann Prévost, qui s’est gracieusement mis au service d’OICEM il y a quelques années et que nous rencontrons le lendemain, parle également d’emprise psychologique : « L’emprise a pour corollaire l’abandon de liberté. C’est un phénomène qui existe dans n’importe quel type de relation. Plus elle est sincère et intime, plus les personnes sont vulnérables. Même quelqu’un de diplômé, de très mature, peut se retrouver totalement vulnérable. »

 

Esclave de sa femme

C’est ce qui s’est passé pour Abdel-Illah, un Marocain que l’OICEM accompagne sur le long terme. Il y a huit ans, Abdel-Illah réparait paisiblement des appareils électro-ménagers à Casablanca.

À 40 ans, célibataire et sans autre attache que sa mère veuve, il est contacté un jour pour réparer la machine à laver d’une jeune femme. Elle a 26 ans et vit en partie en France. Elle a la double nationalité.

Très vite elle lui propose de l’épouser et de venir vivre avec elle à Marseille. Leur mariage a lieu au Maroc et il se prépare à rejoindre sa femme qui l’a précédé en France. Ne parlant pas français, il prend des cours et envoie l’argent qu’elle lui demande pour aménager leur appartement, soit 12 000 euros. Pour cela, il s’endette. En France, il travaillera et gagnera rapidement cette somme qu’il pourra rembourser, se dit-il.

 

Quand j’ai commencé à poser des questions, elle m’a répondu : tais-toi. Si tu n’es pas content, tu rentres au Maroc.

 

Quand il arrive sur place, en mai 2013, la désillusion est totale. L’appartement est vide. « Quand j’ai commencé à poser des questions, elle m’a répondu : tais-toi. Si tu n’es pas content, tu rentres au Maroc. » S’étant beaucoup engagé, il pense qu’il va travailler et rembourser ses dettes.

Mais sa femme l’emmène dans le magasin de vêtements de son frère, rue de Rome à Marseille. Là, il devient l’homme à tout faire et le souffre-douleur du frère et de la sœur. Pendant un an, il ouvre et ferme le magasin, fait le ménage et la cuisine, exécute les ordres qu’on lui donne mais n’est jamais payé. Il est devenu un esclave domestique.

 

C’était froid et sale, pas de matelas, deux couvertures sous moi et une sur moi.

 

Mis à la porte de l’appartement de sa femme, il dort sur le sol de l’appartement que le frère occupe au-dessus du magasin. « C’était froid et sale, pas de matelas, deux couvertures sous moi et une sur moi. » Sa femme détient son passeport.

Un an après, sa femme le ramène au Maroc espérant soutirer un peu plus d’argent de sa belle-mère. À l’aéroport, Abdel-Illah a le bon réflexe de récupérer son passeport. Quelques jours plus tard, il regagne la France seul, empruntant l’argent du billet à son ancien patron, et sort de son histoire d’emprise. « En fait, ma femme m’a épousé pour gagner de l’argent. Et son frère a profité de moi pendant un an, gratuitement. »

À son retour en France, des assistantes sociales l’orientent vers l’OICEM où on lui a bien confirmé qu’il avait été victime d’esclavage moderne. 

« Depuis, je viens ici pour prendre des cours d’alphabétisation, je vois un psychiatre et je vais mieux. » Il a porté plainte contre son ancienne femme dont il a divorcé. Le dossier suit son cours et Abdel-Illah, qui a suivi une formation dans la sécurité, est devenu vigile pour une chaîne de magasins.

 

Histoire d’A.

Le témoignage d’A. (que nous ne nommerons pas pour préserver son identité) est bien plus cruel. Quand elle déboule dans les bureaux de l'OICEM, c’est une petite tornade qui passe de pièce en pièce en embrassant Nagham, Andréa son assistante, et Roselyne.

Nous avons entendu parler d’elle. Nous savons qu’il est difficile de l’interroger. Elle ne parle pas français et son anglais nigérian est difficile à comprendre. Mais elle accepte, dans le bureau feutré de la directrice, de répondre à certaines de nos questions. 

Maître Prévost qui s’occupe de son dossier, nous l’a présentée ainsi : « Elle est arrivée en France par un circuit qu’elle a du mal à décrire elle-même parce qu’elle était petite à l’époque. Elle avait 14 ans. Tout d’ailleurs était fait pour l’égarer. On l’a fait fumer, découvrir les drogues, boire pour mieux la préparer à être exploitée. Quand elle s’exprime, ce n’est pas clair. Son vocabulaire anglais est très réduit et quand on lui reparle de cette époque, elle se met en colère immédiatement. »

 

J’aurais voulu la regarder dans les yeux et lui demander pourquoi elle a abusé de moi comme ça.

 

En effet, la petite Nigériane qui fêtera ses 18 ans le 6 juin, mais qui n’en paraît guère 15, sort de ses gonds quand on tente de savoir ce qui se passait dans la maison où elle était enfermée, près de Cannes. Y repenser la rend folle de rage.

Ses parents, des paysans très pauvres installés au nord du Nigeria, ont eu trois garçons et cinq filles. Approchés par une certaine Joy, femme plus âgée, père et mère acceptent de lui confier A. en entendant la promesse qu’elle sera scolarisée. Mais depuis qu’elle est en France, A. n’a plus revu Joy. « J’aurais voulu la regarder dans les yeux et lui demander pourquoi elle avait abusé de moi comme ça », crie-t-elle quand on lui reparle de la maquerelle.

DOSSIER EXHUMÉ

Joy l’a d’abord emmenée à Lagos, la capitale, pour établir un passeport. En France, elle se retrouve à Cannes dans une maison où plusieurs prostituées vivent et travaillent. Elle est obligée à son tour de se prostituer. Son séjour n’est pas gratuit. Elle doit payer sa place 4000 euros, et verser chaque mois 300 euros de loyer et 150 euros de nourriture. En un an et demi, elle a payé 25 000 euros. Il y avait 9 prostituées dans la maison. On imagine le profit des souteneurs.

Un jour qu’elle se bagarre violemment avec une autre prostituée dans la rue, la police l’arrête. Accompagnée par une éducatrice travaillant pour une association de défense des prostituées, elle porte plainte. Mais la plainte dort sous des piles d’autres dossiers et rien ne se passe. Jusqu’à ce que la police espagnole signale à ses homologues français que la sœur aînée d’A. se prostitue en Espagne pour le compte de cette fameuse Joy. La police française, contrainte d’exhumer le dossier, est forcée de reconnaître son inaction dans l’affaire.

Maître Prévost affirme que le dossier de plainte avait bien été traité, mais qu’effectivement l’intervention de la police espagnole l’a relancé. « Cela a crédibilisé l’existence d’un réseau organisé, dit-il. Je suis donc sûr que ça avancera. »

 

Ce qui chagrine davantage M° Prévost, c’est que la traite des êtres humains, pour beaucoup de magistrats, c’est de la prostitution ou de la vente de bébés.

« Proxénétisme, prostitution forcée, ça c’est facile, dit-il. On est dans un cadre qu’on identifie très bien. La justice arrive à intervenir sur ce sujet-là. C’est sur tout le reste qu’elle a du mal, sur l’esclavage moderne. Dans les relations de travail aussi il peut y avoir de l’emprise. »

 

 Pour beaucoup de magistrats, l’infraction de traite des êtres humains est difficile à admettre.

 

En effet, en juin nous avons rappelé l’OICEM pour connaître l’avancée du procès de M. Narayanan. L’infraction retenue par les juges contre l’exploiteur libanais a été qualifiée de « travail dissimulé » et non pas de traite des êtres humains. Le ressortissant indien sera vraisemblablement indemnisé à hauteur de 10 000 euros au titre du préjudice pénal. Il pourra porter son affaire devant les prudhommes qui, eux, ne pourront pas estimer le préjudice au-delà des cinq dernières années.

Cette situation nous rappelle ce que nous avait dit M° Prévost : « Pour beaucoup de magistrats, l’infraction de traite des êtres humains est difficile à admettre. Surtout quand elle est constituée entre adultes et que cela ne concerne qu’une communauté étrangère. »

 

 

Jacques Duffaut
© Christophe Hargoues/Secours Catholique - Caritas France
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