Accords de paix : « La position du prochain président colombien ne doit pas être idéologique mais pragmatique »

Publié le 12/06/2018
Colombie
Accords de paix : « La position du prochain président colombien ne doit pas être idéologique mais pragmatique »
 

Dimanche 17 juin, les Colombiens iront voter pour le second tour de l'élection présidentielle qui oppose Ivan Duque à Gustavo Petro. Monseigneur Héctor Fabio Henao est directeur de Caritas Colombie. Il a participé aux négociations de paix pour porter la parole des victimes. Il décrypte les enjeux de cette élection par rapport aux accords de paix.
 

Un an et demi après la signature des accords de paix entre les Farc et le gouvernement colombien, où en est-on dans leur mise en oeuvre ?


Quand on regarde la première partie de la mise en oeuvre des accords, je pense cela s'est très bien passé. Les Farc ont désarmé et remis leurs armes aux Nations-Unies. Ils ont formé un parti pour entrer dans le jeu politique. Des représentants de ce parti sont au Parlement. Cette part du programme a donc été respectée.

Désormais, nous faisons face à deux questions qui s'avèrent plus compliquées : celle de la réintégration des anciens Farc et celle de la mise en oeuvre de la réforme agraire. C'est un grand défi pour l’État colombien.

Pourquoi est-ce compliqué ?


Parce que l'État était absent des territoires contrôlés par les Farc, et il faut aujourd'hui qu'il y fasse sa place. Sans présence sociale, il n'a pas pu préparer l'après. Et lors de la démobilisation des Farc, rien n'était prêt pour entamer la réforme agraire et donner aux paysans des moyens de produire et de vivre. Du coup, des groupes armés criminels et d'anciens paramilitaires se sont engouffrés dans le vide et ont pris le contrôle de ces régions.

De même, on a demandé aux anciens Farc de se regrouper sur des territoires précis pour y mener avec eux des politiques de réintégration. Ils y sont allés, y ont monté des structures nécessaires à leur réintégration. Mais l'État n'a pas suivi.

L'aide alimentaire est arrivée vite, mais les projets constructifs, pour leur donner du travail, par exemple, sont arrivés beaucoup plus lentement. À certains endroits, ne voyant rien arriver, tout le monde est reparti.
 

Pourquoi cette lenteur ? C'est de la mauvaise volonté de la part du gouvernement ?


Je pense que c'est plutôt un problème de désorganisation. L’État colombien a été très engagé dans les négociations avec les Farc pendant six années. Et ses reponsables n’ont pas pris le temps de préparer une stratégie de reprise de contrôle des territoires après la démobilisation des Farc.

Ils ont attendu jusqu’au dernier moment pour voir ce qui serait signé dans les accords. Et quand ceux-ci ont été signés, leur mise en œuvre a commencé presque immédiatement. Aucun plan clair n'avait été défini. Aucune réponse coordonnée n'avait été préparée par les différents organismes étatiques, dont certains ont été créé après les accords de paix.

Ces accords font 300 pages. On y aborde plusieurs questions en même temps. Rien que le plan de développement territorial  concerne 11 000 villages. Ce sont donc des accords compliqués et vastes qui prévoient des transformations importantes. D'où la difficulté à les mettre en oeuvre.
 

Est-ce que dimanche se joue une éventuelle remise en cause des accords ?


Non. Ce n’est pas possible car une loi, validée en novembre par la Cour constitutionnelle, empêche, jusqu'en 2030, que l'on modifie les accords signés et oblige leur mise en oeuvre. En Colombie, la Cour constitutionnelle valide les lois et les décisions du pouvoir exécutif.
 

Ivan Duque est considéré comme le candidat des opposants aux accords de paix. Son élection ne risque-t-elle de compromettre leur mise en oeuvre ?


Il sera légalement obligé de les appliquer. Le risque, néanmoins, c’est que le nouveau pouvoir ne prévoit pas un budget suffisant pour une réelle mise en œuvre, ou veuille changer des points précis sur la justice, par exemple, ou sur la réintégration des Farcs. 

La communauté internationale aura un rôle important à jouer. Elle a offert un appui permanent à la négociation et certains pays ont donné beaucoup d’argent pour la mise en œuvre des accords de paix. Je pense qu'ils vont être attentifs à cette mise en oeuvre.

Par ailleurs, j’espère que le candidat qui va remporter l’élection présidentielle va avoir la volonté politique de se procurer une information précise et complète sur le contenu des accords et sur leur mise en œuvre. Et de poursuivre cette mise en œuvre.

Je pense que la paix, c’est important pour tout le monde. Ne serait-ce que par intérêt économique. Si on veut que les entreprises étrangères investissent en Colombie, par exemple, on besoin d’avoir un pays sûr.

 La position du président ne doit pas être idéologique mais pragmatique pour assurer le développement du pays.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Élodie Perriot / Secours Catholique
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