Alain Régnier : « Pendant des années, il n’y a plus eu de politiques d’intégration »

Publié le 07/11/2019
France
Alain Régnier : « Pendant des années, il n’y a plus eu de politiques d’intégration »
Benjamin Sèze, journaliste, Alain Régnier, délégué interministériel chargé de l'Accueil et de l'Intégration des réfugiés, Mamadou Diallo, réfugié politique guinéen.
 

Comment favoriser du mieux possible l’intégration des personnes migrantes dans la société française ? Faire des « papiers » la condition sine qua non à tout accompagnement et à tout droit est-il une bonne stratégie ? Les discours politiques actuels créent-ils les conditions d’un vivre ensemble ?  Entretien avec Alain Régnier, délégué interministériel chargé de l'Accueil et de l'Intégration des réfugiés.

Benjamin Sèze ​: En 2018, la France a accordé sa protection à près de 44 000 personnes. Quels sont aujourd’hui, selon vous, les piliers d’une bonne intégration ?



Alain Régnier : Le premier pilier de l’intégration est l’apprentissage du français. Les personnes réfugiées ont désormais le droit à 600 heures de cours. Il est important que ces cours interviennent au bon moment, pas trop tard après l’obtention du statut.

Le deuxième pilier est l’emploi. La très grande majorité des réfugiés souhaite travailler. Là encore, il ne faut pas attendre trop longtemps. Le parcours d’un migrant est difficile et laisse des traumatismes. Plus la personne est rapidement en emploi, en activité, mieux elle se sentira. Il y a enfin l’accès au logement. Or, presque la moitié des demandes d’asile sont déposées en Ile-de-France et se concentrent sur Paris, là où l’accès au logement est le plus difficile. Il faudrait pouvoir organiser de façon intelligente une répartition de la demande d’asile sur l’ensemble du territoire, de manière à ce que les personnes, quand elles obtiennent le statut, s’intègrent là où elles ont déjà commencé à sociabiliser.

Le dernier pilier va être, pour certaines personnes, la familiarisation avec les codes de la société occidentale. Pour vivre ici, savoir comment se comporter, il y a une part d’apprentissage, une nécessité d’immersion. C’est pour cela que je souhaite valoriser des relations de parrainage entre des Français et des réfugiés. 

Mamadou Diallo :Aujourd’hui, quand vous arrivez en France, vous êtes comme catapulté dans un monde inconnu où vous vous retrouvez inactif, car sans droit de travailler, pendant parfois plusieurs années, le temps des procédures. Si on vous donne la protection, mais qu’il n’y a pas un réel accompagnement social derrière, vous allez rester inactif. Car il vous manque les codes, la langue, pour pouvoir effectuer vos démarches, chercher un emploi, un logement... 

A.R. :​​ Une fois qu’elles ont obtenu la protection, les personnes sont dans le droit commun. Il n’y a pas de raison d’avoir une filière d’accompagnement social spécifique pour les réfugiés. Il faut plutôt travailler à améliorer l’information dont elles disposent. Le 25 novembre, je lance la plateforme refugies.info, accessible en 10 langues. En tant que réfugié, vous pourrez aller sur cette plateforme ​​via​​ votre smartphone et vous pourrez dire : « J’habite à tel endroit, je voudrais apprendre le français, mettez-moi en relation avec une personne ou un organisme. Ou alors, j’ai un problème d’hébergement... »

Nous allons essayer d’être très concrets pour que les personnes ne se sentent pas perdues ou abandonnées à leur sort. Je ne dis pas que c’est simple. Les diagnostics que vous portez, je les partage. Mais pendant des années, il n’y a plus eu de politiques d’intégration. Aujourd’hui, nous essayons de reconstruire un environnement de proximité pour les nouveaux arrivants. 

 

B.S. :​ Vous parlez du « bon moment », pour l’apprentissage du français ou l’accès à l’emploi. Mais attendre que les personnes aient obtenu le statut de réfugié, n’est-ce pas déjà trop tard ? 

M.D. : ​Accueillir les personnes, leur donner accès dès leur arrivée à l’apprentissage de la langue, de la culture, à l’emploi ou à une activité, et par ce biais leur permettre d’être en contact régulier avec des Français... C’est à leur avantage, mais aussi à l’avantage de la société française. Parce que cela les maintient dans une dynamique constructive, et le jour où elles obtiendront la protection, elles auront juste à poursuivre leur bout de chemin. 

A.R.​ : Aujourd’hui, nous essayons de réduire au maximum les délais de traitement des demandes d’asile et donc la période d’inactivité. De deux ans auparavant, nous sommes sur un délai moyen d’un an et l’objectif est de le ramener à six mois. De même, le gouvernement a autorisé depuis 2019 le droit au travail à partir du sixième mois après le dépôt de la demande d’asile, au lieu du neuvième mois auparavant. Certes, dans des conditions qui font que l’emploi reste difficile d’accès. Il y a un choix politique qui est de ne pas aller vers ce que font les Allemands qui autorisent l’accès au travail dès le deuxième mois. 

B.S. :​​ Pourquoi ce choix ?

A.R. :​ C’est un choix politique. Ce n’est pas le mien. L’apprentissage du Français pourrait également commencer avant l’obtention éventuelle de la protection. Sur ce point, le choix du gouvernement a été de dire : « Nous ne l’assurons pas, mais nous n’empêchons pas les ONG de le faire. » La mission qui m’a été confiée commence donc le jour où la personne obtient le statut.

Néanmoins, les questions que vous soulevez sont pertinentes. On pourrait effectivement se dire, comme dans certains pays, qu’il est dans notre intérêt de prendre en charge le plus tôt possible les personnes présentes sur notre territoire. Et si elles n’obtiennent finalement pas la protection, le fait d’avoir appris le français et d’avoir eu accès à une formation leur aura au moins permis d’acquérir quelque chose qui leur sera utile lors du retour dans leur pays. Je suis favorable à cette approche, mais ce n’est pas le choix de société qui a été fait par le gouvernement et je le respecte.



Lire aussi notre article « Migrants : travailler pour exister »

 

B.S. : ​Cette problématique dépasse le cas des demandeurs d’asile. Des centaines de milliers de personnes vivent aujourd’hui sans-papiers en France, en marge de notre société. Ne faut-il pas oser aborder la question de la régularisation ?

A.R. :​ Nous sommes effectivement face à des personnes qui sont présentes sur le territoire français depuis de plus en plus longtemps, qui ont des enfants qui naissent en France et sont donc dans un « ni
n​i ​» [ni régularisables, ni expulsables]. Elles ne relèvent pas du droit d’asile, mais d’un droit humanitaire, propre à chaque État. Ainsi les gouvernements successifs ont procédé depuis 1958 à la régularisation de ces personnes. Mais ces régularisations ne sont pas traitées aujourd’hui de la manière dont il faudrait les traiter.

B.S. :​​ C’est-à-dire ?

A.R. : J​e pense que l’état de la société française ne permet pas d’envisager des régularisations nombreuses. Et en même temps, on ne peut pas laisser des personnes dans cette situation impossible. Il faudrait avoir une approche très pragmatique, par l’emploi. Il y a beaucoup de personnes qui n’ont pas le droit de travailler mais qui travaillent. Il faudrait, comme le font les Allemands qui ont mis en place des titres de « tolérance », considérer qu’à partir du moment où la personne travaille depuis plusieurs années, au lieu de faire comme si elle n’existait pas, on lui donne un titre provisoire qui ne lui garantit pas de rester durablement sur le territoire mais qui lui permet au moins juridiquement d’exister.

Ce serait déjà un pas vers quelque chose qui permettrait de diminuer la pression sur les personnes elles-mêmes et sur la société. Car à ce moment-là, vous n’êtes plus dans la catégorie « sans-papiers », représenté de façon caricaturale comme celui qui profite du système. Vous n’êtes plus à l’Aide médicale d’État (AME), vous avez des revenus, donc vous pouvez vivre dans le pays et ça ne pèse plus dans le débat politique.

Ensuite, il faudrait avoir un vrai débat, comme en Espagne, en Allemagne ou au Canada : est-ce que notre activité économique, région par région, fait qu’on a besoin d’une immigration économique ? Il y a énormément de besoins de main d’oeuvre dans la restauration, l’hôtellerie, le tourisme, le bâtiment, l’agriculture... Mais c’est un sujet qui est difficile à poser vu l’état de l’opinion. Nous n’arrivons pas à convaincre les Français.

 


B.S. :​​ ​L’idée est répandue dans une partie de l’opinion et de la classe politique selon laquelle les différences culturelles ou religieuses empêcheraient l’intégration. Qu’en pensez-vous ?


A.R. : L​es attentats qu’on a connus depuis 2015 n’ont pas aidé à avoir une perception positive du réfugié musulman. On vit avec une menace et par conséquent l’étranger est perçu comme pouvant être vecteur de cette menace. Mais pour moi, ce n’est pas un vrai sujet. Dans les discussions que j’ai sur le terrain avec les élus, comme avec les ONG ou les familles accueillantes, la religion, ou plus précisément l’islam, n’a jamais été pointé comme une préoccupation.

Au niveau culturel ou des codes sociaux, il peut y avoir un temps d’adaptation par rapport aux sociétés d’origine, mais ce que me disent surtout les personnes que je rencontre sur le terrain, c’est :​ « C’est formidable, ils veulent bosser, ils veulent s’intégrer. » 
Je me suis fixé comme objectif de contribuer à changer le regard porté sur les questions d’intégration et d’immigration.

Aujourd’hui, les peurs bloquent beaucoup d’initiatives. Mais dès lors qu’on réussit à mettre les personnes en relation, cela fait tomber les barrières et les préjugés. Des gens qui étaient hostiles deviennent bénévoles, accompagnent les familles, font de l’action de proximité. 

B.S. :​ Vous avez mis en place des dispositifs d’hébergement citoyen pour les personnes réfugiées, qui ont du mal à marcher. Est-ce qu’il ne manque pas un discours politique fort pour favoriser la mobilisation citoyenne ? 

A.R.​​ : Je ne pense pas que ce soit uniquement une question de discours. Ce n’est pas évident d’accueillir un réfugié ou un demandeur d’asile chez soi, ça ne s’improvise pas.

M.D. : ​​Certaines personnes ne vont pas accueillir parce qu’elles ont peur de ce qu’elles ne connaissent pas. Si l’État tient un discours qui leur permet de comprendre et d’avoir moins peur, il y aura certainement plus d’accueil.

B.S.​​ ​: Le discours de nos gouvernants est plutôt centré sur les abus concernant les demandes d'asile ou la couverture maladie. On pointe du doigt le mauvais demandeur d’asile, le mauvais malade. Est-ce créer les conditions d'un vivre ensemble?

A.R.​​ : Je ne peux pas porter de jugement sur les propos que tiennent les politiques, je peux simplement constater que le débat n’est pas posé dans des conditions qui lui permettraient d’être serein. On dit des choses fausses et si vous essayez de remettre de la raison, on vous raconte une expérience personnelle. Tout est ramené au niveau des tripes.

Cependant, ce n’est pas en donnant des leçons, en reprochant aux autres de mal penser qu’on parviendra à convaincre. Dans mes déplacements, je rencontre beaucoup de Français accueillants, mais aussi beaucoup d’autres qui me disent : « Vous devriez vous occuper de nous plutôt que de vous occuper des étrangers. » Vu l’état de repli de la société aujourd’hui, j’essaye de faire de la pédagogie. 

 

Lire aussi notre enquête « Intégration : et si la solution était l'accueil ? »

Propos recueillis par Mamadou Lamine Diallo et Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique