Amazonie : la relève des leaders autochtones

Publié le 13/01/2020
Pérou
Amazonie : la relève des leaders autochtones
 

Du 22 au 25 mars prochain se tient à Mocoa en Colombie le Forum social panamazonien (FOSPA). Émanation du FSM (Forum social mondial), il réunit les peuples et les mouvements sociaux des neuf pays du bassin amazonien*, dont les partenaires du Secours Catholique. Durant quatre jours, la société civile panamazonienne va réfléchir aux moyens de défendre et de protéger l’Amazonie.

Car l’heure est grave : le poumon de la planète est en danger. C’est en tout cas ce que pense Santiago Manuin, leader péruvien du peuple Awajun qui sera présent au FOSPA.
Portrait d’un jeune homme qui a fait de sa vie un combat.

 

Il y a des histoires que Santiago raconte le sourire aux lèvres : comme cette ancienne coutume de son peuple, les Awajuns, qui, il y a à peine 70 ans, coupaient les têtes de ses ennemis. « Mes ancêtres faisaient en sorte que la tête devienne petite, ils l’exhibaient tel un trophée. C’était des guerriers qui se battaient pour le territoire, et pour les femmes bien sûr. » dit-il.

Cette violence a marqué les us et coutumes des Awajuns, jusqu’au bain de sang de Bagua en 2009. Cette année-là, le père de Santiago, leader autochtone, s’est battu avec les siens contre l’État péruvien qui, selon eux, facilitait les concessions de terre aux entreprises pétrolières. « Mon père a reçu huit balles, j’ai eu tellement peur, j’ai compris que sa lutte était digne » poursuit Santiago, qui reconnaît que depuis, les Awajuns luttent pacifiquement.

connexion entre le passé, le présent et le futur

Le jeune homme naît en 1992 dans une petite communauté indigène dans la forêt. De son enfance, il se souvient de sa « formation spirituelle » avec des plantes hallucinogènes, pour « créer une connexion entre le passé, le présent et le futur. » Il continue cette pratique une fois par an.

À huit ans, il déménage avec sa famille à Santa Maria de Niera, où il apprend l’espagnol, puis, adulte, part à Iquitos pour étudier l’agriculture. « Je m’étais juré de ne jamais faire comme mon père, car petit, je ne le voyais jamais, il était toujours parti. » explique-t-il. Mais Bagua change la donne.

 

L’État péruvien est comme le singe qui veut sauver le poisson qui tourne en rond dans la rivière et qui, pour cela, le sort de l’eau.

 

« J’ai réalisé que je devais prendre le relais, car nous devons défendre notre territoire et promouvoir notre gouvernance autonome au sein de l’État péruvien multiethnique. » Et Santiago de dénoncer le modèle économique dominant de l’extractivisme qui, non seulement a des conséquences désastreuses sur l’environnement (rivières polluées, sols contaminés, raréfaction des espèces,…) mais encore ne profite pas aux peuples autochtones qui souffrent de la pauvreté.

« L’État péruvien est comme le singe qui veut sauver le poisson qui tourne en rond dans la rivière et qui, pour cela, le sort de l’eau. », critique-t-il, dénonçant l’envoi de boîtes de conserves et de poulets surgelés pour lutter contre la malnutrition, mais aussi la présence de groupes criminels qui profitent de l’absence de services publics.

À l’inverse, le jeune Awajun estime que le mode de vie de son peuple permet de sauvegarder la nature, via notamment l’agroforesterie et l’agroécologie. « On pourrait développer le tourisme à la place du pétrole. » note-t-il.

MARIÉ À LA LUTTE SOCIALE

À 24 ans, Santiago est formé en Équateur à l’école des leaders des peuples autochtones du REPAM, le réseau ecclésial panamazonien, puis s’envole en Espagne et en Suisse où il prend des cours sur les droits humains avec l’ONU. Car il en est convaincu : pour mieux se battre, il faut désormais utiliser la voie du dialogue et de la justice.

Travaillant avec SAIPE (service agricole pour la recherche et la promotion économique), partenaire du Secours Catholique, il lutte pour faire reconnaître le droit à la consultation des peuples autochtones tel que promu par la convention numéro 169 de l’OIT (Organisation internationale du travail), que le Pérou a signée.

Le dialogue et le plaidoyer ont porté leurs fruits car en 2019, le tribunal constitutionnel a ordonné la fin de l’extraction pétrolière des entreprises Maurel et Prom et Perenco, tant que les peuples vivant sur le territoire n’ont pas été consultés. Une première qui pourrait faire jurisprudence.

Je suis maintenant un leader. Si les Awajuns veulent continuer à exister, il est logique de former les jeunes pour la suite.

 

« Nous sommes, du coup, un caillou dans la chaussure de l’État péruvien. » admet Santiago, qui ne quitte pas sa couronne en plumes de toucan et ses boucles d’oreilles en ailes de coléoptère : « C’est comme la cravate à 2000 € du président, c’est une marque de pouvoir. »

Il est fier d’avoir reçu ces symboles des mains des Pamuks, les grands chefs Awajuns. Il siège d’ailleurs désormais au conseil permanent du peuple Awajun : « Je suis maintenant un leader. Si les Awajuns veulent continuer à exister, il est logique de former les jeunes pour la suite. »

sauver l'amazonie

Son avenir est donc tout tracé : c’est la lutte pour défendre le mode de vie des peuples autochtones mais aussi sauver l’Amazonie. Car la déforestation lui fait peur. « Notre environnement se dégrade, les fleuves au bord desquels on vit soit sont trop secs, soit ils débordent. Pour lutter contre les changements climatiques, le monde a besoin de l’Amazonie. Je veux sauver la planète pour les générations futures. » affirme Santiago.

Et quand sa mère s’inquiète qu’il ne soit pas encore marié à 28 ans, il rétorque : « la lutte sociale est mon épouse », avant de conclure : « et tous les enfants du peuple Awajun sont mes enfants. »

* Brésil, Équateur, Venezuela, Bolivie, République coopérative du Guyana, Suriname, Colombie, Pérou, département français de Guyane ​

Cécile Leclerc – Laurent
Crédits : © Anaïs Pachabézian / Secours Catholique
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