Au Brésil, les droits humains reculent

Publié le 17/02/2020
Brésil
Au Brésil, les droits humains reculent
Un campement du Mouvement des sans-terre, dans l'État de Rio de Janeiro.
 

Depuis l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite Jair Bolsonaro, en 2019, on assiste à une détérioration de la démocratie au Brésil. Engagé au sein d’un collectif « Coalition solidarité Brésil », le Secours Catholique dénonce des violations des droits humains croissantes qui touchent les populations les plus vulnérables. Avec 16 autres organisations de solidarité internationale françaises, l'association publie un baromètre intitulé « le Brésil résiste, lutter n’est pas un crime ! »

 

Entretien avec Luis Urrego, chargé de partenariat au Brésil pour le Secours Catholique.

 

Ce baromètre est un cri d’alarme : pourquoi parlez-vous de recul des droits humains au Brésil ?


Les politiques néolibérales mises en place par le gouvernement excluent de fait les plus démunis et augmentent la pauvreté. Le président a fait couper les subventions à nos associations partenaires : le Mouvement des sans-terre, l'Articulation du semi-aride brésilien (Asa) qui approvisionne en eau la région du Nordeste, et Aspta qui favorise une agriculture familiale dans les bidonvilles de Rio. Cela signifie que le président nie le droit à avoir de l’eau, un toit, le droit de se nourrir. À l’inverse, il a approuvé des lois qui autorisent des industries multinationales extractives ou agricoles à exploiter les zones protégées.

Enfin, avec la flexibilisation du port des armes, on note une hausse des violences envers les paysans sans terres dans les campagnes. Le discours sécuritaire a aussi amplifié les violences policières : rien qu’à Rio, de janvier à octobre 2019, on a relevé cinq décès par jour causés par les forces policières.

 

Vous alertez notamment sur une restriction des espaces de démocratie…


La liberté d’expression recule. Les journalistes qui ne satisfont pas les autorités sont attaqués. À l’inverse, Bolsonaro subventionne désormais les médias évangéliques qui le soutiennent et tiennent un discours conservateur (anti mariage gay, antiavortement, pour un rôle traditionnel des femmes…)

Quant à la justice, elle est instrumentalisée à des fins politiques. Cet usage s’incarne par la nomination au poste de ministre de la Justice du juge Sergio Moro, responsable de l’incarcération contestée de l’ex-président Lula, ayant empêché sa candidature à l’élection présidentielle. La justice est politisée et défend les intérêts des propriétaires terriens par exemple.
 

En 2019, 320 fonctionnaires ont été licenciés en raison de leur orientation politique.


On assiste aussi à une militarisation de la politique. Sur 22 ministres, 7 sont militaires. C’est un coup d’État qui ne dit pas son nom. On parle d’ailleurs du président « Bible, bœuf, balles » car il est influencé par trois lobbies : les Églises évangéliques, l’agrobusiness et le lobby des armements et des militaires.

Par ailleurs, en 2019, 320 fonctionnaires ont été licenciés en raison de leur orientation politique. Tout ceci amorce un recul net de la démocratie au Brésil.

 

Vous dénoncez également une pression sur les terres des paysans et des indigènes. On se souvient des incendies criminels l’été dernier. Bolsonaro signe-t-il la mort de l’Amazonie et des peuples qui vivent ?


L’heure est grave pour notre planète. La politique de Bolsonaro signe la mort de l’Amazonie en ouvrant grand les portes aux exploitations de mines, de bois, de soja… dans des zones protégées. 9165 km² de forêts ont été déforestés en 2019, soit une augmentation de 85 % par rapport à 2018.

Quant à la Funai (fondation nationale de l’indien), dont le rôle est à la fois de cartographier et de protéger les terres traditionnellement habitées et utilisées par les communautés indiennes, elle a perdu son budget et ses attributions. Elle est désormais sous la tutelle du ministère de l’Agriculture qui a à sa tête une femme, Tereza Cristina da Costa, grande propriétaire terrienne, qui défend l’agrobusiness. 

Les peuples autochtones sont de fait très menacés. On a dénombré au moins 160 cas d’invasion de leurs terres en 2019. Les propriétaires terriens n’hésitent pas à les attaquer avec des armes pour les chasser. Bolsonaro avait annoncé la couleur lors de sa campagne en annonçant qu’il n’y aurait pas « 1 cm² de plus de terres » délimitées pour les indigènes. Notre partenaire Cimi (Conseil indigéniste missionnaire) dénonce même un gouvernement qui vise à « exterminer les peuples autochtones ».

Dernièrement Bolsonaro a approuvé l’exploitation de potassium à l’entreprise canadienne PotashCorp alors que les Muras vivent sur ces terres et qu’ils ont le droit d’être consultés conformément à la convention numéro 169 de l’organisation internationale du travail ratifiée par le Brésil.
 

Lire notre reportage en Amazonie qui raconte le bras de fer entre la communauté Mura d'Urucurituba et l'entreprise canadienne PotashCorp


Enfin une branche de la Funai est dirigée depuis un mois par Ricardo Lopes Dias, évangélique fondamentaliste, missionnaire de nouvelles tribus, qui veut soumettre les indigènes à sa religion. C’est clairement une politique d’assimilation à la culture dominante qui renoue avec les principes de l’ancienne dictature.

 

Par delà les peuples autochtones, quelles sont les populations les plus touchées par le recul des droits ?


Ce sont les plus vulnérables, toutes les minorités. Une femme noire gay qui vit dans une favela a tout à perdre ! Tous ceux qui freinent la vision de développement néolibéral de Bolsonaro sont attaqués. La défense des personnes LGBTQI a été retirée des prérogatives du ministère des Droits humains. Le discours sexiste à l’égard des femmes prolifère. On a aussi remarqué une augmentation des assassinats des leaders sociaux et environnementaux.

 

Pourquoi vous, organisations de la société civile française, dénoncez-vous cette dérive autoritaire au Brésil ? 


Nous travaillons sur des problématiques différentes (éducation, logement, environnement…) mais nous avons toutes été interpellées par nos partenaires brésiliens sur les violations des droits humains en cours. Les données ne sont pas publiées officiellement là-bas, il faut donc les rendre visibles ici. L’idée est de faire connaître la dérive autoritaire du pouvoir brésilien aux États européens pour qu’ils prennent position car ils sont des partenaires commerciaux du Brésil. Malgré la répression là-bas, nos partenaires résistent. « Lutter n’est pas un crime » : ils se dressent contre cette avancée d’une dictature, et nous les soutenons.

Propos recueillis par Cécile Leclerc - Laurent
Crédits photos : ©Elodie Perriot / Secours Catholique
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