Au Havre, la Maison des familles s'est dématérialisée

Publié le 02/04/2020
Le Havre
Au Havre, la Maison des familles s'est dématérialisée
Vanessa et son fils Octave à la Maison des familles du Havre. Photo issue d'un reportage antérieur à la crise sanitaire.
 

Au Havre, la « Maison des familles » accompagne 78 ménages tout au long de l'année. Les familles se lient d'amitié, échangent sur leurs difficultés quotidiennes et sur les moyens d'y faire face, organisent des activités communes et des sorties. Avec le confinement, cette riche vie sociale n'a pas disparu.

« Les enfants comprennent, mais ce sont les corps qui n’en peuvent plus », observe Vanessa, 31 ans, maman d’Auguste et Octave âgés de 4 et 5 ans, après 15 jours de confinement. La jeune femme vit au Havre avec ses deux fils, « assez énergiques », précise-t-elle en souriant, dans un « petit appartement sans balcon ».

Alors pour canaliser cette énergie, elle organise chaque après-midi des activités. « Aujourd’hui, on a fait du pain. Demain, on va sûrement construire une grande tour avec tout ce qu’on trouvera à la maison », raconte-t-elle. Autant d’idées piochées sur la page Facebook privée que Vanessa partage avec les autres familles membres de la « Maison des familles » du Havre.

Cette structure, ouverte en 2018 par le Secours Catholique et les Apprentis d’Auteuil, est fréquentée par 78 ménages, français et étrangers, femmes seules ou couples avec enfants, qui cherchent souvent à rompre leur isolement et à trouver auprès des bénévoles et des autres familles des conseils pour faire face à leurs difficultés.
 

Lire aussi notre reportage : « Au Havre, le temps d'une pause »

 

Un toit et de quoi manger

Immédiatement après l’annonce du confinement, la priorité des deux animatrices salariées de la Maison, Justine Vincent et Aurélie Lefrançois, a été de s’assurer que toutes les familles étaient logées. « En particulier celles qui font le 115 tous les jours », précise Justine Vincent.

Puis il y eut l’urgence alimentaire. « Comme notre demande d’asile a été rejetée, nous n’avons pas le droit de travailler et nous ne touchons aucune aide », explique Silvana, 31 ans, qui vit dans un foyer avec son mari, Léonard, et leurs deux fils de 9 et 6 ans. Sans ressources, cette famille d’exilés albanais est contrainte, pour se nourrir, de s’approvisionner auprès des Restos du cœur, du Secours populaire ou de l’Entraide protestante.

Or, par mesure de sécurité et manque de bénévoles, les distributions alimentaires ont rapidement été suspendues. Alertées par Silvana et d’autres familles concernées, Justine et Aurélie se sont arrangées avec les associations distributrices pour se faire livrer des colis alimentaires qu’elles déposent ensuite à domicile. « En attendant que quelque chose s’organise au niveau de la Ville. »

Lutter contre l'isolement et l'oisiveté

Enfin, une fois les besoins matériels pourvus, s’est rapidement posée la question de l’isolement et de l’oisiveté. « Beaucoup de familles fréquentent la Maison des familles pour éviter tourner en rond chez elles où elles ne se sentent pas forcément bien, explique Justine. Et là, elles se retrouvent contraintes d’y rester, dans des conditions matérielles qui ne sont pas toujours adaptées. »

Créés avant le confinement pour pouvoir communiquer des informations pratiques, les groupes WhatsApp et Messenger sont devenus les lieux d’échanges privilégiés entre les parents. « On discute. Ça fait plaisir d’avoir des nouvelles, témoigne Vanessa. On voit qu’on est tous dans la même galère, c’est rassurant. »
 

Le but est à la fois d’occuper le temps, mais aussi de réunir les parents et les enfants autour d’une activité commune. 

Justine Vincent.

Deux pages Facebook privées ont été créées. L’une pour partager quotidiennement des idées d’activités, l’autre pour se lancer un défi hebdomadaire. « La semaine dernière, c’était de fabriquer des déguisements avec ce qu’on avait sous la main. Cette semaine, c’est de concevoir une œuvre – un dessin, une peinture, une sculpture en pâte à modeler… - qui traduit les sentiments liés au confinementChaque famille poste des photos et tout le monde vote pour déterminer les gagnants, explique Justine. Le but est à la fois d’occuper le temps, mais aussi de réunir les parents et les enfants autour d’une activité, d’un projet commun. »

Vanessa et ses deux fils se sont lancés dans la construction d’un château fort avec des cartons. « À chaque étape, on prend des photos, et à la fin on postera tout. Ça va peut-être donner des idées à d’autres. » Silvana, elle, lit les commentaires laissés par les autres familles, en écrit elle-même parfois, et surtout, regarde les recettes qui sont partagées pour s’en inspirer. Elle dit aussi trouver dans ces échanges un soutien psychologique.

Répondre aux angoisses

Pour beaucoup de parents, le confinement décuple les angoisses. Certains confient faire des cauchemars, d’autres avoir des difficultés à s’endormir, parfois les deux.

« Il y a le contexte qui est anxiogène. La peur de sortir et d’attraper le virus, le sujet qui tourne en boucle dans les médias à la télé ou sur internet, note Justine Vincent. Et puis pour les familles qui ont des soucis d’argent ou de papiers, l’enfermement pousse à cogiter. D’autant plus qu’aujourd’hui, tout semble arrêté, en standby, y compris l’administration. Ce qui suscite des questions quant aux procédures en cours ou au versement des prestations sociales. »
 

Pour les familles qui ont des soucis, l'enfermement pousse à cogiter.

Justine Vincent.

Au téléphone, Justine et Aurélie écoutent ces inquiétudes et se veulent rassurantes. « On essaye notamment de dire ce qui est vrai ou faux dans les informations que les parents peuvent lire sur internet. »

Il leur arrive, face à un besoin spécifique, d’orienter les familles vers des services développés par d’autres associations ou par la Ville. « L’association Terra psy, par exemple, qui propose des consultations gratuites par téléphone. »

Préparer la rencontre avec l'instituteur

De son côté, l’équipe de 11 bénévoles planche cette semaine sur la façon de répondre au besoin d’accompagnement scolaire de certaines familles. « Globalement, le suivi de la scolarité est assuré, les enseignants font très bien le boulot. Ils contactent les familles, font des vidéos… », constate Dominique Delaune, président de la « Maison des familles  ».

Silvana confirme. « La maîtresse m’a envoyé par WhatsApp les devoirs pour les 15 premiers jours, raconte la jeune mère. Et hier, elle m’a appelée pour savoir si tout se passait bien. Elle nous a conseillé un site internet qui permet aux enfants d’apprendre en jouant, c’est plus facile. Et nous avons défini ensemble un planning qui organise la journée entre travail et temps de loisir. »
 

Ce n’est pas facile de dire « je ne sais pas » à son enfant. 

Dominique Delaune.

Le rôle des bénévoles va plutôt être de rassurer certains parents qui appréhendent fortement ce « face-à-face » avec le professeur, poursuit Dominique Delaune. « Il ne s’agit plus de déposer son enfant à l’école, et puis voilà… Pour ceux qui ne maîtrisent pas bien le français, ou qui ont vécu une scolarité difficile, ce contact direct avec l’instituteur est source de stress. Ils ont peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas comprendre, de ne pas savoir répondre... »

L’idée est donc de préparer les parents qui le souhaitent à cette rencontre : « Voir avec eux les questions qu’ils veulent poser et comment les formuler. Leur dire que s’ils ne savent pas répondre à certains exercices, il n’y a rien de honteux, qu’il ne faut pas qu’ils hésitent à le dire à leur enfant et à en parler avec le professeur. Mais ce n’est pas facile de dire « je ne sais pas » à son enfant. »
 

Lire aussi « Coronavirus : agir en temps de crise »

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
Portrait de famille
Plus d'informations
Soutien aux familles et à l'enfance
# sur le même thème