Aurélie et Émilia, les voix des sans voix

Publié le 18/04/2019
France
Aurélie et Émilia, les voix des sans voix
 

Depuis un an, deux membres du Secours Catholique en région Rhône-Alpes, Aurélie (Makuete Djeuka) et Emilia (Naly) représentent l’association, pour un mandat de trois ans, au Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE). L’occasion de donner à voir la précarité au plus haut sommet de l’Etat. Rencontre.

« À votre avis, à quoi sert la Sécurité sociale ? Et comment la protection sociale évolue dans la vie de chacun ? »  « Ben… moi je cherche toujours mes droits, je suis à deux doigts d’abandonner car je ne trouve pas d’informations. »

À peine la question posée par Anne-Françoise Liotard, une animatrice du Secours Catholique, les langues se délient. Ce jeudi 13 décembre, une quinzaine de personnes composent la grande table de l’Étape, un lieu du centre social Gérard Philippe à Bron (banlieue lyonnaise). Parmi elles, Emilia, stylo et papier en main, ne perd pas un mot. Dans trois jours elle rapportera les propos au Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), pour la dernière plénière de l’année. 

Avec Aurélie, basée pour sa part au siège local du secours à Vaulx-en-Velin (Lyon), Emilia représente le Secours Catholique dans le 8èmecollège du CNLE. Depuis 2012, le CNLE, « en charge d’émettre des avis et recommandations sur les politiques nationales et leur mise en ouvert » a ouvert un nouveau collège, composé de personnes en « situation de pauvreté ou de précarité ». 

 

Les administrations ont une vision technocratique de la pauvreté. Nous, nous pouvons véritablement en parler.

Aurélie, représentante au CNLE

Une initiative qui n’en est plus au stade de l’expérimentation et à laquelle le Secours Catholique se sentait légitime de participer en 2018, explique Anne-Françoise, animatrice depuis 25 ans au Secours Catholique : « Humblement, nos missions sont de lutter contre les causes de pauvreté. Et nous avons bien compris qu’il faut donner la parole aux gens pour améliorer ensemble, leur quotidien. Sinon comment faire ? »

Devenues véritables porte-paroles de leur groupe local respectif, Aurélie et Emilia ont pour mission de " faire remonter" les problématiques sociales vécues au quotidien pour aider les législateurs à prendre de bonnes décisions. « Les administrations ont une vision technocratique de la réalité et de la pauvreté. Nous, nous sommes les premiers acteurs à être confrontés aux problématiques de la précarité donc nous pouvons véritablement en parler. » affirme Aurélie.

étiquettes et préjugés

Emilia a rejoint Bron il y a trois ans, au début de sa retraite d’infirmière. Vivant « seule avec son chien » elle fréquente le centre social et le Secours Catholique « pour éviter l’isolement ». De dix ans sa cadette, Aurélie habite dix kilomètres plus loin, à Vaulx-en-Velin. Auto-entrepreneuse depuis peu, elle est mère de quatre jeunes enfants. Des injustices ? C’est qu’elles ont en vécu toutes les deux. 

« C’est plutôt ma mère que j’ai vu souffrir à cause notamment du racisme lié à son accent créole. Toute mon enfance j’ai fais face à son mal-être et me suis fait le serment que jamais personne ne me manquerait de respect. » raconte Emilia.

Camerounaise d’origine, Aurélie n’a jamais pu exercer son cœur de métier : la sociologie. « On m’a collé très vite un étiquette en France. Une africaine ne peut pas être détentrice d’une thèse… J’ai travaillé pendant huit ans dans des boulots qui ne m’ont pas particulièrement plu, sans bonne rémunération ni aucune reconnaissance. C’était choquant et blessant »

 

Chacun est expert de sa propre vie, non ?

 

Quand Emilia planche sur la question de la privation des droits avec son groupe local, Aurélie aborde celle des préjugés. Elles aiment à se définir comme « différentes mais complémentaires ». Ni l’une ni l’autre ne se connaissait avant l’assemblée fraternelle de Saint Malo* l’été 2017. Volontaires, dynamiques, souvent porte-paroles de leur groupe, les deux femmes ont donc toutes deux accepté la proposition avec enthousiasme. 

Mais pour des raisons différentes pense Anne-Françoise, leur référente, en lien avec le CNLE : « Je pense qu’Emilia voulait se rendre utile, plus disponible du fait d’être en retraite, alors qu’Aurélie, très occupée, avait besoin de s’exprimer autrement qu’au seul niveau local ». Et puis, « elles avaient un réel besoin de témoigner pour corriger les injustices qu’elles et beaucoup d’autres endurent quotidiennement. Chacun est expert de sa propre vie non ? »

 

Créer du débat citoyen

Chaque réunion mensuelle du CNLE est donc prétexte à débat, en amont, dans les différents groupes de mobilisation citoyenne. Santé, travail, éducation… et le prochain sujet qui pourrait être abordé : le logement « en particulier les difficultés d’accéder à un logement social » précise une participante du groupe de l’Étape ce jour-là.

La première année s’achève donc dans le positif, pour chacune d’elle. « On se retrouve dans une équipe locale, sans jugement, avec des personnes moins chanceuses que nous souvent, mais on essaie de les relever. C’est une chose qui me touche car on leur donne de l’espoir, en quelque sorte » analyse Aurélie. Emilia, forte de cette première expérience espère « que la deuxième année continuera aussi bien », aspirant tout de même, comme Aurélie, à ce que des« changements soient visibles rapidement pour le quotidien des plus précaires ». 

* Grande rencontre interne au Secours Catholique permettant d’enrichir le plaidoyer national de l’association à partir de l’expérience des personnes en situation de précarité.

Clémentine Méténier
© Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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