Bagageries : « Aujourd’hui, je ne m'attarde pas, je prévois à l’avance ce que je prends dans mon casier »

Publié le 10/05/2020
Paris
Bagageries : « Aujourd’hui, je ne m'attarde pas, je prévois à l’avance ce que je prends dans mon casier »
 

La crise du coronavirus a contraint les bagageries, consignes destinées aux personnes sans domicile et tenues par des associations, à complètement revoir leur fonctionnement. Reportage à la Bagagerie du Cœur du Cinq, à Paris, qui a maintenu son accueil quotidien, informatif et fraternel.

« En temps normal, nous recevons 15 à 18 personnes le matin et un peu plus le soir. Mais depuis le confinement, le local est moins fréquenté. Certains ont trouvé quelqu’un pour les héberger pendant cette période ou bien ils ont quitté Paris », explique Françoise Morier qui, ce soir du mois de mai, assure, avec Pascale Larcan, autre bénévole, la permanence de la bagagerie du 12, rue Daubenton, dans le 5ème arrondissement, tout à côté de la Grande Mosquée de Paris.

Le lieu est ouvert tous les jours, tout l’été, même le dimanche et les jours fériés. « C’est essentiel, pour les personnes qui n’ont pas de chez soi, de pouvoir entreposer leurs affaires en toute sécurité », estime Françoise Morier. 

« La bagagerie soulage beaucoup de personnes, confirme Aouida Mokhtar, Tunisien de 66 ans dont un accident de vie l'a privé de domicile. Logé dans un foyer d’Ivry-sur-Seine, il vient ici chaque jour se reposer dans cet accueil et discuter avec les bénévoles.

Fruit de la collaboration du Secours Catholique et de l’Ordre de Malte, la bagagerie est, en temps normal, bien plus qu'une simple consigne. « Nous voulions que ce local soit aussi un lieu de vie fraternelle entre habitants du quartier et personnes en situation de rue », explique Charles Gazot, ancien administrateur du Secours Catholique et à l’origine de la bagagerie.
 

Beaucoup venaient deux heures le matin et deux heures le soir.  Mais ça c’était avant.

Pascale Larcan, bénévole.

« Les personnes peuvent prendre un café, se reposer et discuter. Trois ordinateurs sont mis à leur disposition. Beaucoup viennent deux heures le matin et deux heures le soir », raconte Pascale Larcan, qui précise : « Mais ça c’était avant. »

Cet immuable rituel a, en effet, était chamboulé à cause du confinement : la tranche horaire du matin a été supprimée (afin de restreindre les allées et venues des sans domicile comme des bénévoles) pour mieux se concentrer sur les deux heures d’ouverture du soir. Et désormais, chaque détenteur d’un casier entre à tour de rôle, se lave les mains et est accompagné jusqu’à son casier par un bénévole.

Moïse, un grand gaillard originaire d’Haïti, patiente devant la porte en tirant de son synthétiseur portatif quelques notes de musique. Par la fenêtre du local qui donne sur la rue, il accepte une tasse de café et une madeleine qu’il prend sur le trottoir, en attendant son tour.

 

Dans la grande salle, les tables et les chaises ont été retirées. Restent quelques fauteuils éloignés les uns des autres où M. Mokhtar passe deux heures chaque soir, espérant bientôt pouvoir revenir aussi le matin.

Françoise ne sait pas encore quand cela sera possible, mais celle que ses collègues taquinent en l’appelant « Madame Coronavirus » parce qu’elle fait appliquer les règles à la lettre, insiste sur la nécessité de conserver cet endroit ouvert : « Avec le confinement, les sans domicile n’ont plus eu d’endroit pour aller aux toilettes. Au début, ils ne comprenaient pas et ne croyaient pas cette histoire de virus. Ils manquaient d’informations. Alors nous leur avons expliqué et ils comprennent mieux les règles d’hygiène qu’on fait appliquer ici. Depuis que nous avons des masques, nous leur demandons d’en mettre un. Nous leur avons aussi distribué des flacons de gel hydro-alcoolique. »

 

Malgré les gestes barrière, on arrive à se parler et à partager.

Jorge, membre de la bagagerie depuis deux ans.

Jorge aussi vient ici depuis deux ans. Capverdien de 43 ans, en France depuis 14 ans, il a changé ses habitudes depuis le début du confinement.« Avant, je venais matin et soir, je prenais le temps de m’asseoir, de savourer mon café, de discuter et de me reposer, dit-il. Aujourd’hui, je prévois à l’avance ce dont j’ai besoin, ce que je prends dans mon casier. Je perds le moins de temps possible ici. »

Ce qui lui manque beaucoup, c’est l’accès à Internet. Par mesure de sécurité, il n’est plus possible d’utiliser les ordinateurs. « Je viens quand même parce que même si nous pratiquons les gestes barrières, on arrive à se parler, à se relaxer et à partager. En discutant, les bénévoles arrivent à nous redonner confiance. »

Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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