Bolivie : « On accompagne les populations pour qu’elles prennent conscience qu’elles ont des droits »

Publié le 19/07/2019
Bolivie : « On accompagne les populations pour qu’elles prennent conscience qu’elles ont des droits »
 

Comment revendiquer l’accès à ses droits (droit au logement, à la santé, à la dignité…) quand on est pauvre et isolé ? C’est le pari que fait l'ONG bolivienne CIPCA (Centro de Investigacion y promocion del campesinado), partenaire du Secours Catholique, qui accompagne les communautés autochtones et paysannes du pays afin de défendre un modèle agricole durable. 

Entretien avec Carmelo Peralta, coordinateur du programme de recherche de CIPCA.

 

Pourquoi promouvez-vous la participation des autochtones et des paysans aux décisions qui les concernent, à savoir les politiques publiques agricoles ? 


Ce sont des communautés exclues et marginalisées, même si elles représentent 60 % de la population bolivienne. Elles n’ont pas accès aux services de base comme l’alimentation, la santé, l’électricité… On les accompagne pour qu’elles prennent conscience qu’elles ont des droits et qu’elles peuvent les défendre. Ces populations pensent souvent qu’elles sont soumises. On leur montre qu’elles peuvent au contraire prendre leur destin en main et agir sur la gouvernance. On les aide à (re)trouver un pouvoir d’agir. Il faut quand même dire que ces communautés viennent de loin : 1 % du territoire était dans leurs mains dans les années 70, contre 40 % aujourd’hui, ce qui est une victoire. À cette époque, ces populations n’avaient pas d’état civil, pas de droit de vote, aucune reconnaissance. Nous les avons accompagnées pour qu’elles aient leur mot à dire sur les politiques publiques pour avoir une vision en leur faveur.

 

Comment les rendre actrices pour influencer les politiques ?


Au départ il y a eu la lutte pour la délimitation des territoires et pour une reconnaissance de l’état civil des autochtones, puis le combat pour la gestion autonome des territoires, et enfin la lutte pour le droit à la participation politique. Dès 1990, nous avons accompagné des peuples autochtones et les communautés paysannes (dans 37 municipalités des 339 du pays) dans des marches de mobilisation des peuples. Il y en a eu 9 grandes jusque 2011. Nous travaillons pour cela à former des leaders avec des techniciens, des sociologues ou des avocats, pour qu’ils puissent participer aux décisions publiques. Ainsi, nous avons pu observer que des leaders que nous avons formés sont devenus conseillers municipaux voire maires. Quel changement pour des personnes pour qui il était interdit il y a quelques années de se rendre à la mairie ! Et puis nous avons aussi accompagné la reconnaissance du premier gouvernement indigène du pays, « Charagua Iyambae », qui est même dirigé par une femme ! Il existe aujourd’hui trois gouvernements autonomes de la sorte, c’est-à-dire qui régissent des territoires avec leurs propres lois inspirées de leurs us et coutumes. Cette autonomie intervient après un référendum avec les habitants de la zone. C’est démocratique. Des peuples autochtones viennent désormais nous demander des formations pour mieux préparer l’autonomie de leurs territoires. C’est preuve de notre réussite.

 

Comment réagit l’État bolivien ? Devez-vous vous battre pour défendre une agriculture paysanne durable ? 


On a eu beaucoup d’espoir avec l’arrivée d’Evo Morales en 2006 et la Constitution de 2009 qui reconnaît le bien vivre et les bienfaits d’une agriculture respectueuse de l’environnement. Pour moi, les autonomies que revendiquent les peuples autochtones et paysans sont la conséquence logique de cette Constitution qui prône le respect de la nature et des us et coutumes. Par essence, je pense que la seule réponse à la protection de la nature face à la toute-puissance des lobbys agroindustriels, ce sont les autonomies. Aujourd’hui notre rêve construit avec la Constitution de 2009 est en péril, car les entreprises minières et agroalimentaires tentent de gagner du terrain. Par exemple il y a ce projet de route qui pourrait être construite au milieu d’une zone protégée, pour mieux exploiter les bois et les minéraux et sortir des matières premières et commerciales (soja, canne à sucre,..) du pays.
Il ne faut pas oublier que 200 000 hectares de terres sont déboisées chaque année en Bolivie alors que la moitié de notre pays est recouvert de forêt amazonienne. Pour l’instant, les industries coupent le bois de terres privées, mais le jour où celles-ci seront exsangues, les industries risquent de s’en prendre aux terres protégées des paysans et des autochtones. Il nous faut donc être vigilants !

 

Avez-vous l’espoir de voir les communautés paysannes et autochtones défendre seules leurs droits ?


Elles savent déjà le faire. Par exemple, concernant cette route qui menace des zones protégées, les communautés se sont mobilisées et ont fait appel au Tribunal international des droits de la nature. Celui-ci a condamné la Bolivie pour le non-respect de la Constitution mais Evo Morales ne reconnaît pas l’obligation du Tribunal.
Au début des marches dans les années 90, trois peuples seulement s’étaient mobilisés pour défendre leurs droits. Aujourd’hui il existe une coordination nationale indigène, et CIPCA a contribué à sa création. La mobilisation est plus vaste et les peuples sont autonomes.

 

Vous avez évoqué une femme dirigeante. Pourquoi est-ce aussi important de renforcer la participation des femmes ?


Nous avons constaté que la culture des peuples autochtones a été envahie par la culture coloniale machiste. Or, tout être humain – même si c’est une femme – a des droits et doit les défendre pour en jouir. Nous avons dû travailler avec les femmes pour qu’elles changent le regard sur elles-mêmes et comprennent qu’elles ont aussi les capacités de gérer une communauté. La commune d’Ascension Guarayos, qui était auparavant gérée par un gros propriétaire terrien, a par la suite été dirigée par une femme autochtone.
 

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : © Anaïs Pachabézian / Secours Catholique - Caritas France
Homme levant les bras
Plus d'informations
Droits humains
# sur le même thème