Brice Mackosso, le poil à gratter du régime congolais

Publié le 26/04/2019
Congo Brazzaville
Brice Mackosso, le poil à gratter du régime congolais
 

Figure de la société civile de la République du Congo, Brice Mackosso se bat depuis 20 ans pour une bonne gouvernance économique mais aussi politique. Malgré les pressions, il exige que la richesse pétrolière du pays soit mise au service du développement et croit à la politique des petits pas.

Avril 2006. « L’arrestation de militants anticorruption met en doute l’engagement du Congo à rendre des comptes » : cet appel du président de la Banque mondiale de l’époque, Paul Wolfowitz, va sauver Brice Mackosso et son camarade Christian Mounzeo, tous deux membres de la coalition congolaise de « Publiez ce que vous payez ».

Accusés sans preuve de détournement de subventions, ils auront passé trois semaines dans les geôles congolaises, ça paraît court « mais c’est long quand on le vit » explique Brice. Et de citer les nuits à même le sol, les besoins faits dans des sacs en plastique,… Le pouvoir congolais a surtout tenté de faire taire une voix qui le dérange depuis plusieurs années. Et pour cause : « Publiez ce que vous payez » exige la transparence sur les revenus pétroliers, la manne du Congo.

Du combat pour la transparence…

Pour Brice Mackosso, tout commence en 1969 à Pointe-Noire, là où coule le fameux or noir. Orphelin de père à 18 mois, il est élevé par sa grand-mère maternelle. « Elle est à l’origine de mon combat » dit-il, elle n’arrêtait pas de me répéter "n’attend pas de porter l’anneau de l’évêque pour dire ce que tu penses" ».

À 14 ans, le jeune homme entre au séminaire. Il y organise des grèves et forge son esprit de révolte : « c’est là que je suis tombé amoureux de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen ». Il ne sera donc pas prêtre mais avocat : il quitte l’institution religieuse et se lance dans des études de droit à Brazzaville. 

Ironie du sort : il est sur le point d’être recruté par Elf, mais cela n’aboutit pas en raison de la discrimination qui, selon lui, touche les habitants de Pointe Noire que l’on veut empêcher de travailler dans le pétrole. Son destin est alors rattrapé par celui de son pays qui sombre dans la guerre civile en 1997. « Je refuse ce terme : c’était un coup d’État pour remettre Denis Sassou Nguesso au pouvoir avec le soutien de la France et de l’Angola » s’exclame t-il avec conviction sans se départir de son flegme.

 

Brice est un précurseur, il a réussi à engager l’Église du Congo dans son combat.

Grégoire Niaudet, chargé de plaidoyer au Secours Catolique

Âgé alors d’une trentaine d’années, il fonde alors avec l’Eglise de Pointe-Noire, la première Commission Justice et Paix (CJP) du Congo et en devient le secrétaire permanent. « Très vite, on a réalisé que le pétrole a financé les armes de guerre. Et ça n’était pas des machettes comme lors du génocide rwandais en 1994, c’étaient des hélicoptères de combat et du matériel sophistiqué qui ont tué au moins  400 000 personnes ».

Inspirés par le travail pour la transparence des revenus pétroliers par des CJP au Cameroun et au Tchad, la CJP Pointe-Noire enquête dans la clandestinité pour comprendre comment le pétrole a pu financer la guerre. En 2002, les évêques du Congo s’appuient sur cette enquête et dénoncent les quatre paradoxes du pétrole congolais : la pauvreté, la guerre, la dette et la corruption.

Ce texte pionnier va aboutir en 2003 à la création de la plate-forme congolaise de Publiez ce que vous payez (PCQVP) avec d’autres ONG congolaises et le soutien du Secours Catholique. « Brice est un précurseur, il a réussi à engager l’Église du Congo dans son combat. Il faut dire aussi que l’accaparement de la manne pétrolière par l’élite congolaise était un sujet tabou à l’époque et il a contribué à le briser » témoigne Grégoire Niaudet, chargé de plaidoyer au Secours Catholique.

 

… à la lutte anticorruption…

Le combat est lancé : PCQVP exige désormais le rapatriement des recettes pétrolières dans le Trésor public. « Auparavant les élites n’avaient même pas la décence de les ramener, cet argent allait directement sur les comptes offshore » déplore Brice Mackosso.

La plateforme demande à Brazzaville d’adhérer à l’ITIE  (initiative pour la transparence des industries extractives), et exige des systèmes d’information pour connaître les quantités de production pétrolière. « Avant, nous avions des chiffres différents selon les ministères, à croire que cette gestion artisanale du pétrole était une stratégie pour mieux la pomper. » explique Brice.

 

C’est là que nous avons été taxés d’emmerdeurs.

 

Surtout PCQVP relie la requête d’effacement de la dette du gouvernement congolais à cette transparence sur le pétrole. « C’est là que nous avons été taxés d’emmerdeurs qui empêchent la Banque mondiale d’accorder au Congo le statut de pays pauvre très endetté*.  C’est sûr qu’en dénonçant toute cette magouille autour du pétrole, on ne s’est pas fait que des amis » conclut Brice, lucide, un sourire aux lèvres.

On connaît la suite : PCQVP est infiltré par un espion, Brice et Christian sont arrêtés, condamnés à de la prison avec sursis et assignés à résidence pendant un an. « C’était une période difficile à vivre. Mais j’ai décidé de continuer le combat car les Congolais ne méritent pas cette situation. »

Brice cite son propre cas : malade, il n’a pas pu passer de scanner au Congo, ceux-ci étant en panne. « Combien coûte un scanner comparé au fric amassé par nos dirigeants ? » s’insurge-t-il. Alors, même si Brice Mackosso se félicite des progrès obtenus (le sujet de l’or noir n’est plus tabou, les fonds circulent dans le Trésor public, Total publie ses comptes alors que c’était inimaginable en 2003,…), on attend toujours « les effets sur la marmite des Congolais » à savoir le développement du pays.

D’où ce nouveau paradigme : impossible d’avoir une bonne gouvernance économique sans démocratie et redevabilité des gouvernants.

… et pour la démocratie

Partant du constat que l’élite congolaise veut continuer à vivre de la richesse du pays, insatiable, Brice Mackosso monte à nouveau au front et interpelle le Secours Catholique en 2014 pour lancer la campagne internationale Tournons la page qui regroupe des acteurs de la société civile africaine et prône la démocratie et l’alternance.

« C’est lui qui a initié le mouvement, dénonçant le coup d’État constitutionnel à venir au Congo** » note Laurent Duarte, coordinateur de Tournons la page. « Brice a toujours en tête le coup d’après, il a une grande capacité à penser stratégie. »

Tournons la page Congo se prépare désormais à l’élection présidentielle de 2021. Ses missions : sensibiliser les citoyens, former des observateurs électoraux et faire en sorte que le scrutin soit transparent. « Mais il ne faut pas tourner la page qu’en Afrique, cela se passe aussi en Europe » se scandalise Brice Mackosso.

Sur les 350 000 barils de pétrole produits par jour au Congo, 200 000 seraient toujours vendus en offshore : « c’est de l’argent volé qui échappe au Congolais. Regardez aussi l’affaire des biens mal acquis : nos dirigeants ont plus de 100 comptes bancaires placés dans les banques françaises. »

 

Je suis optimiste, mais aussi lucide : je sais que je ne vais pas vivre certaines choses comme le TGV au Congo.

Brice Mackosso

D’où les voyages réguliers qu’effectue le militant pour rencontrer députés français et européens, être en lien avec les entreprises et surtout la société civile européenne, qui a selon lui un rôle à jouer. « Je suis optimiste, mais aussi lucide : je sais que je ne vais pas vivre certaines choses comme le TGV au Congo. Mais j’espère au moins que mes enfants auront de meilleures conditions de vie » lâche l’homme dont les cheveux ont grisonné au fil des années de combat.

De sa famille justement, il parle peu–une manière de les protéger. « J’admire Brice qui reste malgré tout au pays avec sa famille. Il aurait pu tenter de  la mettre à l’abri, mais non. Il est courageux. » témoigne son ami Marc Ona de Tournons la page Gabon.

Toute sa vie

On saura juste que sa femme subit des pressions qu'elle le quitte ; que le militant se méfie des bouteilles d’eau déjà ouvertes dans les hôtels ou des mouvements de foule :  des circonstances idéales pour l’éliminer discrètement.

« J’ai intégré tout ça, je sais que ça peut m’arriver. Un haut placé m’a confié un jour que le président lui avait dit : " je peux perdre le pouvoir avec ce que les petits font ". Alors je fais aussi attention, car si je veux être utile, je dois rester au Congo. »

À vrai dire, il craint plus pour sa vie avec l’un de ses nouveaux chevaux de bataille : la lutte contre les violences policières engagées avec la CJP. Il est soutenu par 11 avocats bénévoles et titille la justice pour que les « policiers assassins n’aient plus la paix. » « Je sais que c’est dangereux mais je n’ai pas le choix ». Le combat est en lui. Et c’est toute sa vie !

*Ce qu’il obtiendra en 2010
**  Denis Sassou Nguesso fait finalement modifier la Constitution pour pouvoir se représenter après un référendum en 2015, avant d’être réélu en 2016

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Cécile Leclerc-Laurent
Crédits Photos : © Élodie Perriot / Secours Catholique-Caritas France
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