Circuit-court : s'entraider pour mieux manger

Publié le 12/04/2018
Pyrénées-Atlantiques
Circuit-court : s'entraider pour mieux manger
 

Dans le village de Soumoulou, près de Pau, des familles accompagnées par le Secours Catholique se sont associées pour monter une initiative novatrice autour d’un potager collectif et d’une monnaie commune. Reportage.

Saupoudrée de blanc, la chaine des Pyrénées accompagne le visiteur tout au long de la route qui, depuis Pau, le mène à Soumoulou, bourgade de 1500 habitants. La boutique solidaire du Secours Catholique a pignon sur rue, au bord de la voie principale.

Le mardi est le jour où les membres du groupe baptisé "Uninat" s’y retrouvent pour composer et retirer leurs paniers de produits frais. Jordan, le "meneur", en appelle aux bras : il faut se rendre au jardin récolter les légumes qui garniront les colis.

Le potager est situé à côté de l’église, sur un terrain mis gracieusement à disposition par la mairie. En ce début d’hiver, la terre donne encore généreusement : des salades, des choux, des blettes, des poireaux, des betteraves, du céleri… De quoi remplir les cagettes, sous un ciel bleu étincelant.

 

Tout le monde a des talents. Il faut les trouver et les valoriser au bénéfice du groupe.

Jordan, du groupe Uninat

De retour au local, Jordan, aidé par d’autres, s’affaire à l’arrière, dans le "coin alimentaire". Il prépare un panier pour Jessica, une adhérente. Il y glisse, en plus des légumes fraichement récoltés, une boîte de six œufs, des yaourts artisanaux, des pommes et des pommes de terre.

En échange, Jessica lui tend deux tickets "Uninat". « C’est notre monnaie commune », explique Jordan. Pour les obtenir, Jessica a rendu de petits services au groupe ou à certains de ses membres : covoiturage, participation au potager, travaux de couture, garde d’enfant etc.

« L’idée de départ, c’est que tout le monde a des talents, souligne Jordan. Il faut les trouver et, en quelque sorte, les "exploiter", les valoriser au bénéfice du groupe. »

 
Circuit-court : s'entraider pour mieux manger
Chacun participe à la constitution des paniers de produits frais.
 

L’aventure est partie d’une réflexion née à l’été 2016. Nicole, la bénévole responsable de l’équipe de Soumoulou, invite alors les personnes qui fréquentent l’aide alimentaire – constituée chaque semaine de produits secs en provenance de la Banque alimentaire – à se réunir.

 « Je leur ai demandé ce qu’elles souhaiteraient améliorer dans les colis, et quelles solutions nous pourrions trouver tous ensemble », rapporte Nicole. La réponse est unanime. Les produits frais font défaut : légumes, yaourts, viande…

sortir de l'isolement

« On s’est rendu compte que les gens n’avaient que ce qu’on leur donnait. Si on leur donnait des pâtes, ils ne mangeaient que ça. Ils n’avaient pas l’œuf pour aller avec, reformule Jordan. On a voulu changer ça ».

En parallèle, un autre besoin s’exprime fortement : celui de sortir de l’isolement, de se libérer d’un sentiment d’exclusion sociale.

« Beaucoup disaient : « Je ne sors pas car on va voir sur moi que je n’ai pas d’argent », raconte Nicole. Cette fois là, on a crevé l’abcès. Les personnes se sont rendues compte qu’elles pouvaient faire des choses, se rendre mutuellement service. »

 

Il a fallu trouver des terres, des fournisseurs, négocier avec eux.

Jordan

L’idée d’un jardin collectif pour cultiver des légumes et d’un système d’échanges de services pour briser le sentiment d’exclusion est lancée. Étape par étape, le groupe se met en action.

« Il a fallu trouver des terres, des fournisseurs, négocier avec eux, énumère Jordan. Cela a pris du temps pour mettre en route le projet, faire mûrir la confiance et montrer qu’on était capable de le faire aboutir. »

Des groupes de travail sont constitués : l’un planche sur la recherche de fournisseurs, un autre sur les services, un troisième sur une charte des droits et devoirs au sein du groupe, un dernier sur la communication.

 
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Jordan, le "meneur" du groupe Uninat.
 

Jordan est la cheville ouvrière de l’initiative. « Le système D, je l’ai mis en place pour moi, alors j’ai voulu en faire profiter le collectif », explique-t-il.

Ancien cuisinier – ayant connu la rue à l’âge de 20 ans à la suite d’un accident du travail dont les conséquences le handicapent toujours – il est arrivé de Belgique avec sa compagne, Nancy, et leurs cinq enfants il y a quatre ans, « pour changer de vie ».

défis

Avec leurs économies, ils ont acheté une maison. Mais ni l’un ni l’autre n’avait d’emploi. Pour nourrir « leur tribu », ils ont dû se tourner vers le Secours Catholique et les colis alimentaires.

« Au début, je ne rentrais pas dans le local, se souvient Jordan. Je restais dans la voiture, sur le parking, et laissais ma compagne y aller. En tant que père de famille, j’avais honte, je subissais. Un jour, ma compagne n’était pas disponible, j’ai dû y aller à sa place. J’ai rencontré l’équipe et vu le potentiel qu’il y avait. La perspective de le mettre en action, ça devenait un défi. Et moi, je marche aux défis. »

 

Ici, je peux donner un coup de main, échanger. C'est gratifiant.

Lucie, adhérente

Débrouillard, volontaire, Jordan négocie avec des producteurs locaux et obtient des denrées à prix coûtant : des œufs auprès d’un conditionneur, des pommes, des kiwis et des noisettes. « Des beaux fruits, pas abîmés, souligne Jordan. C’est pas parce qu’on n'a pas d’argent qu’on doit manger les restes ».

Les yaourts sont offerts par un fabricant local, en plus d’une petite quantité achetée régulièrement. Un paysan âgé en difficulté, qui fréquente l’aide alimentaire, prête un de ses champs : 90 kilos de pommes de terre y sont plantés.

maximum de générosité

Quant à la viande, Jordan réussit, à force de persuasion, à négocier avec l’abattoir de la région, tout en faisant travailler, là encore, le tissu économique local.

« On achète un bœuf ou un veau entier directement à un éleveur des environs, qui n’arrive pas à le vendre autrement, et on le fait abattre, explique-t-il. Il est découpé en tranches ou en paquets de un kilo pour s’adapter à la taille des familles. L’abattage nous est offert. Sinon, je vois avec l’abattoir quelle viande je peux obtenir à prix coûtant - par exemple 8 kilos de rôtis - et il m’en offre deux kilos supplémentaires. »

« Il ne s’agit pas de mendier, mais de faire sortir le maximum de générosité des gens », sourit Jordan, fin négociateur.

 
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Des mères de famille qui ne se connaissaient pas sont devenues amies.
 

Chaque semaine, ce sont une dizaine de paniers qui sont ainsi composés et retirés par les familles adhérentes. Elles sont aujourd’hui une trentaine.

En contrepartie d’une cotisation de 50 centimes par mois, elles reçoivent 20 tickets "Uninat" à leur nom, à échanger au sein du groupe, contre des services rendus, et à troquer, in fine, contre un panier.

gâteaux d'anniversaire

« Le fait d’échanger des services nous valorise, témoigne Lucie, 33 ans, maman de trois enfants et sans emploi. Mon mari travaille, mais il faut être honnête, ça ne suffit pas à ce qu’on s’en sorte. Et moi, une fois que les enfants sont à l’école, je ne sais plus quoi faire à la maison. Je ne peux pas passer ma journée à faire le ménage. Ici, je peux donner un coup de main, échanger, c’est gratifiant. »

Lucie a ainsi pris l’habitude de confectionner les gâteaux d’anniversaire pour les enfants des uns et des autres. Avec Valérie, une autre adhérente, elles sont devenues amies, se rendent service, partagent leurs préoccupations de parents et leurs fous rires, alors qu’elles prenaient soin de s’éviter jusque là.

 

Les personnes ont créé des liens, elles prennent soin les uns des autres.

Nicole, responsable de l'équipe et adhérente

« On se connaissait de vue, dit Valérie. On habite le même village. Mais on ne se parlait pas. On ne tenait pas à ce que ça se sache que l’on fréquentait l’aide alimentaire. Pourtant, nos enfants jouaient ensemble à la cour de récré… » Elles en sourient désormais.

« Aujourd’hui, il y a une entraide dans le groupe, confirme Nicole. Les personnes ont créé des liens, elles prennent soin les uns des autres, au-delà même des échanges de services. »

« Si on se rend compte que les "Uninat" de certains adhérents ne circulent pas, on va les voir pour les sortir de leur isolement. Le collectif peut ainsi aller à la rencontre des personnes », ajoute Jordan.

 
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L'entraide prévaut au sein du groupe.
 

Le groupe réfléchit à élargir la gamme des produits accessibles. Pourquoi pas du fromage, par exemple ? « J’aimerais trouver, mais c’est très cher, indique Jordan. Et il faut que le producteur puisse s’engager sur un prix et un volume. »

Les réglementations en matière de traçabilité et d’hygiène sont d’autres freins. « Le beurre est vendu par lot de 10 kg, explique encore l’ancien cuisinier. Or, il nous est interdit de le reconditionner nous-mêmes. Ce n’est donc pas possible de le proposer dans les paniers. Les idées ne manquent pas, mais il y a des règles à respecter, et on veut faire les choses sérieusement ».

partage de recettes

Le groupe a d’autres projets, comme celui de mettre sur pied un atelier cuisine, pour partager des recettes, et un autre de confection de pâtisseries, qui viendront sucrer les paniers hebdomadaires.

Enthousiastes, les "Unitat" espèrent compter de nouveaux adhérents et convaincre les plus dubitatifs que l’inventivité, l’entraide et la confiance nourrissent des solutions aux difficultés du quotidien.
 

Retrouvez notre dossier complet : « À la campagne, des idées neuves contre la précarité »

Clarisse Briot
Crédits photos : ©Christophe Hargoues / Secours Catholique.
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