Colombie : « De nombreux obstacles subsistent pour mettre en place une paix stable et durable »

Colombie : « De nombreux obstacles subsistent pour mettre en place une paix stable et durable »

Publié le 07/12/2021
Colombie
 

Fin 2016, le gouvernement colombien et les FARC signaient un accord dans le but de mettre fin à un conflit de plusieurs décennies responsable de milliers de morts. Cinq ans plus tard, où en est le processus de paix ? Réponses avec Jasmine Cozic et Joël Da Costa, spécialistes du sujet au Secours Catholique - Caritas France*. 

 

Pourquoi l’accord signé le 24 novembre 2016 entre le gouvernement colombien et les FARC a-t-il suscité beaucoup d’espoir ? Que prévoit-il pour faire advenir la paix ? 


L’accord de paix, signé après quatre ans de négociations à la Havane entre le gouvernement du président Santos et les dirigeants des FARC, a généré l'espoir de mettre fin à un conflit de plus de 50 ans qui a fait des milliers de victimes.

 Espoir d’autant plus vif que des tentatives de négociations et processus de paix ont déjà échoué par le passé. En 1984, les accords de La Uribe prévoyaient l’arrêt des hostilités et l’intégration à la vie politique des FARC, devenu le parti de l’Union Patriotique (UP). Victimes de représailles et d’une vague d’assassinats par les forces de l’ordre, les narcotrafiquants et les groupes paramilitaires (d'extrême droite), les anciens membres des FARC reprennent finalement les armes… jusqu’à ce qu’en 2012, après la mort de plusieurs dirigeants des FARC et l’arrivée au pouvoir de Juan Manuel Santos, des négociations soient entamées sous l’égide de la Norvège, puis de Cuba. 

Au-delà du cessez-le-feu entre les deux parties, l’accord de paix prévoit la mise en place d’importantes réformes qui s’attaquent aux causes structurelles du conflit. Une réforme agraire, point 1 de l’accord, prévoit une répartition et redistribution et des terres aux milliers de paysans qui ont dû fuir leur région à cause des combats entre guérillas, forces de l’ordre et groupes paramilitaires. La Colombie est, après le Soudan, le deuxième pays au monde avec le plus grand nombre de déplacés à l’intérieur du pays.
 

L’accord de paix prévoit la mise en place d’importantes réformes qui s’attaquent aux causes structurelles du conflit.


L’accord prévoit également la réinsertion à la vie civile des FARC, des garanties pour leur participation à la vie politique à travers la création de partis politiques, mais aussi des garanties de sécurité afin d’éviter la répétition du scénario des années 1980. Sont aussi prévus le démantèlement des structures criminelles, la lutte contre le narcotrafic, et une politique de substitution des cultures illicites.

Enfin, l’accord a instauré la mise en place d’un système intégral de justice et de réparation, composé de trois instances : la Commission de la Vérité, chargée de faire la lumière sur les crimes commis et les dynamiques profondes du conflit, la Juridiction spéciale pour la paix, responsable d’enquêter et de sanctionner les responsables, et l’Unité de recherche des personnes disparues, chargée d’enquêter et de retrouver les corps des plus de 80 000 victimes de disparitions forcées. Le travail de ces trois instances est essentiel pour avancer vers la voie de la réconciliation en Colombie. 

 

Aujourd’hui, peut-on parler de paix en Colombie ? 


Cinq ans après la signature de l’accord, des avancées importantes sont à souligner : tout d’abord la démobilisation et réintégration à la vie civile de 13 000 membres des FARC, et le travail des trois institutions de justice transitionnelle.

La commission de la vérité effectue un travail colossal de collecte de témoignages des différents acteurs du conflit (victimes, bourreaux, anciens présidents, etc.) et doit rendre son rapport final en juin 2022.

La Juridiction Spéciale pour la Paix a également commencé à rendre ses décisions : la première concerne les milliers d'enlèvements et séquestrations commis par les FARC, exactions pour lesquelles huit chefs des FARC ont été mis en accusation de crimes contre l’humanité. Le deuxième cas concerne les exécutions extrajudiciaires commises par l’armée entre 2002 et 2008. Sur cette période, des civils ont été exécutés et présentés comme des guérilleros tués au combat. La JEP, qui a un mandat de 10 ans, doit rendre encore 5 grandes décisions, et proposer des peines alternatives à la prison pour les responsables qui reconnaissent leurs crimes et acceptent de contribuer à la vérité. 
 

Commission de la vérité : « Notre défi est de faire naître la vérité sans accentuer les divisions »


Toutefois, de nombreux obstacles subsistent pour mettre en place une paix stable et durable dans le pays. Toute une partie de la population n’est pas encore prête à la réconciliation. Il faut se rappeler que l’accord de paix a été soumis à un référendum en 2016. Et qu'à cette occasion, l’accord de paix a été rejeté, à peu de voix près.

D’autre part, si sur le papier l’accord de paix est très complet et innovant, sa mise en œuvre demande de la volonté politique et des institutions solides et présentes sur les territoires. Une des causes du conflit est l’absence historique de l’État (services publics et politiques d’éducation, de santé, de logement, de sécurité) dans de nombreuses régions difficiles d’accès. Or, la réforme agraire et les Plans de Développement Territorial, initialement prévus pour répondre aux besoins spécifiques de ces régions marginalisées, ont pris beaucoup de retard. 
 

Le conflit se reconfigure : tandis que les FARC se sont retirés majoritairement de territoires stratégiques, d’autres acteurs se disputent le contrôle des ressources territoriales et du narcotrafic. 


En parallèle, le conflit se reconfigure. Tandis que les FARC se sont retirés majoritairement de territoires stratégiques, d’autres acteurs tels que la guérilla de l’ELN, encore active en Colombie, des dissidences des FARC et surtout des groupes criminels se disputent le contrôle des ressources territoriales et du narcotrafic. 

Cela explique en partie que la violence perdure, et que les attaques (menaces et assassinats) commises contre les défenseurs des droits humains et contre les leaders des communautés locales augmentent actuellement. Depuis la signature de l’accord,  près de 300 ex-FARC ont été assassinés ainsi que près de 1000 défenseurs et défenseuses des droits humains. Bien qu’il existe des garanties et des mesures de protection pour les personnes menacées, celles-ci sont rarement mises en place et l’impunité est quasi-totale. 

Enfin, le gouvernement en place est très critique et hostile à l’accord de paix, discréditant notamment le travail des institutions de justice transitionnelle et en particulier celui de la Juridiction Spéciale de la Paix, qu’il accuse d’être trop clémente vis-à-vis des FARC. 

 

 

Que fait le Secours Catholique pour soutenir la mise en œuvre de l’accord de paix ? 


Le Secours Catholique soutient des organisations, dont la Caritas colombienne, qui agissent depuis des années aux côtés des victimes du conflit pour leur permettre de défendre leurs droits civiques, économiques et sociaux. Nos partenaires agissent aussi auprès des institutions et de l’opinion publique colombiennes pour leur faire prendre conscience de la nécessité de créer les conditions d’une paix réelle, empreinte de justice sociale, et d’une réconciliation nationale.

Ainsi, depuis la signature des accords de paix entre l’État colombien et les FARC, Monseigneur Henao, Directeur du SNPS - Caritas Colombie, a été élu président du Conseil pour la Paix et la Réconciliation, un organe consultatif du Gouvernement National, pour promouvoir la mise en œuvre des accords, maintenir la paix, et faciliter la collaboration harmonieuse des entités et organes de l'Etat.  

Le travail en réseau est également essentiel pour le Secours Catholique. Le Réseau France Colombie Solidarités (RFCS), regroupant des organisations françaises œuvrant en Colombie et dont le SCCF est membre, porte des messages de plaidoyer auprès du gouvernement français et des institutions européennes, qui soutiennent financièrement la mise en œuvre de l’accord de paix. 

Et depuis 2020 le Secours catholique coordonne auprès de l’Agence Française de Développement un programme franco-colombien, Ensemble pour la paix, visant à renforcer le dialogue, la participation citoyenne et les initiatives de paix territoriales.  

 

 

Que faudrait-il mettre en place pour que la mise en œuvre de l’accord soit effective ?


Il faudrait une vraie volonté politique et des institutions publiques bien présentes sur les territoires, qui agissent de manière coordonnée et avec des moyens budgétaires suffisants pour mettre en place les réformes prévues.

Il faudrait ensuite créer et renforcer les espaces de dialogue et de concertation avec les organisations de la société civile afin que les citoyens et citoyennes soient réellement écoutés et leurs revendications prises en considération dans l’élaboration des politiques publiques.

Il faudrait, en parallèle, de vraies garanties pour protéger les membres des FARC démobilisés, les leaders sociaux et défenseurs des droits humains.

Enfin, il est essentiel de créer un véritable élan et une vraie adhésion de la population colombienne à l'accord de paix, car une grande partie de celle-ci y est encore indifférente ou hostile. 

 

2022 sera une année d’élections, avec un possible changement de majorité au pouvoir. Est-ce une bonne nouvelle pour les défenseurs de l’accord de paix ? 


L’année 2022 est une année cruciale pour la Colombie, avec la tenue des élections législatives et présidentielle. C'est à double tranchant, car d'un côté, cela risque d’être une période de tensions accues dans le pays, avec une hausse des menaces et des attaques à l’encontre des leaders sociaux et politiques, et une instrumentalisation de l’accord de paix à des fins politiques.  

De l'autre, la perpsective d’un possible nouveau gouvernement moins hostile à l’accord de paix et plus enclin au dialogue est entousiasmante. Néanmoins, quel que soit le parti qui arrive au pouvoir, les défis sont de taille. Le prochain gouvernement sera confronté à d’importants enjeux de sécurité du fait de la présence dans le pays des bandes criminelles. Et il devra certainement considérer, à terme, l’ouverture de négociations avec la dernière guérilla active, l’ELN.

Avec nos partenaires colombiens, nous sommes également convaincus que, quel que soit le gouvernement, la construction d’une paix stable et durable n’est possible qu’en ouvrant des espaces de dialogue et en associant pleinement la société civile.
 

* Jasmine Cozic est chargée de projets internationaux "Ensemble pour la paix - Colombie" ; Joël Da Costa est chargé de projet au Pôle Amérique Latine et Caraïbes.

Propos recueillis par Benjamin Sèze.
Crédits photos : Xavier Schwebel / Secours Catholique
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