Coronavirus et précarité : ceux qui basculent

Publié le 11/05/2020
Gironde
 

Depuis le début de la crise sanitaire, les bénévoles du Secours Catholique qui distribuent les chèques-services ont vu apparaître un nouveau public. Des familles et personnes qui étaient souvent sur un fil et dont la situation s'est dégradée à cause du confinement. Reportage dans les Graves, un territoire viticole au sud de Bordeaux.

Debout dans l’encadrement de la porte d’entrée de son pavillon, à Saucats, en Gironde, Geneviève enlève son masque de protection pour la photo. « Malgré tout, la coquetterie, elle est là », plaisante cette retraitée de 79 ans. Mains gantées et masque sur le nez, Fabienne Nguyen, bénévole au Secours Catholique dans ce secteur viticole au sud de Bordeaux, est venue lui déposer un chèque-service de 50 euros. 

« Ça va me permettre de voir venir un peu », remercie Geneviève. Avec, elle compte « faire le plein » de fruits et légumes. Elle se rendra dans une commune voisine plutôt qu’au supermarché local. « On se connaît tous ici et on ne se dit pas tout. On a notre fierté », confie-t-elle.

Aide à domicile pendant 35 ans auprès de personnes handicapées, Geneviève vit depuis dix ans avec une pension de 700 euros. Après avoir payé 360 euros de loyer, plus diverses charges fixes, il ne lui reste plus grand-chose.

Avant le confinement, elle avait l'habitude de se rendre chaque semaine au Secours populaire de Léognan, à quelques kilomètres, afin de récupérer un colis alimentaire. Mais depuis mi-mars, à cause du risque sanitaire, les distributions de colis se sont raréfiées. Et elle s’est retrouvée en difficultés pour se nourrir.

 
Coronavirus et précarité : ceux qui basculent
Geneviève, retraitée.
 

Une demi-heure plus tard, à Martillac, Fabienne Nguyen retrouve Laurent. Le rendez-vous a été fixé sur un chemin forestier au milieu des pins, non loin d’une carrière de gravier au bord de laquelle le jeune homme, venu de Dordogne, s’est établi en août dernier.

Charpentier de métier, il a d’abord enchaîné les missions intérim avant de trouver un emploi en CDI au mois de novembre. Mais le 23 décembre, son employeur, un petit artisan, a mis fin à sa période d’essai, expliquant qu’il ne pouvait finalement pas assumer son salaire.
 

Je suis tombé entre les cases.

Laurent, travailleur intérimaire.

Laurent s’est renseigné pour ouvrir ses droits à une allocation. « Mais je suis tombé entre les cases, explique-t-il. J’avais trop gagné pour avoir droit au RSA et je n’avais pas assez travaillé en continu, selon leurs calculs qui ne prennent pas en compte les missions intérim avant le CDI, pour pouvoir prétendre au chômage. »

Alors il s’est débrouillé en dégotant des travaux saisonniers - sécaillage dans la vigne et rempotage de muguet - jusqu’à se retrouver dans l’impasse à cause du confinement, sans activité et donc sans revenu. Les chèques-services doivent lui permettre de tenir, le temps que sa situation se débloque.

Sur un fil

« C’est souvent ça : "Être sur un fil", explique Joël Crete, responsable bénévole du Secours Catholique dans le secteur. Être dans une situation qui peut basculer à tout moment. » La crise du Covid-19 a mis en lumière cette réalité : l’absence de filet de sécurité pour de nombreux ménages français.

Ces dernières semaines, la demande d’aide alimentaire auprès des mairies ou des associations a explosé au niveau national. Dans le secteur des Graves, la demande de chèques-services auprès du Secours Catholique a doublé entre la première distribution début avril et la seconde, quinze jours plus tard, pour atteindre une trentaine de familles. Un chiffre qui continue d’augmenter.
 

Ces familles "au bord de l'eau" ont fini par être submergées.

Joël Crete, bénévole.

« Pour la première distribution, à deux ou trois exceptions près, c’était des personnes que nous connaissions », rapporte Joël Crete. Mais depuis, est apparu un nouveau public. Des familles orientées, le plus souvent, par les Centre communaux d’action sociale (CCAS) et qui, pour une grande partie, n’avaient jamais eu recours à l’aide d’associations. « Jusque-là, elles étaient "au bord de l’eau", explique le bénévole du Secours Catholique. Mais avec la prolongation du confinement, elles ont commencé à être submergées. »

chômage partiel

Sarah, 33 ans, vit à Léognan avec son fils d’une dizaine d’années. Depuis le début du confinement, elle est au chômage partiel. Le problème est qu'habituellement son salaire, légèrement au-dessus du Smic, est largement complété par le paiement d'heures supplémentaires et de primes liées à des objectifs.

Fin avril, la jeune femme a touché 1100 euros net au lieu des 1700 euros, en moyenne, qu'elle perçoit en temps normal. Sarah a droit à la prime d'activité (PA). Mais, calculée sur ses revenus du trimestre précédent (décembre à février), celle-ci n'était que de quelques dizaines d'euros en avril. « En juin, je vais sûrement toucher 450 euros de PA, alors que c'est aujourd'hui que j'en aurais besoin. »

À l'image de Sarah, Joël Crete dit avoir vu arriver beaucoup de mères seules, parfois travailleuses intérimaires ou indépendantes, des aides à domicile notamment qui ont vu leur activité chuter.

 
Coronavirus et précarité : ceux qui basculent
Laurent, travailleur intérimaire.
 

Par delà la baisse de revenus, c'est aussi l'augmentation des dépenses qui fait basculer les familles dans le rouge. À Podensac, Matthieu et Caroline, parents de deux enfants de 12 et 8 ans, ont vu leur budget alimentation brusquement grimper depuis le début du confinement.

« Depuis que nos enfants ne sont plus à l'école, cela fait deux repas en plus par jour à la maison, souligne Caroline. Et si on veut leur préparer des plats équilibrés comme à la cantine, les produits frais coûtent chers. » Et puis, le fait d'être enfermés toute la journée pousse à la consommation. « On grignote. On fait des gâteaux et du pain pour occuper les petits. »
 

Jusqu'à présent, on s'est débrouillé. Mais ce mois-ci, c'est devenu trop compliqué.

Caroline, mère de famille.

Matthieu et Caroline sont au chômage depuis bientôt quatre mois. Lui a eu un accident de travail qui a abouti à un licenciement pour inaptitude physique, mi janvier. Elle n'a pas retrouvé de poste dans la grande distribution depuis qu'ils se sont installés à Podensac cet hiver pour payer un loyer moins cher.

« Jusqu'à présent, on s'était débrouillé avec l'indemnité chômage de Matthieu et la recette de la vente de nos meubles lors du déménagement, explique Caroline. Mais en avril, c'est devenu trop compliqué. » Le couple a déjà connu des périodes critiques, de celles où on saute des repas. « Mais cela ne nous était jamais arrivé depuis qu'on a nos enfants, précise Caroline. Là, ça nous a fait peur. Il n'était pas question que eux ne mangent pas. »

De l'autre côté

Demander de l'aide n'est pas facile, confie Caroline. « Ça me travaille. J'en dors mal la nuit. » À Léognan, Sarah confirme : « C'est un pas à franchir, et c'est dur. On a vraiment l'impression de basculer dans la précarité, comme si on passait de l'autre côté. »

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Sébastien Le Clézio / Secours Catholique
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