Déforestation, accaparement, droits des autochtones bafoués : l’Amazonie en péril

Publié le 03/11/2020
Bolivie, Brésil, Colombie, Guyana, Pérou, Venezuela
Déforestation, accaparement, droits des autochtones bafoués : l’Amazonie en péril
Colombie, Cesar - Gamarra. 22 juin 2018. Sur les bords du Rio Magdalena.
 

Du 12 au 15 novembre se tient de manière virtuelle le Forum social panamazonien (Fospa), qui réunit les sociétés civiles – dont les partenaires du Secours Catholique – des neuf pays du bassin amazonien (Brésil, Équateur, Venezuela, Bolivie, République coopérative du Guyana, Suriname, Colombie, Pérou, et le département français de la Guyane).

L’occasion pour ces acteurs de réfléchir aux moyens de protéger et de défendre l’Amazonie. Car la survie du poumon de la planète – qui représente 40 % de la superficie en Amérique du Sud – est menacée.

« La forêt amazonienne est un “cœur biologique” pour cette terre de plus en plus menacée. Il est dans une course effrénée vers la mort », déclarait sans mâcher ses mots le pape François, l’an dernier, au cours du synode sur l’Amazonie, dénonçant ainsi la situation dans laquelle se trouve le poumon de la planète. 

Coeur biologique ou poumon : l’Amazonie est bien un organe vital pour la Terre, puisqu’elle concentre un tiers des forêts primaires et 20 % de l’eau douce non gelée de la planète. Elle abrite également une biodiversité unique et est un véritable puit de carbone absorbant davantage de CO2 qu’elle n’en rejette : on estime qu’elle peut stocker 90 à 140 milliards de tonnes de CO2, ce qui contribue à réguler les changements climatiques. 

20% de surface en moins

Mais voilà, l’Amazonie a déjà perdu 20 % de sa surface totale. En 14 ans, entre 2001 et 2015, ce serait ainsi une zone de la taille de l’Inde qui serait partie en fumée ! En cause : la déforestation, qui, d’une part, libère 340 millions de tonnes par an de carbone dans l’atmosphère, et qui, d’autre part, participe à l’accélération de la fonte des glaciers des Andes via les incendies. L’année 2019 a été particulièrement grave avec une augmentation de la déforestation à hauteur de 222 % par rapport à 2018. 

Et l’année 2020 a continué sur cette lancée : 4731 km2 ont été déboisés depuis le début de l’année (jusqu’à juillet) contre 4701 km2 de janvier à juillet 2019. Et si l’on prend en compte les 12 derniers mois, la hausse annuelle est de 34%. Les feux au Brésil font d’ailleurs souvent la une des médias. 

 

Ce qui est produit et exploité là-bas, que ce soit le bois pour nos meubles, l’or pour nos bijoux ou le soja pour nourrir notre bétail, fait partie de notre quotidien.

Joël Da Costa, en charge de l’Amazonie pour le Secours Catholique

Cette déforestation se fait au nom des industries extractives (or, pétrole, charbon…) et agroalimentaires (soja, huile de palme, élevage de bovins…). Or, « les conséquences de l’industrie extractive sont désastreuses pour l’environnement en termes de pollution des eaux, d’utilisation du cyanure, et de production de tonnes de déchets toxiques », alerte Sara Lickel, chargée de plaidoyer international au Secours Catholique. « Quant à l’industrie agroalimentaire, avec la monoculture à grande échelle à coups de pesticides et d’engrais chimiques, elle détruit la biodiversité et prive les petits paysans de leurs parcelles. » 

Cette industrie - extractive comme agroalimentaire - concerne indirectement tous les habitants du globe : « Ce qui est produit et exploité là-bas, que ce soit le bois pour nos meubles, l’or pour nos bijoux ou le soja pour nourrir notre bétail, fait partie de notre quotidien. Et nos grandes banques soutiennent l’agrobusiness qui détruit les forêts », s’insurge Joël Da Costa en charge de l’Amazonie pour le Secours Catholique.

Un attentat à l’Amazonie

« Les États d’Amérique du Sud ont laissé l’Amazonie aux mains des entrepreneurs. Il faudrait changer de politiques publiques », poursuit Mgr Hector Fabio Henao, Président de Caritas Colombie*. L’heure est particulièrement grave au Brésil depuis l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite Jair Bolsonaro. « Sa politique économique néolibérale est un attentat à l’Amazonie. Il nie les changements climatiques et prône l’ouverture aux industries. Par conséquence, les grandes multinationales accaparent les terres », souligne Luis Ventura Fernandez du Repam, le réseau ecclésial panamazonien. 

 

Les grands fleuves au bord desquels on vit sont trop secs ou bien ils débordent. Les saisons changent et la forêt recule.

Santiago Manuin, indigène de la communauté Awajun

Mais au-delà du seul Brésil, tous les pays de la zone sont concernés. Exemple en Bolivie où une route pourrait être construite au milieu d’une zone protégée. « Ceci pour mieux exploiter les bois et les minéraux et sortir les matières premières et commerciales comme le soja ou la canne à sucre du pays. Les entreprises tentent tout pour gagner du terrain », s’insurge Carmelo Peralta, coordinateur du programme de recherche de CIPCA en Bolivie. 

Cette déforestation massive alimente les changements climatiques qui se font déjà sentir pour les 34 millions d’Amazoniens qui vivent des services rendus par la nature. « Les grands fleuves au bord desquels on vit sont trop secs ou bien ils débordent. Les saisons changent et la forêt recule », se plaint Santiago Manuin, indigène de la communauté Awajun, travaillant pour SAIPE au Pérou.

 

Les populations qui vivent en Amazonie sont très concernés par la destruction de leur environnement. Le Repam déplore ainsi que « les projets extractivistes et l’expansion des hydrocarbures et des énergies représentent un obstacle à la gestion traditionnelle des territoires ». Les droits fonciers des autochtones ne sont pas respectés. C’est d’autant plus absurde que ces peuples vivent en harmonie avec la nature, ce qui permet la régénérescence des milieux naturels et la sauvegarde de la forêt. 

« Les industries exercent une pression sur les terres des indigènes alors que ces peuples habitent ici depuis des siècles en protégeant l’Amazonie. De quoi vont-ils vivre si la forêt disparaît ? », interroge Mgr Hector Fabio Henao, de Caritas Colombie. Les violences envers ces Amazoniens augmentent d’année en année. Le Cimi, conseil indigéniste missionnaire au Brésil dénonce même une « extermination programmée de ces peuples car leurs terres sont appropriées par des trafiquants de bois, des chasseurs ou des industries extractives ». 

 

Les autorités de l’Amazonie profitent de la pandémie pour intensifier l’extractivisme sur les territoires des peuples autochtones.

Mauricio Lopez, secrétaire général du Repam

Plusieurs leaders autochtones ou défenseurs environnementaux sont ainsi tués en toute impunité chaque année dans la région, et en particulier au Brésil et en Colombie. Rien qu’en 2018, 149 personnes qui dénonçaient la destruction de l’Amazonie ont été assassinées dans ces deux pays.

Et on a vu une recrudescence des violences envers les leaders sociaux de la région avec le prétexte de la crise sanitaire du coronavirus. « Les autorités de l’Amazonie profitent de la pandémie pour intensifier l’extractivisme sur les territoires des peuples autochtones. On assiste à une augmentation des violences avec le renforcement de ces activités », dénonce Mauricio Lopez, secrétaire général du Repam.

Droit à être consultés 

En Guyane française aussi, « les activités d’extraction minière détruisent les zones de vie de milliers de personnes de peuples autochtones : la forêt est leur lieu d’habitat, de chasse, de cueillette », signale Jean Coursimault, délégué interrégional de l’outre-mer pour le Secours Catholique.

Les Amérindiens et les Bushinengués représentent 11 % de la population guyanaise et ils ne sont pas consultés sur les projets d’extraction minière, comme par exemple sur le projet montagne d’Or – entre-temps suspendu – alors qu’ils vivent sur ces territoires depuis des années. D’ailleurs, la France n’a pas ratifié la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) relative aux peuples autochtones qui prône leur droit de consultation.

victoire au pérou

Face à cette réalité, la société civile réagit et s’engage pour préserver l’environnement amazonien. Le Fospa est l’occasion de sensibiliser l’opinion publique mais aussi d’échanger des bonnes pratiques entre acteurs engagés dans la région.

À titre d’exemple, les différents partenaires du Secours Catholique s’engagent dans chaque pays pour porter des cas en justice. Il faut noter cette victoire au Pérou : en 2019, le tribunal constitutionnel a reconnu le droit des peuples Awajuns et Wampis à être consultés conformément à la convention 169 de l’OIT en cas de politique d’extraction sur leur territoire, mettant fin au projet d’extraction pétrolière de deux entreprises françaises Maurel et Prom et Perenco. Une décision qui, espère le Secours Catholique, fera jurisprudence dans la région – pour l’avenir et la sauvegarde de l’Amazonie.
 

Lire aussi : Coronavirus, les peuples autochtones risquent d'être décimés

 

Hugo Décrypte en Amazonie : découvrir le film

Le youtubeur Hugo Travers, dit Hugo Décrypte, est allé à la rencontre des peuples autochtones pour comprendre leurs combats.

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : © Élodie Perriot / Secours Catholique, © Xavier Schwebel / Secours Catholique
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