Des formations "en mode" insertion

Publié le 22/08/2019
France
Des formations "en mode" insertion
 

Futile, fugace, éphémère, la mode est aussi solidaire. Le défi lancé en 2004 par le Secours Catholique en fondant “Tissons la solidarité” a été relevé, puisque ce réseau de structures d’insertion par l’activité économique (IAE) a fait renouer avec l’emploi des centaines de chômeurs de longue durée. Comment ? Avec des formations sur mesure.

Verdun (Meuse). Derrière la gigantesque statue du soldat français que les jeunes d’ici appellent Goldorak, se trouve l’ancienne école municipale. Le bâtiment est désormais occupé par Verdun Chantiers, une structure d’insertion.

Dans une vaste salle de classe, Katia Chaix enseigne ce jour-là l’origine des différentes matières textiles à un groupe de huit personnes, cinq femmes et trois hommes, âgés de 20 à 59 ans. Tous suivent une formation “d’employé commercial en magasin”.

« Verdun Chantiers est une des 70 structures d’insertion qui ont adhéré à “Tissons la solidarité” (TLS) », explique Katia Chaix, formatrice à l’élégance naturelle et au parcours atypique. Longtemps styliste pour diverses maisons de couture, elle s’est mise à son compte et a cherché un autre sens à sa vie : faire profiter de son expérience ceux qui en ont le plus besoin. D’abord sollicitée par TLS pour moderniser les boutiques du réseau, elle s’est laissé convaincre d’enseigner.

 

Le public que nous formons est très divers : tous les âges sont représentés, avec des parcours différents, majoritairement des femmes, parfois cabossées, souvent invisibles.

 

« Le public que nous formons, explique Katia, est très divers : tous les âges sont représentés, avec des parcours différents, majoritairement des femmes, parfois cabossées, souvent invisibles, en grand besoin de beaucoup de choses, et pas seulement de travail. Nous provoquons la rencontre entre ce monde hétérogène et le monde du vêtement, qui n’a pas l’habitude de faire dans le social. Les personnes en formation sont salariées en contrat à durée déterminée d’insertion (CDDI).  »

Katia fait travailler la lecture et le calcul, indirectement, grâce au support de vente. « Il y a parfois aussi des problèmes de vue, de diction, de compréhension des mots, précise-t-elle. On prend son temps. Il y a des fragilités, mais dans l’ensemble ces personnes sont fortes, pleines de bon sens, et elles vont droit à l’essentiel. »

Catherine est la doyenne de cette session. Tour à tour coiffeuse, assistante maternelle et serveuse, elle est dubitative quant à son avenir. « J’ai eu la chance qu’on me propose cette formation, dit-elle. J’adore travailler à la boutique, être en contact avec les clients. Mais qui va vouloir embaucher une vendeuse de 59 ans ?  »

 

Les trois hommes de la formation ont 22 et 23 ans. Steven a fait plusieurs stages dans des magasins de prêt-à-porter. "Je me suis dit que cette formation me donnerait des bases plus solides pour travailler dans ce secteur", dit-il.

Yannick et Pierric, copains inséparables, ont déjà trois ou quatre ans de petits boulots agricoles derrière eux. En rejoignant cette formation, ils ne pensaient pas découvrir avec autant de plaisir un monde dont ils se souciaient peu.

« Aujourd’hui, j’accepterais un poste de vendeur dans un magasin de vêtements pour homme si on me le proposait, mais j’ai suivi cette formation dans l’idée d’être vendeur dans une jardinerie, section plantes ou mécanique, vu que j’ai travaillé un temps dans les espaces verts. »

Les formations de vendeurs débutent par une initiation au tri. « Verdun Chantiers collecte les vêtements, mentionne Katia. Nous conservons les vêtements qui seront vendus en boutique. Il faut rapidement voir ce qui a de la valeur, la matière, la griffe…  »

BOUTIQUES-ÉCOLES

La formation couture est assurée par l’autre formateur de TLS, Emmanuel Aubry. Si la couture est moins recherchée par les salariés en insertion, elle a pourtant de beaux jours devant elle. Les retoucheries se multiplient et de nombreuses enseignes proposent désormais ce nouveau service.

Verdun Chantiers dispose de boutiques ouvertes au public : “Alphabet”, située dans une autre aile de l’école, et “Éphémère”, dans le bas de la ville. En s’y rendant à pied, Katia vante les mérites du « merch ». « Le merchandising, explique-t-elle, est l’art de présenter les produits, de les mettre en valeur. » »

Et en effet, la vitrine d'Éphémère, rue Raymond-Poincaré, en est l’éclatante démonstration. À l’intérieur, dans un décor en dégradés de gris et sous un éclairage savamment orchestré, les matières et les couleurs éclatent. Ces boutiques sont de véritables écoles professionnellesles salariés en insertion effectuent une partie de leur formation. 

 

Une soixantaine de salariés de la maison Chanel ont planché pendant trois ans sur ce programme de formation.

 

Le concept de boutique - école a été créé en 2008 afin d’améliorer l’accompagnement vers l’emploi. Il fait partie d’un plan élaboré par des économistes dans le but de développer des formations qualifiantes. « Nous avons créé un programme de formations », se souvient Caroline Portes, directrice de TLS depuis 2006. « Une soixantaine de salariés de la maison Chanel ont planché pendant trois ans sur ce programme, pour que les supports pédagogiques correspondent à tous les niveaux scolaires. » 

 

Caroline Portes est une passionnée de mode, dotée d’un carnet d’adresses prestigieuses. À son arrivée à TLS, le réseau comprenait une trentaine de structures d’insertion. Sa première tâche a été de les professionnaliser et de faire former leurs salariés par deux experts de la mode qui sont venus sur place.

« Quand une structure demande une formation, nous étudions en priorité le bassin d’emploi et la situation économique de la région », indique Caroline. Pas question de former pour le plaisir. « En fonction des offres et des industries présentes, les formations s’adaptent. À Belfort, la première année, nous avons eu 57 % de retour à l’emploi après une formation en retoucherie. L’année suivante, il y avait moins d’offres, alors nous avons travaillé avec les industries en tension sur les compétences transférables. La couture exige rigueur, dextérité et concentration. Des qualités demandées dans d’autres postes. Au final, 12 de nos salariés en insertion ont été embauchés dans l’industrie. »

accompagnement poussé

Caroline et son équipe vont plus loin dans leur accompagnement.  « En milieu de formation, dit-elle, nous les recevons un à un et nous les informons des offres d’emploi. Nous rédigeons avec eux leur CV en fonction des offres et de la probabilité d’une réponse positive. Inutile de s’exposer à un refus certain. »

Quand un emploi est sur le point de se conclure, TLS vérifie que le salaire correspond à la valeur du travail. « Le but n’est pas de les tirer de la précarité pour les placer dans une précarité professionnelle, déclare Caroline. Nous devons nous assurer que ces contrats en valent la peine. Il m’est arrivé d’aller voir des employeurs et de leur expliquer qu’il y avait un problème au niveau du salaire. Parfois ça passe ; parfois non. Maintenir des travailleurs dans la précarité pose un problème d’éthique. »

Déjà itinérantes, les formations de TLS seront bientôt proposées en ligne. Elles permettront de diffuser encore plus largement les connaissances et les qualifications, notamment auprès d’un public de personnes en situation de handicap, afin d’offrir un retour à l’emploi mais aussi un emploi d’avenir au plus grand nombre. 

LE REGARD DE

Thibaut Guilluy, président du Conseil national pour l’inclusion dans l’emploi

« Un secteur en pleine renaissance »

En France, l’industrie du textile est en train de redémarrer grâce aux enjeux écologiques et de relocalisation. Un certain nombre d’entreprises du textile repensent leur politique de production et envisagent de créer des activités de réparation ou de transformation de leurs invendus. Face à ces enjeux, elles manquent de réponses sur le territoire. Les entreprises de l’insertion par l’activité économique (IAE) et “Tissons la solidarité” (TLS) notamment, contribuent à cette renaissance. La force de TLS est d’être implantée dans différents territoires. Elle y apporte des solutions grâce à la mutualisation, dans un secteur où se trouvent de petites structures d’insertion indépendantes. TLS accompagne le redémarrage d’activités qui appartenaient au passé et qui, probablement, seront des activités d’avenir. Je trouve cela malin.
Jacques Duffaut
© Gaël Kerbaol / Secours Catholique
Jeune homme réparant un ordinateur
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