Emmanuelle Wargon, ministre déléguée chargée du Logement : « Il faut sortir de la dictature de l’urgence »

Publié le 24/05/2021
France
Emmanuelle Wargon, ministre déléguée chargée du Logement : « Il faut sortir de la dictature de l’urgence »
 

Comment mettre fin à la saturation du secteur de l’hébergement d’urgence ? Comment permettre aux personnes d’accéder plus facilement au logement ? Quelles politiques publiques mettre en œuvre ? Entretien avec Emmanuelle Wargon, ministre déléguée auprès de la ministre de la Transition écologique, chargée du Logement.

Par Cécile Leclerc-Laurent, journaliste, et Aimée Muzinga, qui a été hébergée en centre d’hébergement d’urgence.

 

Aimée Muzinga : J’ai été hébergée deux ans en Centre d’hébergement d’urgence (CHU) alors que j’ai des papiers. Je connais des personnes qui sont bloquées depuis cinq ans. Ce qui est censé être provisoire devient pérenne. Que faudrait-il faire pour réduire la durée de cet hébergement d’urgence ?

 

Emmanuelle Wargon : C’est tout l’objectif de la politique du “logement d’abord” qui préconise que l’on ne se contente pas d’offrir des hébergements d’urgence mais qu’on propose des logements. Depuis 2017, nous nous sommes donné comme objectif de permettre à des personnes vivant à la rue ou en centres d’hébergement d’accéder au logement, essentiellement aux logements sociaux ou à des logements plus spécifiques comme des pensions de famille.

Chaque année, 80 000 personnes sortent de l’hébergement pour entrer dans des logements. C’est bien sûr insuffisant, car on héberge 300 000 personnes chaque année si je prends l’hébergement d’urgence classique et l’hébergement des demandeurs d’asile, mais ils n’incluent pas les personnes vivant chez des tiers ou à la rue. Il faut donc, bien sûr, développer l’offre, c’est-à-dire arriver à loger plus de personnes en créant plus de logement social, mais aussi plus de logements privés que des particuliers accepteraient de louer à des personnes à faibles revenus, éventuellement avec des associations comme intermédiaires.

Il faut arriver à loger plus de personnes en créant plus de logement social.

Emmanuelle Wargon, ministre déléguée chargée du Logement
 
Aimée Muzinga : Vivre en hébergement d’urgence fragilise les personnes. J’ai vécu cela comme une prison, ça fatigue moralement et physiquement. On n’a pas le droit de visite, pas le droit de découcher, toute la journée on est isolé. Ça n’aide pas pour avancer. Comment améliorer le secteur de l’hébergement d’urgence ?

 

On a désormais des moyens supplémentaires pour faire des travaux et rendre les centres plus humains, c’est-à-dire déjà refaire les bâtiments. Parfois les sanitaires sont très vétustes et ont besoin de travaux. Il faut aussi une pièce commune chaleureuse, comme j’ai pu le voir dans une maison de jeunes mamans avec bébés.

Notre difficulté est que tous ces centres ont été à l’origine conçus pour l’urgence, avec pour objectif que les publics n’y restent pas. Au final, les personnes y restent, alors que les lieux d’accueil n’ont pas été prévus pour cela. C’est d’abord un problème budgétaire. Il faudrait pouvoir réorganiser ces centres et les penser pour des “séjours” parfois longs.

Mais l’objectif premier reste de sortir plus vite les gens du système d’hébergement pour leur permettre d’accéder au logement. Il faut qu’on arrive à faire les deux. Le plan de relance prévoit 100 millions d’euros pour construire et rénover des centres d’hébergement et des résidences sociales. Avec ce budget, on va pouvoir enclencher des travaux dans un certain nombre de centres.

 
Cécile Leclerc-Laurent : Pourquoi, dans ce cas, ne pas investir davantage dans des hébergements durables et qualitativement proches des logements, comme les CHRS (Centres d’hébergement et de réinsertion sociale), plutôt que dans des CHU et des nuitées d’hôtel ?

 

Parce que, aujourd’hui, l’organisation du système nous pousse à répondre par des hébergements flexibles qu’on ouvre en urgence et qu’on referme une fois la “crise” passée. Cela dit, dans les faits, un certain nombre de places “provisoires” sont pérennisées chaque année.

Pour répondre complètement à votre question, il y a eu une période, durant ces dernières décennies, où le choix politique a été de ne pas rouvrir de centres d’hébergement de type CHRS. On a préféré diriger l’afflux de personnes vers les CHU ou des hôtels.

Au total, nous avons 200 000 places ouvertes aujourd’hui. Parmi ces places, environ 70 000 sont des places en hôtel. Se pose désormais la question de savoir quels centres d’hébergements nous voulons ? Nous allons probablement nous réorienter vers le développement de centres de type CHRS.

Il faut sortir de la dictature de l’urgence, car cette dernière s’installe et s’impose à nous, et d’un point de vue budgétaire cela ne coûte pas moins cher. C’est donc toute une politique qu’il faut reprendre et nous sommes en train d’y travailler. Je souhaite accélérer l’accès au logement et dans le même temps refonder l’hébergement d’urgence pour qu’il soit plus performant.

En effet, la question la plus importante reste celle de l’accompagnement des personnes en hébergement d’urgence, notamment celles qui sont à l’hôtel. L’idée est d’avoir un soutien pour passer à l’étape suivante. Sinon c’est sans fin.

 

Aimée Muzinga : Il reste un public en situation irrégulière hébergé dans des CHU ou des hôtels durant des années. Il n’est ni régularisable, ni expulsable. Ne faudrait-il pas régulariser ces personnes pour leur permettre d’accéder au travail et donc au logement ?

 

Ma responsabilité ne concerne pas la politique d’accès au séjour mais l’hébergement, et avec toutes les difficultés que cela pose, je suis favorable à l’hébergement inconditionnel : on ne demande pas aux personnes leurs papiers avant de leur proposer une place d’hébergement. Mais on ne peut pas leur proposer un logement si le droit au séjour n’est pas constitué.

 

Cécile Leclerc-Laurent : Pour revenir sur la question du logement social, une étude du Secours Catholique montre que les personnes qui disposent de moins de 500 euros par mois par unité de consommation n’ont que 18 % de chances d’obtenir une place dans le parc social. Comment rendre le logement social plus accessible au public visé, c’est-à-dire aux plus précaires ?

 

Il est normal que les bailleurs demandent que les locataires soient capables de payer un loyer, y compris les personnes à faibles revenus. Les différentes aides, dont les APL, doivent permettre d’atteindre la solvabilité.

Les logements sociaux ont des loyers à des prix différents, il faut donc produire des logements sociaux avec des loyers très faibles, ce qu’on appelle le PLAI (financés par le Prêt locatif aidé d’intégration). Et même à l’intérieur du PLAI, souvent parce que le terrain était cher, le bailleur social pratique un loyer un peu trop élevé. On pourrait envisager une réduction sur le loyer pour les personnes aux revenus les plus modestes. Il faut trouver un équilibre économique.

On ne peut pas demander aux bailleurs de loger des personnes dont on pense qu’elles ne seront pas capables de payer leur loyer. Donc, ou bien les APL permettent de faire la jonction, ou bien il faut disposer de plus de PLAI. Ou encore regarder si on peut expérimenter des réductions de loyer adaptées à la situation de la personne au moins pendant quelque temps. Sachant qu’ensuite, seule l’insertion professionnelle permettra à la personne de payer son loyer.

 

Cécile Leclerc-Laurent : De nombreuses communes ne respectent toujours pas la loi SRU qui oblige à créer 20 à 25 % de logements sociaux d’ici 2025. L’État ne devrait-il pas sanctionner ces communes pour développer la production de logements sociaux ?

 

L’État sanctionne ! On a sanctionné 500 communes cette année, on n’en avait même jamais sanctionné autant sur les trois dernières années. Certains maires sont d’ailleurs furieux.

 

Cécile Leclerc-Laurent : Et comment relancer la production de logements très sociaux ?

 

Par l’Action logement, les organismes HLM, la Caisse des dépôts... Et nous avons signé un protocole ayant pour objectif de produire 250 000 logements sociaux en deux ans, dont 80 000 logements très sociaux. Ces PLAI sont financés par des enveloppes exceptionnelles d’Action logement. Donc on a remis de l’argent dans le système. Mais c’est une question politique : les maires sont-ils prêts à accueillir des logements sociaux et très sociaux sur leurs territoires ?

 
Aimée Muzinga : J’ai joué dans une pièce de théâtre, La trêve, à Aubervilliers. Elle dénonçait la fin de la trêve hivernale avec la fermeture des places ouvertes seulement l’hiver. Est-ce qu’il ne faudrait pas mettre fin à cette saisonnalité ?

 

Cette année, on a reporté la trêve au 1er juin en raison de la situation sanitaire. Habituellement, on ouvre des places en hiver pour la mise à l’abri. On en referme au printemps et à l’été, mais de moins en moins. L’an dernier on a refermé moins de 5 000 places et ce n’étaient pas des fermetures sèches avec remise à la rue. Il y a toujours eu des solutions à la sortie.

 

Cécile Leclerc-Laurent : Un autre enjeu de la trêve hivernale est le moratoire sur les expulsions des personnes précaires. L’État ne pourrait-il pas plutôt indemniser les propriétaires pour ne pas les léser et mettre fin aux expulsions ?

 

Je suis contre le fait d’arrêter complètement les expulsions locatives. Après discussions et au bout d’un moment si rien ne fonctionne, il faut que le locataire quitte le logement parce que le propriétaire a besoin du revenu issu de la location du logement.

Je suis favorable à ce que, chaque fois qu’il y a un espoir que le locataire puisse payer à nouveau son loyer, on prenne la peine d’essayer d’éviter l’expulsion. Et dans ce dernier cas, il faut aider la personne qui ne paie pas son loyer, lui trouver où se loger, dans un logement plus petit par exemple, et indemniser le propriétaire pendant qu’on cherche une solution.

Pour l’instant, c’est le ministère de l’Intérieur qui indemnise les propriétaires. J’ai demandé que l’on indemnise de manière plus systématique pour laisser plus de temps au dialogue. Mieux vaut éviter les expulsions, mais non les arrêter, sinon plus personne ne va payer son loyer.

 

Cécile Leclerc-Laurent : Quelles leçons tirez-vous de la crise sanitaire dans le secteur du logement et de l’hébergement ? L’État a développé des capacités d’hébergement supplémentaires. Cette crise ne nous enseigne-t-elle pas qu’il est possible d’amorcer des changements en termes de politiques publiques ?

 

Nous avons été capables d’ouvrir un plus grand nombre de places et de façon plus durable. Et nous avons réussi à en pérenniser 14 000 et à limiter les expulsions. Cela ne suffit pas : il faut absolument travailler sur la qualité de l’offre d’urgence pour toutes ces personnes qui y passent du temps.

 

Il faut absolument travailler sur la qualité de l’offre d’urgence pour toutes ces personnes qui y passent du temps.

Emmanuelle Wargon

 

Quel est le bon volume ? Jusqu’où faut-il aller ? Comment piloter le système ? On en arrive toujours à la même conclusion : il faut plus de logements. Et c’est pour cela qu’il faut investir dans l’accompagnement et le faire plus systématiquement à l’avenir. Aider à loger des personnes dans des logements sociaux en province, par exemple, comme on l’évoquait plus haut.

Nous devons nous montrer plus inventifs et accompagner les personnes au-delà du toit qu’on leur procure. Ce besoin a bien été perçu par tous pendant la crise.

 

Lire notre enquête « Hébergement d’urgence : comment résoudre la crise ? »

Propos recueillis par Aimée Muzinga et Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : © Steven Wassenaar/Secours Catholique
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