En Amazonie, l'identité indigène à l'épreuve de la modernité

En Amazonie, l'identité indigène à l'épreuve de la modernité

Publié le 06/10/2019
Brésil
 

DImanche 6 octobre s'est ouvert à Rome le synode des évêques pour l'Amazonie. À Urucurituba, un village de l'Amazonie brésilienne, les membres de la communauté indigène essayent de s’organiser pour protéger leurs ressources et leur identité. Leur premier défi : convaincre l'ensemble des habitants du bien-fondé de leur combat. 

Des arbres, on ne distingue plus que la silhouette. La nuit a progressivement enveloppé Urucurituba, village de 1500 âmes bâti à l’orée de la forêt amazonienne, sur les rives du rio Madeira, au Brésil. Quelques chiens aboient contre les ombres furtives. Parfois, le vrombissement d’un moteur annonce le passage imminent d’une moto. Puis le calme revient. On entend alors les chants, au loin, des églises évangéliques. Pentecôtistes, adventistes, baptistes, mennonites… Urucurituba en compte une douzaine, plus que de terrains de foot.

Cristoveo Pereira a débarqué ici il y a une quinzaine d’années, « pour suivre un compagnon, prêtre catholique missionnaire ». Depuis, son ami est reparti, mais lui est resté, séduit par la quiétude de ce petit bout d’Amazonie, à quelques heures de bateau de Manaus, la capitale de l’État de l’Amazonas.

Les pas de Cristoveo résonnent sur le plancher en bois brut de sa maison sur pilotis. Le grand homme aux traits anguleux traverse son vaste séjour où trônent des serpents baignés dans le formol et pend le corps séché d’un macaque. « Ma maison est un musée », ne cesse de répéter cet ancien enseignant, diplômé en philosophie, que tout le monde ici appelle « O professor ».

Cristoveo enjambe avec empressement un crâne de crocodile, manque de trébucher sur une carapace de tatoo… avant de disparaître dans l’encadrement d’une porte. Il réapparaît quelques minutes plus tard les bras chargés de boîtes en carton. Sous la lumière blafarde d’une ampoule, il dispose des centaines de petites sculptures, parmi lesquelles on reconnaît la tête d’un lapin, d’un buffle ou d’un tapir, des fragments de poterie, la lame en pierre taillée d’une hachette et trois pots en terre qui pourraient être des urnes funéraires.

Cristovao Pereira.Un « trésor » amassé en une quinzaine d’année, depuis qu’un matin, l’un de ses élèves a apporté à l’école un étrange « caillou » qu’il avait ramassé par terre. « Il me l’a montré : c’était de l’argile, un fragment de poterie. » L’instituteur décèle dans cette trouvaille le possible vestige d’un campement Mura, vieux de peut-être plusieurs siècles.

Ces pièces archéologiques pourraient constituer le fond d’un musée consacré à la culture Mura, imagine « O professor ». Il y a trois ans, raconte-t-il, un archéologue de Sao Paulo est venu effectuer des fouilles. Des universitaires de Brasilia sont également passés.

Une preuve de poids

Depuis ? Rien. « Ils ont pris des photos, ils ont emporté des objets que les gens conservaient chez eux. On ne sait pas ce que tout cela est devenu », regrette Salvador Laranjura. Technicien infirmier au centre de santé local, menuisier, à ses heures perdues, pour toutes les églises du village, Salavador, 47 ans, est aussi secrétaire de la communauté indigène d’Urucurituba.

Si le résultat des fouilles archéologiques le préoccupe tant, c’est parce que le constat officiel d’une présence ancestrale du peuple Mura sur cette zone serait une preuve de poids dans la procédure engagée depuis 2007 par sa communauté pour la reconnaissance d’Urucurituba et de ses alentours comme Terre Indigène.

 
Indigène ou non ?
L'identité en question
 

 

Il y a trente ans, la Constitution brésilienne a réaffirmé le droit des peuples indigènes à disposer de leurs territoires traditionnels, et l’État a lancé un processus de démarcation de ces zones exclusivement réservées à l’usufruit des populations amérindiennes. On en compte aujourd’hui plus de 400 en Amazonie brésilienne, délimitées ou en cours de délimitation, qui représentent 22% de la région. Leur rôle dans la protection de l’environnement est majeur. La déforestation y est minime, moins de 2% de perte de forêt sur la période 2000-2014, contre 19% pour le reste de l’Amazonie.
 
Mais depuis 2010, le processus de démarcation est presque paralysé, du fait notamment de la pression politique croissante des lobbies agricoles et industriels sur le gouvernement fédéral. En outre, la majorité des grandes ethnies ont obtenu la reconnaissance de leur territoire, les revendications actuelles émanent pour une grande part de groupes dont l’identité est dite résurgente et qui se distinguent de façon moins évidente du reste des Brésiliens. Il est donc de plus en plus difficile de convaincre l’opinion publique de la légitimité de leur demande.
 
Cette ambiguïté est particulièrement forte dans la vallée de l’Amazone, qui a été dès le début de la colonisation la principale voie de communication dans le nord du pays. Ainsi, les peuples qui y vivaient, dont les tribus nomades Mura qui campaient en bord de rivière, ont été, plus que d’autres, décimés par les combats, les épidémies et la capture d’esclaves. Ils se sont aussi beaucoup plus mélangés avec les nouveaux venus pour former des populations métissées, appelées caboclas.
 

 

« En ville, on dit : " Ouais, ouais, ils se prétendent Mura, mais ils ne parlent même pas la langue, ils se servent de téléphones portables, ils s’habillent normalement ", témoigne Salvador. Certains disent : " Les indigènes n’existent plus ". » 

À Urucurituba, la question de l’identité est exacerbée par l’histoire du village, vieux de seulement 63 ans. « Je suis une des plus anciennes ici, petite fille des premiers arrivants », nous explique Antonia Braga. Cette femme de soixante ans, à la longue chevelure poivrée, nous invite à entrer chez elle pour nous abriter d’une subite averse.

« Ao entrar nesta casa deus te abençoe. Ao Sair deus te acompanhe » (« En entrant dans notre maison, Dieu te bénit. En en sortant, Dieu t’accompagne »), peut-ton lire sur un écriteau cloué sur un mur de planches. En face, posé sur une étagère métallique, un poste de télévision diffuse une telenovela, mais le battement de la pluie sur le toit en tôle masque le son. Il faut tendre l’oreille pour écouter Antonia.

 

Mon père a fondé le village en 1946 avec un de mes oncles maternels.

Antonia Braga.

Quand ses grands-parents se sont-ils implantés ici ? Elle ne pourrait le dire. Elle sait seulement que son père y est né en 1917. Quand sa grand-mère a débarqué sur ces terres avec ses quatre sœurs, pour fuir la misère plus à l’est du pays, il n’y avait rien d’autre que la forêt. Elles ont planté du café et de l’hévéa. Un négociant leur rendait régulièrement visite pour acheter leur récolte. « Il crânait parce qu’il était riche, dit Antonia, en riant. Il a séduit ma grand-mère. » Ils se sont mariés.

« C’était des Mura, précise-t-elle. Et du côté de ma mère, ils étaient Munduruku. » Un autre peuple indigène… ennemi juré des Mura au XVIIIe siècle. Clin d’œil de l’histoire. Dans sa famille, Antonia compte aussi un Japonais et un Espagnol, « des cultivateurs venus de loin ». Petit à petit, de nouvelles familles sont arrivées depuis les communautés alentours et au-delà, attirées par des terres riches et peu inondables.

En 1946, le père d’Antonia a fondé le village avec un de ses beaux-frères. Ils ont fait bâtir une église, et obtenu des autorités la construction d’une école et d’un centre de santé. C’est à cette époque qu’est née Antonia. « Il y avait vingt maisons et moins de cent habitants », se souvient-elle.

 
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Urucurituba n’a cessé de grandir, et compte aujourd’hui plus 500 foyers. Parmi eux, seuls une soixantaine constitue la communauté indigène qui s’est organisée depuis une dizaine d’années.

Torse nu dans son atelier, Salvador finit de poncer une grande table. Le menuisier regrette ce qu’il apparente à un déni d’identité : « Même si nous sommes mélangés - mon propre père est Portugais -, la plupart des habitants d’Urucurituba ont des racines indigènes, affirme-t-il. Ça se voit à notre mode de vie : pêcher, chasser, cueillir les fruits, préparer le terrain pour le manioc, faire la farine. Ça se voit même physiquement ! »  Beaucoup n’acceptent pas qui ils sont, pense-t-il, à cause des préjugés qui persistent dans la société brésilienne.

Honte

« J’ai plusieurs amis qui n’osent pas dire d’où ils viennent lorsqu’ils se rendent à Manaus, confirme Frithiscam de Oliviera, un jeune habitant de 24 ans. Ils n’acceptent pas cette identité, car ils ne veulent pas qu’on les regarde mal. Dans la tête des gens, les indigènes se mettent tout le temps à poil, ils n’ont pas de pudeur, ce sont des assistés parce qu’ils ont des avantages sociaux, des fainéants, des voleurs. »

Chaussé de bottes en caoutchouc, machette à la main, Frithiscam est venu aider sa mère pour la récolte du manioc. Lui n’a pas honte, dit-il. Il considère l’identité Mura comme un héritage, qu’il a envie de transmettre à son tour. « Pour être reconnus, c’est important que les gens voient qu’il y a des personnes fières de cette culture », estime-t-il.

Salvador refuse de considérer le combat des Mura comme du folklore : « Si nous ne faisons rien pour défendre notre culture, nous allons disparaître. »

En disant cela, le secrétaire de la communauté Mura a une menace bien précise en tête. Tant que le village ne sera pas reconnu officiellement terre indigène, il ne sera pas protégé des velléités extérieures d’exploitation de son sol et de son sous-sol.

 
La menace Potash
 

Depuis quelques années, un bras de fer est engagé avec la société canadienne Potash Corp qui veut s’implanter à Urucurituba, via sa filiale Potássio do Brazil, pour extraire du potassium. L’entreprise est déjà venue faire des prospections en 2013, après avoir obtenu le feu vert des autorités régionales. Le village a vu débarquer une soixantaine de salariés, qui ont entrepris de réaliser quelques forages et acheté des terrains.

Mais en 2016, saisie par la communauté indigène locale et une vingtaine d’autres communautés Mura alentours, soutenues par le Conseil indigéniste missionnaire (CIMI), partenaire du Secours Catholique, la justice a ordonné à l’entreprise de suspendre son chantier et de quitter les lieux. Les juges ont constaté que Potash Corp n’avait pas respecté le protocole légal qui l’obligeait à informer et à consulter les populations impactées.

« une catastrophe sociale et environnementale »

Aujourd’hui, à Uricurituba, seuls quelques panneaux siglés " Potássio Brazil ", dressés au milieu des champs, et la présence incongrue de deux hôtels flambant neufs, témoignent du passage de l’entreprise. Mais le combat n’est pas terminé. La société canadienne a de nouveau entamé une démarche, se pliant cette fois-ci aux règles. Si elle obtient gain de cause, ce serait une catastrophe sociale et environnementale, s’inquiète Aldineson Moras Pavao.

Aldineson est le chef élu de la communauté indigène d’Urucurituba, le cacique. Tout le monde le surnomme « Piraca » depuis qu’il est gamin, en référence à sa gourmandise. Le piracatinga est un poisson qui mange vite.

Aldineson interroge : « Le potassium ne représente que 30% de ce que Potas va extraire. Que vont-ils faire des 70 % restants ? » L’entreprise n’a donné aucune information concernant les résidus, explique-t-il. Or, « il y a un risque que le sel s’écoule dans la rivière et qu’il imprègne nos nappes phréatiques. Ici, elles sont à seulement deux ou trois mètres de profondeur. » Dans leur jugement de 2016, les juges ont insisté sur le « grand potentiel de pollution » de l’activité extractive.

Aldineson s’alarme aussi du bouleversement social qu’engendrerait une urbanisation sauvage. « Ils nous ont annoncé l’arrivée de 8 000 personnes. » Les deux années de présence des salariés de Potas ont donné un avant-goût aux villageois. « Il y a eu de la prostitution, assure le cacique. Des adolescentes sont tombées enceintes. » L’homme craint aussi la drogue et la délinquance. « Je ne dis pas que nous n’avons aucun problème ici, mais ce serait démultiplié. »

À l’image d’autres habitants du village, Aldineson voit dans la ville une zone de dangers pour les jeunes Amazoniens. Sa sœur aînée, partie vivre à Manaus, a perdu deux de ses trois fils sur fond de trafic de drogue et de toxicomanie. L’un s’est fait exécuter en sortant de prison, l’autre est mort poignardé dans une bagarre. Adinelson a accueilli le dernier, pendant quelques mois, car il commençait à mal tourner.

 

Mais l’opposition à l’implantation de Potash Corp ne fait pas l’unanimité dans le village. Elle est même minoritaire. « Les autres familles ne se rendent pas compte qu’on se bat pour le bien de tous. Elles pensent que nous sommes des emmerdeurs », regrette Salvador. Cette division touche toutes les générations et dépasse la question identitaire. Au sein même de la communauté, des familles sont séduites par les perspectives d’emploi et de modernisation que laisse présager l’arrivée de l’entreprise.

 

 

 

 

Clarisse Ferraz (ci-dessus à droite), 66 ans, admet ne pas être complètement rassurée face aux possibles impacts négatifs de l’activité extractive sur l’environnement. Mais, avec la venue de l’entreprise, elle se dit qu’elle pourrait vendre directement sur place les bijoux qu’elle fabrique, le tapioca et les noix de coco qu’elle cultive. Et puis sa fille, infirmière, pourra venir vivre ici, plutôt qu’à Manaus, car « il y aura forcément un hôpital ».

Sur une pile de revues poussiéreuses, à côté de son lit, Clarisse a conservé une plaquette publicitaire distribuée en 2015 par Potash Corp. L’entreprise y vante ses œuvres de bienfaisance : dons d’uniformes militaires pour la fête nationale, participation financière à des fêtes religieuses et au concours de la Reine du village…
 

Si l’entreprise vient, on aura des choses qu’on n’a jamais eues.

Frithiscam De Oliviera.

Frithiscam (ci-dessus à gauche), lui aussi, est partagé. Tout le dilemme du jeune homme se résume en cette phrase : « J’adore la vie ici, mais en même temps, c’est un peu chiant. » Il tient à ce mode de vie au plus proche de la nature. Il en garde des souvenirs d’enfance heureux. Encore aujourd’hui, il aime pêcher, chasser le singe, aider sa mère à cultiver son champ de manioc et à faire de la farine. Il adore se baigner dans la rivière.

Mais voilà, il a aussi envie qu’ils se passe quelque chose de nouveau. « Si l’entreprise vient, on aura des choses qu’on n’a jamais eues. » Comme celles qu’il a vu à Manaus : des places bitumées, un centre commercial où aller avec sa copine, une banque, une station-service... Il voudrait aussi un travail, avec un salaire.

 
 

Assis à l’avant de sa pirogue, une pagaie à la main, Alcimar Nogueira, 26 ans et père de deux enfants, refuse cette opposition entre tradition et progrès. « Je pense qu’on peut avancer, en gardant nos traditions. Parfois, il faut revenir en arrière, regarder comment c’était fait avant pour pouvoir progresser. »

À l’arrière de la barque, son frère Aiano, 22 ans, relève le filet que les deux garçons ont posé une heure plus tôt. La pêche est fructueuse. « Nous sommes plutôt bien lotis, admet Aiano, en souriant. D’autres communautés n’ont pas cette abondance. Mais c’est aussi parce qu’ici on a le souci de préserver nos ressources. »

Pour Alcimar, les promesses d’emploi faites par l’entreprise sont un miroir aux alouettes. « Nous ne sommes pas qualifiés dans le village. Ils auront besoin de nous pour le gros-œuvre, creuser les trous. Mais ensuite, pour la suite de l’activité, ils feront venir des gens formés. Et puis, quand ils auront fini d’extraire, dans dix ans, ils repartiront. Et que nous restera-t-il à part les trous, le bitume et la pollution ? »

Écotourisme

Les deux frères ne sont pas contre un peu plus de confort et de modernité, mais pas à ce prix là. Ils sont aussi conscients du manque cruel d’activité économique. Eux-mêmes vivotent de petits boulots : un peu de maçonnerie sur des petits chantiers, des coups de mains dans les champs de manioc, de la traite dans les fermes voisines… « Une alternative à Potash ? C’est difficile comme question », rient-ils, un peu gênés.

Aidé du Cimi, la communauté d’Urucurituba réfléchit à des pistes. « Nous étudions la faisabilité d’une activité d’écotourisme », confie Salvador. Il sait que ce serait une des clés pour emporter la conviction du reste du village.

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
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