En Colombie, anciens combattants et villageois (re)vivent ensemble

En Colombie, anciens combattants et villageois (re)vivent ensemble

Publié le 03/04/2019
Colombie
 

Alors que la Colombie doit relever le défi de la réinsertion des ex-guerilleros Farc dans la vie civile, le village de Monterrey, dans le centre-nord du pays, pourrait faire figure d'exemple. En 2006, cette communauté paysanne a dû intégrer des anciens combattants paramilitaires, suite à leur démobilisation. Aujourd'hui, victimes et anciens bourreaux vivent côte-à-côte. Même si le chemin du pardon est encore long.

Nous pensions qu'il ne viendrait plus lorsque Wilmet Pabuena est finalement apparu au guidon de sa Yamaha, avec 45 minutes de retard. Ce matin du mois de juin 2018, dans la cour d'une ferme de la communauté paysanne de Monterrey, dans le centre-nord de la Colombie, cet ancien paramilitaire accepte de témoigner pour la première fois.

À nos questions, l'homme de 38 ans répond d’abord de façon lapidaire. On sent que la glace sera difficile à briser. C'est que l'histoire qu'il a à raconter n'est pas simple non plus. Wilmet Pabuena est l'un des 110 membres combattants des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) qui ont intégré la communauté de Monterrey en 2006, lors de leur démobilisation.

À cette époque, le gouvernement négocie le dépôt des armes avec les états-majors de plusieurs de ces « groupes d'autodéfense », milices d'extrême-droite nées dans les années 1990 officiellement pour lutter contre la guerilla d'extrême gauche. Les accords prévoient une réinsertion dans la vie civile et un accompagnement psychologique des combattants.

Peur et soulagement

« Nous n'avions pas le choix, raconte Wilmet. Tout avait été négocié avec nos chefs, nous avons su au dernier moment où nous allions être réinsérés. » Lorsqu'il apprend sa démobilisation, l'ancien paramilitaire ressent un mélange de soulagement - « j'étais tombé amoureux, je voulais changer de vie » - et de peur - « je craignais de me faire attraper et tuer par des guerilleros ».

Une chose le préoccupe beaucoup : comment lui et ses compagnons vont-ils être accueillis par la communauté ? Monterrey ne leur est pas inconnue. Le village de 1500 habitants fait partie des lieux qu'ils ont attaqués. « On entrait et on explosait tout », résume Wilmet, laconiquement. Ils l'ont même occupé à différentes reprises pour se protéger des groupes armés adverses. Finalement, « malgré tout ce que nous leur avions fait, les habitants nous ont bien accueilli. Cela m'a surpris », raconte l’ancien paramilitaire. 

 
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Wilmet Pabuena et son fils, Darwin.
 

Debout à côté de lui, Cesar Gonzalez, 39 ans, opine du chef. Cesar est l'un des piliers de la communauté où il est né et a grandi. Il nous a rejoint durant l'entretien et a écouté silencieusement.

Les deux hommes se connaissent bien. Ils travaillent ensemble dans l’entreprise de production d’huile de palme qui jouxte le village et sont devenus amis. En ce jour de match de l’équipe nationale de football, ils ont tous deux revêtus le maillot jaune de la sélection colombienne... Un détail dans lequel on ne peut s'empêcher de voir un symbole.

« L'accueil n'est pas allé de soi », précise Cesar. On l'imagine aisément. Disparitions, viols, assassinats, extorsion... En huit ans, de 1998 à 2006, les paramilitaires ont fait énormément de mal. Cesar raconte avoir perdu deux beaux-frères et beaucoup d'amis, morts parce que soupçonnés d'être des sympathisants des guerilleros. 

 

D'une certaine manière, ces garçons étaient aussi des victimes du conflit.

Cesar Gonzalez.

Dans les négociations menées entre le gouvernement et les chefs paramilitaires, les villageois de Monterrey n'ont pas eu leur mot à dire. L'acceptation parmi eux de leurs anciens tortionnaires fût le fruit d'un long travail de sensibilisation mené par les leaders de la communauté, avec l'aide du Programme de développement et paix dans le Magdalena medio (PDPMM), partenaire du Secours Catholique.

Il n'a pas été question de pardon. Trop tôt. « On a plutôt essayé de convaincre l'ensemble des familles qu'il fallait donner une opportunité à ces jeunes, explique Cesar. Que d'une certaine manière, ces garçons étaient aussi des victimes du conflit, séparés de leur famille, de leur mère. »

 
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Cesar Gonzalez et sa fille, Maria Fernanda.
 

Wilmet avait 22 ans lorsqu'il a été recruté. Il vivait alors dans une région plus au sud du pays. « C'était une période où j'avais de gros problèmes, il fallait que je parte, raconte-t-il. J'ai rencontré un jeune homme qui m'a proposé de rejoindre son groupe, ici, dans l'État de Bolivar. Pour moi, c'était l'occasion de partir. Je n'ai compris qu'ensuite que j'avais rejoint des paramilitaires. » 

Sur les 110 combattants démobilisés, la plupart sont rentrés dans leur région d'origine au bout d'un an. Certains ont été enrôlés par d'autres groupes d'autodéfense. « La tentation est grande, confie Wilmet. Car on te propose beaucoup d'argent. J'ai moi-même été approché, mais j'ai refusé car j'avais mon épouse, mon fils, Darwin, qui venait de naître, et mon emploi dans la plantation de palmes. »

se stabiliser et avancer

Aujourd'hui, ils sont six à être restés vivre à Monterrey. Tous se sont mariés avec des femmes de la communauté, travaillent et ont des enfants. L'aide financière et l'accompagnement psychologique prévus par l'accord de 2006 sont restés à l'état de promesse. « Depuis 12 ans, nous n'avons rien eu de tout ça », souligne Wilmet. Le soutien qui lui a permis de se stabiliser et qui l'a poussé à avancer, c'est ici qu'il l'a reçu, dit-il  : « J'ai des amis, je joue dans le club de foot, je participe à des réunions pour améliorer la vie du village. »

 
En Colombie, anciens combattants et villageois (re)vivent ensemble
« Bienvenue à Monterrey. Tu es arrivé chez toi. Comporte toi bien parce qu’ici nous sommes une seule famille. »
 

Jusqu'à présent aucune confrontation directe n'a été organisée entre les victimes et les anciens bourreaux pour aborder ce qu'il s'est passé entre 1998 et 2006. « Nous avons poussé, un temps, pour que de telles audiences aient lieu, explique Ubencel Duque Roja, directeur du PDPMM. Mais la communauté ne l'a pas souhaité. »

Peur de rompre un équilibre trouvé, de raviver des blessures douloureuses, de faire émerger de nouvelles responsabilités dans les crimes commis et de provoquer d'éventuelles violences... La résilience est une équation complexe.

 

C'est par le vivre ensemble que l'on arrive peu à peu à la réconciliation et au pardon.

Ubencel Duque Roja.

« On arrivera sans doute un jour à organiser ces confrontations, pense Ubencel. Aujourd'hui, leurs enfants vont à l'école ensemble, jouent ensemble, vont dans le même hôpital... Nous avons créé les conditions du vivre ensemble, et c'est par ce vivre ensemble que l'on arrive peu à peu à la réconciliation et au pardon. C'est un processus long. »

Pour Cesar, il est important de laisser chacun avancer à son rythme : « Certaines victimes ont déjà initié par elles-mêmes un dialogue avec leurs anciens bourreaux. D'autres ne pourront sans doute jamais pardonner. Le pardon est une question très personnelle. » 

 

Retrouvez notre dossier complet : « Colombie : une paix à contruire »

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
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