En route vers les sommets

En route vers les sommets

Publié le 18/10/2021
Ile-de-France, Provence-Alpes-Côte-d'Azur
 

Accompagnés par deux bénévoles "Young Caritas" de Seine-et-Marne, Alpha, Boubakar et Touré, trois jeunes Guinéens, demandeurs d’asile en France, ont découvert, cet été, la haute montagne, dans le massif de l’Oisans (Hautes-Alpes), avec l’association 82-4000 Solidaires. Reportage en immersion et en cordée.

À peine partis, déjà arrivés. Il a suffi d’une poignée de minutes aux petites cabines rouges et jaunes du téléphérique pour s’élever depuis la station de La Grave (Hautes-Alpes), au fond de la vallée, jusqu’à la gare intermédiaire de Peyrou d’Amont, à 2 416 mètres.

Sous le soleil au zénith, nous avons repéré une esplanade en contrebas pour pique-niquer. Nous ouvrons les sacs, sortons le pain, le fromage, les tomates. « Attention à en garder suffisamment pour demain, on n’a que ça ! », prévient Marc, 26 ans, qui semble un peu fébrile au moment d’aborder cette aventure de deux jours en altitude.

C’était déjà le cas, plus tôt ce matin, sur le parking du téléphérique : lors de la répartition des provisions et du matériel, baudriers, casques, crampons, le jeune bénévole Young Caritas (jeunes engagés au Secours Catholique) avait surchargé son sac de vêtements chauds supplémentaires pour Alpha, Boubakar et Touré… au cas où l’un d’eux aurait froid.

 

J’ai fait l’expérience de la montagne en Afrique. Mais ici, c’est autre chose.

Boubakar
 
En route vers les sommets
Touré, 26 ans, aime les sensations fortes que lui apporte la haute montagne.
 

La même fébrilité mêlée d’excitation est palpable chez les trois jeunes accompagnés, originaires de Guinée. Car, pour eux aussi, la haute montagne est synonyme d’inconnu. « J’ai fait l’expérience de la montagne en Afrique. Mais ici, c’est autre chose », confirme Boubakar, 24 ans, originaire de Conakry, et arrivé en France en 2016 pour demander l’asile politique.

Comme lui, Alpha et Touré, 26 ans, semblent hypnotisés par la paroi verticale et le sommet hérissé de la Meije (3 983 mètres), qui nous domine de plus 1 500 mètres. « Comment est-ce qu’on change de chaîne ? », demande avec malice Souleymane, 29 ans, le second Young Caritas, faisant mine d’actionner une télécommande.

Lors de cette première étape, on plaisante, on se taquine. Il n’empêche, sur les pierres balayées par l’air sec et vif, la contemplation des cimes impose peu à peu un silence emprunt de solennité. Le regard d’Alpha s’arrête sur les éboulis qui maculent le glacier d’une couche grisâtre.

« Tu vois, quand je suis arrivé dans la région, il y a trente ans, le glacier descendait jusque là-bas », commente Jean-Louis Kastle, l’un des deux alpinistes bénévoles de l’association 82-4000 Solidaires encadrant le groupe, en désignant un point situé plusieurs dizaines de mètres plus bas. « Ça fond à toute vitesse ! »

Alpha hoche la tête, l’air navré : « Le changement du climat, c’est vraiment très inquiétant. Je le savais, mais ce n’est pas pareil de le voir de mes yeux. »

 
En route vers les sommets
Marc immortalise les moments inoubliables vécus par le groupe.
 

Le déjeuner terminé, nous prenons le chemin du refuge Chancel, où nous passerons la nuit. C’est un sentier caillouteux et accidenté, redescendant vers le nord en contournant une arête rocheuse. Sur ces pentes abruptes, ne poussent que la bruyère et de petites fleurs alpines au ras du sol.

Puis, nous plongeons vers l’ouest et le petit lac de Puy Vachier, au pied d’une petite cascade, où il reste quelques névés. C’est l’endroit qu’a choisi Jean-Louis Kastle pour donner aux stagiaires des rudiments d’alpinisme en vue de la randonnée glaciaire prévue demain. Nous ajustons nos crampons sous nos chaussures. Jean-Louis vérifie le serrage des lanières.

simulation de chute

Puis, piolet en main, l’alpiniste montre comment poser efficacement ses griffes sur la pente neigeuse. « En montée, quand la pente est raide, on grimpe en escalier, en tordant les chevilles de façon à garder le maximum d’accroche, explique Jean-Louis. En descente, le corps est incliné vers l’arrière ; on se sert du piolet comme d’une canne. Si la pente est vraiment raide, on écarte les pieds en canard, genoux fléchis, piolet devant tenu à deux mains. On peut descendre des pentes à 45°, comme ça ! »

Tout le monde s’exécute, dans un numéro observé par quelques randonneurs curieux. Jean-Louis propose même une simulation de chute. Souleymane se soumet à l’exercice : se prenant volontairement les pieds, il est déséquilibré et glisse sur la neige.

Aussitôt, il réalise une volte-face et plante son piolet, arrêtant instantanément sa chute. Quelques exclamations accompagnent son rétablissement. « Bon, je vous rassure, sourit Jean-Louis, demain, sur le glacier, il n’y aura pas de pente dangereuse. En principe, vous ne tomberez pas. »

 

Le groupe est arrivé au refuge. Touré sirote un soda sur la terrasse, où il a enfilé une veste et troqué ses chaussures d’alpinisme pour de confortables sandales en résine plastique. « La montagne, pour moi, c’est une expérience magnifique. C’est des sensations fortes, des efforts, il faut aller plus loin que la peur. J’aime ça », dit en souriant le jeune homme, au troisième jour de ces vacances sportives débutées par des sorties d’escalade et de via ferrata.

Dans la montée depuis le lac vers le refuge, il a ressenti cette douleur lancinante qui le fait grimacer depuis son opération au genou. Mais qu’importe ! « Ici, c’est la détente. La nature est belle, plus grande que tout ce que peut faire l’homme. Il n’y a pas de bruit. Je me sens bien physiquement et moralement. »

 

Le guide m’a demandé de lâcher les mains pour sentir la corde qui me tenait. Et je me suis laissé porter. Il fallait avoir confiance.

Touré

Alors que le soleil étire ses derniers rayons avant de disparaître, chacun installe ses affaires dans le dortoir. Alpha en profite pour chercher un endroit à l’écart, son tapis de prière sous le bras. Il revient tout sourire. Comme un symbole, il raconte cet épisode du premier jour, lors de l’initiation à l’escalade :

« Le guide m’a demandé de lâcher les mains pour sentir la corde qui me tenait. Et je me suis laissé porter. Il fallait avoir confiance », relate-t-il en écartant les bras en arrière. Avant de conclure : « Je suis impatient d’être demain. »

 
En route vers les sommets
Le refuge Chancel, à 2500 mètres d'altitude.
 

Au matin, après une nuit raccourcie pour certains, sensibles aux effets de l’altitude, les sacs sont bouclés, le petit-déjeuner servi. Les deux autres groupes hébergés au refuge sont déjà partis. Nous prenons le temps, face au soleil qui vient de se lever.

« La montagne, c’est bon pour oublier, pour laisser ce qui pèse derrière soi », dit Touré, en lassant ses chaussures. Le choix de partir en montagne n’était pourtant pas anodin pour lui, qui garde un souvenir vif de sa traversée de la frontière italienne, non loin d’ici.

Un périple de quatre jours entrepris avec quelques autres issus du même centre d’accueil de réfugiés à Naples, qui avaient décidé de poursuivre la route jusqu’à Paris. « On avait demandé notre route aux habitants. Mais on s’est égarés. Sans carte, on ne savait pas où on était. On a quand même réussi. »

Touré a ensuite gagné Briançon, puis la capitale, et ce campement de fortune dans la forêt, près de Melun (Seine-et-Marne), où se sont rassemblés de nombreux Guinéens ayant fui leur pays. C’est là qu’il a rencontré Alpha et Boubakar.

 

Cela fait du bien de retrouver l’activité physique, de ressentir son corps. La fatigue, le stress… Tout s’en va.

Touré

« Depuis le départ, cette vie est difficile. Mais rester au pays était impossible », assure Boubakar, qui a fui dès 2015. Alpha, lui, est arrivé en 2018, par le Maroc et l’Espagne. Après un premier refus de leur demande d’asile, tous les trois attendent le réexamen de leur dossier par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA).

Marc et Souleymane s’investissent auprès des jeunes du campement depuis l’automne, proposant leur aide pour les démarches du quotidien, des activités et des moments de convivialité (écouter le témoignage de Marc ci-dessous). La fête organisée pour le Nouvel an, avec des cadeaux pour chacun, a marqué les esprits.

« Cela fait du bien de retrouver l’activité physique, de ressentir son corps. La fatigue, le stress… Tout s’en va », reprend Touré, qui évoque la lassitude d’un quotidien menacé par le désœuvrement. « Il y a les rendez-vous à la préfecture, après il faut attendre, toujours attendre. Ce qui est difficile, surtout, c’est qu’on n’a pas le droit de travailler », déplore ce mécanicien automobile de métier.

Une situation vécue comme humiliante. « Il faut quand même se débrouiller pour vivre. Je fais un peu de business en achetant et revendant du matériel téléphonique et informatique. » Alpha abonde : « On ne peut pas rester les bras croisés. Sinon, on risque de tomber dans la paresse. Quand j’étais enfant, on ne m’a pas appris à quémander. »

 
 

Par le même chemin que la veille, nous retournons à la gare intermédiaire, où nous rencontrons Philippe Buyle, guide de haute-montagne, président de 82-4000 Solidaires, et Gwénola, une bénévole, et embarquons pour le dernier tronçon du téléphérique.

L’arrivée est située au col de Ruillans, au pied du glacier, à 3 211 mètres d’altitude. Crampons aux pieds, nous nous répartissons en trois cordées, qui s’ébranlent en enfilade sur la neige déjà un peu molle. Nous grimpons en direction du Pic de la Grave, à 3 567 mètres.

Les cordées progressent tranquillement, franchissant prudemment les ponts de neige qui masquent des crevasses. Le paysage devient plus majestueux à mesure que l’on s’élève, et que se précise la physionomie impressionnante des séracs et des barres rocheuses qui encadrent le glacier. Les pauses sont nombreuses.

 
 

Les stagiaires en profitent pour demander toutes sortes d’explications et pour se photographier avec leur smartphone. Depuis la veille, ils ont abondamment fait la publicité de ce voyage auprès de leurs amis, par téléphone.

« Si on prend autant de photos, c’est parce qu’on n’a jamais vu ça, justifie Alpha. On veut que ces images restent dans nos têtes. Et on espère pouvoir les montrer un jour à nos enfants. Une première fois, c’est inoubliable ! »

L’arrivée en haut offre une vue de carte postale sur le massif des Écrins, dont Philippe Buyle détaille les sommets. En croisant les doigts, Touré et Boubakar évoquent déjà une prochaine fois. « Je voulais apprendre des choses, découvrir de nouveaux endroits, sourit Boubakar. Maintenant, je connais la route. »

Adrien Bail
Crédits photo : © Xavier Schwebel / Secours Catholique
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