En Tchétchénie, des mots sur des maux

Publié le 27/03/2019
Russie
En Tchétchénie, des mots sur des maux
 

En 2017, le Tchétchène Abdulla Duduev a reçu le prix des Droits de l’homme de la République française. Ce prix récompense l'action du Centre d’Initiative pour le Caucase, dont il est le fondateur, et la publication de son journal "Dosh". Rencontre avec un homme courageux.

Jeune quadragénaire aux cheveux bruns et aux tempes cendrées, Abdulla Duduev mène une vie discrète. Il travaille à Moscou et se rend régulièrement à Grozny où il tient les conférences de rédaction du journal Dosh dont il est l’un des deux rédacteurs en chef, avec Israpil Shavkhalov. Il se sait surveillé et ne correspond qu’en utilisant des messageries cryptées. Son journal, longtemps financé par des membres de l’opposition au pouvoir russe, évite pourtant de parler de politique et d’aborder les sujets sensibles, comme le terrorisme ou les minorités sexuelles.

« La Tchétchénie est gouvernée par un régime autoritaire qui réagit négativement à toute critique », explique Abdulla Duduev, en marge de la réception organisée au ministère de la Justice en décembre 2017 où il a reçu le prix des Droits de l’homme de la République française. Le pays est aussi gangrené par la corruption. « Elle est partout. Tout le monde est au courant, mais on ne peut rien écrire à son sujet car personne n’oserait confirmer de telles informations. D’ailleurs ça n’étonnerait absolument personne. »

chape de désinformation

Dosh est une émanation du Centre d’initiative pour le Caucase, une ONG basée à Moscou et soutenue financièrement par plusieurs donateurs dont le Secours Catholique. Dosh signifie “Mot” en tchétchène. Il est l’arme qu’utilisent Abdulla Duduev et ses collègues depuis 2003, année du lancement du journal, pour réduire la chape de désinformation qui recouvre la presse russe et nord-caucasienne. Il faut pour cela un certain courage et un besoin de vérité qu’Abdulla Duduev explique par son parcours.

« Je suis né en 1976, au nord-est d’une Tchétchénie qui se distinguait à peine des autres Républiques soviétiques », relate Abdulla. Sa famille habite un village dans la montagne, loin de Grozny. Son père est directeur d’une maison de la culture. Sa mère est “au foyer”, elle élève six enfants tout en travaillant une parcelle de terre. « Elle avait le choix entre cultiver du tabac ou du maïs. Pour notre santé, elle avait préféré cultiver le maïs, mais le gros de la récolte était réquisitionné par le gouvernement soviétique. »
 

« Mon avenir s’annonçait radieux. Mais la télévision est devenue la première cible des troupes russes. »


La maison est sans eau courante ni gaz, ni électricité. On se chauffe et cuisine au bois. Du bétail fournit le lait et la viande. Pour les enfants, ces conditions étaient peu favorables aux études. Et pourtant, « mes parents ont fait tous les sacrifices pour que nous ayons une bonne éducation ».

Peu de temps avant la chute de l’URSS, la famille s’installe à Argoun, une ville proche de la capitale. Abdulla, le petit dernier, a 17 ans. Il entre à l’université de Grozny pour apprendre le journalisme. L’année suivante, il fait un stage au journal télévisé où il est recruté quelques mois plus tard. « Mon avenir s’annonçait radieux, dit-il. Mais le jour de ma titularisation, le 11 décembre 1994, la télévision est devenue la première cible des troupes russes. » Le président Eltsine justifie l’envoi de son armée en déclarant vouloir « trouver une solution politique aux problèmes de la République tchéchène, et protéger ses citoyens contre les extrémistes armés ».

incertitude et angoisse

« En un seul jour, ma vie s’est écroulée », se rappelle Adbulla. Il comprend quelle force possèdent les mots et il cherchera dès lors à démonter les mensonges et la propagande. Cette première guerre fait de terribles dégâts. Mais au bout de deux ans, les indépendantistes repoussent les Russes et rétablissent leur autorité. Sur fond d’incertitude et d’angoisse, Abdulla poursuit ses études à Rostov puis part à Moscou, où on lui propose un poste au service de presse du Centre de défense des droits de l’homme.

En 1999 débute la seconde guerre de Tchétchénie. « Dans toute la Russie commence alors une politique de discrimination contre les Caucasiens qui sont systématiquement contrôlés, arrêtés et parfois emprisonnés », se remémore Abdulla. L’idée germe en lui de créer un journal pour combattre les injustices. Le premier numéro de Dosh paraît en 2003. 

 

 Dans toute la Russie commence alors une politique de discrimination contre les Caucasiens

 

Soutenu par plusieurs structures associatives, dont le Secours Catholique, Dosh est plus qu’un journal. Il est la tribune des ONG de défense des droits de l’homme du Caucase Nord qui, en s’associant en 2010, en ont fait le premier journal interassociatif de la région. Il devient un point d’appui aux victimes de violations des droits de l’homme, que ses avocats défendent gratuitement.

Bimestriel en langue russe, il paraît également en anglais deux fois par an. 10 000 personnes le lisent dans ses versions numérique ou papier. Bien que confidentiel, Dosh a l’audace de revendiquer les droits de l’homme dans une région où ils ne sont pas les bienvenus. C’est cette audace que la République française a voulu honorer.

Jacques Duffaut
Crédits photos: Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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