Être pauvre à moins de 25 ans : parcours de jeunes précaires

Être pauvre à moins de 25 ans : parcours de jeunes précaires

Publié le 07/06/2022
France
 

Ils ont entre 18 et 25 ans, et vivent un peu partout en France. Leticia, Damir, Jimmy, Océane, Léa et Steffy ont pour point commun de connaître ou d'avoir connu des situations de grande pauvreté. Ils racontent leurs parcours sinueux souvent marqués par l'échec scolaire, parfois par une rupture familiale. Au fil de leurs récits, se dessinent en creux, à la fois les failles de notre système de protection et d'insertion des jeunes, et des améliorations possibles. 

 

Leticia : « Il a fallu que je réapprenne à parler aux gens »

Leticia, 24 ans - Épinal (VOSGES)

 

« J’ai grandi dans le cadre de l'Aide sociale à l'enfance (Ase), si bien qu'à 18 ans, j'ai pu signer un Contrat jeune majeur (CJM). C'est un contrat renouvelable jusqu'à l'âge de 21 ans. J'étais financée à hauteur de 480 euros par mois (pour le reste à charge de loyer, l’assurance logement, le téléphone, la vie courante). En contrepartie, je devais avoir un projet professionnel.

Mon premier projet, c’était de continuer le lycée et de passer mon bac pour aller à la fac de sport, à Nancy. Théoriquement, je devais bénéficier, dans le cadre de ce contrat, d'un accompagnement via l’Ase. Mais en pratique, je me suis retrouvée seule, sans réel suivi.

J’ai passé mon bac. Mais je n'ai tenu que deux mois à la fac. J’ai dû arrêter car financièrement, je ne m’en sortais pas. Les trajets en train entre Épinal et Nancy me coûtaient trop cher. Ils n’étaient pas financé par le Conseil départemental (dont dépend l'Ase. Ndlr), car Nancy est dans le département d'à côté, en Meurthe-et-Moselle, du coup, il y a eu un vide dans la gestion de mon dossier.

baisser les bras

Après que j'ai quitté la fac, un nouveau contrat s'est mis en place. Cette fois-ci, le projet était de trouver un appartement puis un projet professionnel. Pour l'appartement, ça a été rapide, mais pour le projet pro, cela a pris plus de temps. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire. J’étais censée me renseigner sur le dispositif « Prêts à bosser », aller les voir… Mais je ne l’ai pas fait.

J’étais seule, isolée en appartement, j’avais un peu peur de l’inconnu. Je n’osais pas me rendre là où la conseillère me disait d’aller. Il aurait fallu qu’elle m’accompagne physiquement au moins pour la première rencontre. Mais je n’ai jamais osé lui demander. Et, elle, ne m’a jamais demandé pourquoi je n’y allais pas, ni cherché à savoir dans quel contexte je vivais. 

Elle a dû considérer que je n’étais pas motivée car nos rendez-vous se sont espacés. À la fin du dispositif, je ne la voyais même pas une fois par mois. J'ai perdu le moral et confiance en moi. J'ai fini par complètement baisser les bras.

Quand j’ai eu 21 ans, en octobre 2018, ils ont mis fin au contrat car je sortais du dispositif de l’Ase. À ce moment là, ils ont tout lâché, il n'y a pas eu de transition vers autre chose. Je n’avais plus aucun suivi ni revenu. 

Je suis restée dans l’appartement, même si je ne pouvais pas régler le loyer. Mon reste à charge était de 18 euros. Dit comme cela, ça ne paraît pas grand chose, mais je ne pouvais pas les payer. Pour le reste, je me suis débrouillée avec mes économies et le système D.

C'est ma marraine - la seule personne qui me rendait parfois visite - qui, réalisant au bout de quelques mois ma situation (je ne lui en parlais pas), a pris rendez-vous pour moi avec une assistante sociale. Celle-ci m'a orientée vers la mission locale - dont je n'avais jamais entendu parler - qui m'a trouvé une place aux ateliers d'insertion du Secours Catholique d'Épinal.
 

À la fin de mon Contrat jeune majeur, il n'y a pas eu de transition vers autre chose.


Quand je suis arrivé aux ateliers, en mars 2019, socialement, c'était le néant. Il a fallu que je reprenne l’habitude de voir du monde, que je réapprenne à parler aux gens : « Est-ce que je leur dis ça ? Est-ce que ça les intéresse ? » Si on m’avait mis dans un dispositif d’insertion, type Garantie jeune (aujourd'hui Contrat d'engagement jeune. Ndlr), je n’aurais pas été réceptive. 

Mon projet principal, à ce moment là, était de resociabiliser et de reprendre confiance en moi. Quand on a été autant isolé et en situation d'échec, on a l’impression qu’on ne sait plus rien faire. On n’arrive plus du tout à se projeter. Déjà, penser à la journée du lendemain est très difficile. Alors imaginer un projet, c’est impossible. Mais quand on est perdu, ça ne se perçoit pas forcément ; la personne en face de nous peut avoir l’impression qu’on n’a juste pas envie, qu’on s’en fiche. Aux ateliers du Secours Catholique, les bénévoles ont été compréhensifs et bienveillants. Ils ne m'ont pas brusquée, mais laissé le temps, étape par étape.

J'ai découvert et redécouvert des capacités. Mon écoute et mon empathie, par exemple, que j’ai appris à réapprivoiser. Car au bout de deux ans où je n’avais plus personne à écouter, je n’écoutais plus que moi-même. Et encore… Et je n'avais plus d’empathie que pour moi-même.

Aujourd’hui, j’ai un projet : l’animation auprès de personnes âgées. J'aime le contact avec elles. Elles sont plus facilement à l’écoute et ont des choses à nous apprendre sur leur vie passée, leurs expériences. Je vais passer le BAFA, puis je vais intégrer une formation. 

Manque d'information

Actuellement, je vis du revenu lié aux ateliers d’insertion, versé par l’association Ares : entre 250 et 300 euros par mois. Je reçois également une prime d’activité de la Caf : entre 150 et 250 euros selon ce que je touche par ailleurs. Je suis installée dans un hébergement pour jeunes sortant de l’Ase, pour lequel je verse une participation de 50 euros par mois.

Financièrement, je fais comme je peux. Je m'approvisionne en partie aux Restos du coeur et j’ai l’avantage de ne pas payer un gros loyer. Mes charges fixes sont mes abonnements téléphonique et de transport. Et je m'accorde un loisir : un abonnement streaming Netflix. 

Avec le recul, je pense qu'il a manqué des gens derrière moi pour m'expliquer vers où on pouvait aller. Il y a un manque de communication et d'information sur les droits et sur les dispositifs qui sont accessibles aux 18-25 ans. Et un manque de lien, aussi, entre les différentes personnes ou structures qui sont en charge de l'accompagnement des jeunes. Comment cela se fait qu'à la fin de mon CJM, personne ne m'ait informée de qui je pouvais aller voir ni des possibilités qui existaient pour la suite ? »     

Lire notre reportage : À Épinal, les jeunes se forment pour reprendre pied

 

Damir : « Rester chez moi à ne rien faire, c’est plus ennuyant qu’autre chose »

Damir, 19 ans - Lyon (Rhône) 

« Je suis allé au bout des deux années de mon CAP électricité, mais ça ne m'a pas plu. En juin 2021, j'en suis sorti sans diplôme.

Pendant l'été, j'ai travaillé pendant un mois dans la restauration, comme serveur. J'ai aimé le contact avec les clients, le fait de donner des informations. C'est ce que je voudrais faire.

En septembre, je me suis inscrit à la mission locale. Avec le conseiller, on a regardé mon projet et on l'a travaillé ensemble. Il m’a parlé de la Garantie jeune, mais comme je me débrouille déjà tout seul pour trouver des formations, il m’a dit que je n’étais pas concerné.

Il m'a conseillé de me rendre à des forums sur les formations en alternance pour prendre des contacts, pour rencontrer des employeurs. Je l'ai fait. Une école en vente et conseil a retenu mon dossier. La formation devait commencer début avril, mais ils l'ont repoussée. J'espère que ça ne va pas trop traîner, car j’ai besoin de ressources.

Intérim

De septembre à janvier, j'ai fait quelque missions en intérim à droite à gauche. Mais il n'y pas beaucoup de travail. En octobre, l'agence d'intérim m'a appelé pour un déménagement : ça a duré une journée. En janvier, j'ai fait un peu de vente et d'inventaire chez Décathlon : deux jours et deux nuits. En février, j'ai travaillé pour Auchan, une journée, comme préparateur de commande pour le drive. Tout cela ne fait pas beaucoup de revenus.

Heureusement, je vis chez ma mère et je n'ai pas de grosses dépenses. Je suis sur son forfait téléphonique, je bénéficie d'un abonnement mensuel de 10 euros pour les transports publics, je ne sors pas trop, je ne pars pas en vacances... Surtout, ce qui me permet de ne pas être dans la mouise, c'est le Revenu solidarité jeune (RSJ), une aide mensuelle de 400 euros, versée par la Métropole de Lyon, que je touche depuis janvier.  

Avec ça, j’aide un peu ma mère, qui est au RSA. Je lui donne une centaine d'euros pour participer au loyer et aux courses. En ce moment, je mets aussi un peu de côté pour payer mon permis. Pour le boulot, c’est important de savoir conduire, s'il y a un problème de transports en commun, ou si tu es sur des horaires décalés, quand tu commences très tôt le matin, par exemple. 

La mission locale m’a donné une aide de 200 euros pour passer mon code, que j’ai obtenu. Mon conseiller m'avait parlé d'une aide pour le permis, mais on n'en a pas rediscuté. Du coup, pour l'instant je ne compte pas dessus.
 

Pouvoir mettre un peu d'argent de côté permet de se projeter dans le futur.


Recevoir le RSJ ne m'incite pas à ne rien faire, au contraire, ça m’encourage. Je vois que j’ai des revenus, c'est rassurant. Et pouvoir mettre un peu d'argent de côté pour faire quelque chose d'important, comme passer son permis, cela permet de se projeter dans le futur.

Toucher 400 euros par mois, ça n'enlève rien à la volonté de trouver un emploi. Déjà parce que rester chez moi à ne rien faire, c’est plus ennuyant qu’autre chose. Une journée comme aujourd'hui, où je suis resté dans mon lit, ce n’est pas agréable du tout.

Et puis travailler me permettrait de gagner plus, et de me faire un peu plaisir. Se faire plaisir c'est pouvoir sortir avec des amis, boire une petit truc, manger un petit bout, ne plus décliner les invitations. C'est important d'avoir une vie sociale, pour le moral. Avec 400 euros, tu ne peux pas vraiment vivre.

Si la formation que je dois faire en alternance est encore repoussée, tant pis, je vais directement travailler. J’ai besoin d’avancer, j’en ai marre d’attendre. J'ai déjà déposé mon CV dans des magasins et restaurants. Mais je n’ai pas eu de réponses. Là, je viens de passer un entretien pour être animateur dans une école lors des moments de pause. Ils doivent me donner leur réponse.  »

 

Jimmy : « Sans l'allocation du Contrat d'engagement jeune, je risque de me retrouver à la rue dans trois mois »

Jimmy, 20 ans - Castillon-la-Bataille (Gironde)

 
Être pauvre à moins de 25 ans : parcours de jeunes précaires
Jimmy, dans le bureau de Stéphanie Doussot (tout à fait à gauche), conseillère à la mission locale de Castillon-la-Bataille.
 

« Au niveau de l'école, j'ai décroché dès la sixième. J'étais l'élève qui dormait la tête posée sur les bras croisés, au fond de la classe. J'ai arrêté ma scolarité à 16 ans, sans aucun diplôme. 

Depuis, c’est simple, je n’ai rien fait à part des petits boulots au black dans la restauration, la vigne, le bâtiment et le jardinage. Pendant quelques mois, j'ai fait des missions intérim comme agent d’accueil au stade Atlantique de Bordeaux. Mais je devais y aller en train puis en tram, ça me faisait 1h30 de trajet. C’était long et j’arrivais souvent en retard. J'ai fini par arrêter.

Aujourd'hui, je suis prêt à prendre n'importe quel boulot, mais dans le coin, sans permis, ni scooter, c'est compliqué de trouver quelque chose. J'ai fait une demande d'aide pour financer mon permis de conduire. J'attends la réponse. 

Je suis intéressé et motivé pour m'engager dans un Contrat d'engagement jeune (CEJ). Ça me permettrait de me former et de trouver un vrai boulot. Je voudrais travailler dans les espaces verts. Je ne peux pas rester enfermé, j'aime être dehors.
 

Avec 500 euros par mois, je me trouverais un studio dans un endroit où il y a du travail.


J'avoue que l'allocation de 500 euros que je pourrais toucher tous les mois dans le cadre du CEJ m'aiderait énormément. Sans cela je risque de me retrouver à la rue dans trois mois.

Aujourd'hui, je vis avec mon ex-petite amie. Nous sommes séparés depuis sept mois et la cohabitation est de moins en moins supportable. Mais je ne peux pas partir, car je n'ai aucune ressource et je dépends d'elle qui touche le RSA. Mon père, qui est peintre en bâtiment à la retraite, m’aide aussi un peu, même s’il gagne moins de 1 000 euros par mois. Je n'ai plus trop de contacts avec ma mère qui a des problèmes d'addiction à l'alcool. 

Si j'avais accès à un revenu type RSA, je ne resterais pas jouer à la console. Avec 500 euros par mois, je me trouverais un studio - pour avoir mon intimité -, dans un endroit où il y a du travail. À Bordeaux, par exemple, où on peut trouver du boulot dans la restauration, chez Mc Donald's, dans le ménage...

Je suis quelqu'un de débrouillard. Malgré le fait que je suis dans la m****, j'arrive toujours à m'en sortir. 500 euros ce serait un coup de pouce pour avancer. Mon objectif, c'est un travail stable et un vrai salaire qui permet de vivre normalement. »

 

Océane : « Le RSA m'a d'abord permis de manger tous les jours à ma faim »

Océane, 22 ans - Castillon-la-Bataille (Gironde)

« J'ai arrêté l'école en milieu de troisième, sans diplôme. Assez jeune, j'ai rompu les liens avec mes parents, je n'ai aucune aide de leur part. À l'âge de 19 ans, après m'être séparée de mon petit ami, je me suis retrouvée à la rue. J'y ai vécu un an, sans argent, à faire le tour des assos pour manger. 

Il y a deux ans, je suis devenue maman. Du coup, j'ai pu accéder au RSA. C'est ce qui m'a permis de sortir de la galère. Déjà, je pouvais enfin manger tous les jours à ma faim. Et puis, savoir qu’on a un revenu qui va tomber à la fin du mois, qu’on ne va pas se retrouver dans de grosses difficultés, ça fait du bien, ça libère l’esprit. On voit l'avenir plus sereinement. Je peux penser à d'autres choses, comme mon projet professionnel.
 

J'ai beau avoir de l'imagination et être force de proposition, si je n'ai rien à mettre dans le dossier...


J'aimerais monter une épicerie ambulante. Mais pour créer son entreprise, il faut avoir un minimum d'apport. Quand il n'y a pas papa et maman derrière pour nous prêter de l'argent, comment on fait ?

C'est souvent compliqué d'obtenir une aide financière ou une formation. J'ai beau avoir de l'imagination et être force de proposition, si je n'ai rien à mettre dans le dossier... Parfois, on ne peut rien faire, on est bloqué dans une impasse. Pour beaucoup de boulots ou de formation, dans le coin, il faut le permis. Mais pour payer le permis, il faut soit travailler, soit être déjà dans une démarche de formation.

Le RSA, c'est bien, ça assure une stabilité, mais ça ne résout pas tout. Aujourd'hui, je voudrais me former et trouver du travail dans la vente. Comme cela, je pourrais essayer de mettre des sous de côté pour fincancer mon projet. Mon objectif, c’est de ne plus être au RSA. »

 

Léa : « ​C'était important de partir pour m'ouvrir des horizons  »

Léa, 20 ans - Lens (Pas-de-Calais)

 
Être pauvre à moins de 25 ans : parcours de jeunes précaires
Léa, dans sa chambre du FJT d'Apprentis d'Auteuil, à Lens.
 

« C'était important pour moi de partir de chez ma mère. Pour m'extraire d'une ambiance conflictuelle, et pour avancer dans mes projets : gagner en indépendance, rencontrer d'autres personnes, m'ouvrir des horizons et me faire aider dans les démarches. Chez moi, il n'y avait personne pour m'aider. À 17 ans et demi, après avoir passé mon bac en gestion et administration, j'ai fait une demande de Contrat jeune majeur (CJM). Un an plus tard, j'ai eu une réponse positive.

Dans notre département, l'allocation du CJM est de 680 euros mensuels. C'est plus qu'ailleurs. Cela me permet de mettre un peu d'argent de côté pour financer mon permis de conduire. Je pourrais demander une aide pour le permis, mais, avant de la solliciter, je préfère attendre de voir si je n'aurais pas plutôt besoin d'une aide pour financer une formation. 

difficile d'avancer

Grâce à ces 680 euros, j'ai pu quitter le domicile familial et trouver un logement au foyer des jeunes travailleurs (FJT) d'Apprentis d'auteuil, à Lens. Ça me rassurait de ne pas emménager seule, de passer par un "sas" où je serai accompagnée. Je suis extrêmement timide. Je peux faire les démarches, je sais comment les faire, mais ça me stresse. Alors je repousse. S'il n'y a pas quelqu'un derrière, j'ai un peu de mal. 

J'ai été à la mission locale, dans ma commune, mais ce n'était pas trop fait pour moi. Les rendez-vous n'étaient que tous les mois, quand ils n'étaient pas annulés. C'était souvent des conseillers différents et c'était à chaque fois un peu court, on ne s'étendait pas. On ne parlait pas vraiment de ce que je voudrais faire, des formation possibles. C'est vrai que j'arrivais avec trop d'idées (j'aime beaucoup de choses), du coup les personnes en face de moi semblaient un peu perdues. Bref, c'était difficile d'avancer concrètement.
 

Je me suis lancée dans quatre projets professionnels, mais qui n'ont pas abouti.


Ici, au FJT, il y a un dispositif d'accompagnement avec un organisme partenaire. Tous les jeudis, je vois une accompagnatrice, Anaïs. Je peux aussi l'appeler ou aller la voir à son bureau en cas de besoin. Par exemple, si je n'ai pas de réponse à une demande de stage et que ça devient urgent. 

Depuis ma signature du CJM, il y a un an et demi, je me suis lancée dans quatre projets professionnels, mais qui n'ont pas abouti. Pour les deux premiers métiers visés - assistante vétérinaire et aide soignante animalier - je n'ai pas trouvé de contrat d'apprentissage. Ce sont des secteurs où il y a peu de places et souvent ils gardent leurs apprentis à la fin de la période d'alternance.

Pour mon troisième projet, fleuriste, je ne suis restée qu'une semaine en apprentissage. Ils n'avaient rien à me faire faire, je passais mes journées à attendre, donc, j'ai préféré arrêter. Et pour mon quatrième projet - agente de sécurité - j'avais un problème de mobilité, comme je n'ai pas le permis. Aujourd'hui, je viens de m'inscrire pour passer le concours d'entrée dans la police. 

Ce n'est pas évident de trouver sa voie. L'intérêt du CJM, qui peut durer trois ans (contrairement au Contrat d'engagement jeune qui ne dure qu'un an), c'est que cela laisse le temps de l'"échec", de tester plusieurs métiers avant de trouver le bon.  »

 

Steffy : « J'ai dû tout arrêter pour aider mon père »

Steffy, 24 ans - Prémery (Nièvre)

« J’ai eu un parcours compliqué à l’école à cause d’une phobie scolaire. Je n’ai pas fini mon année de troisième ni passé mon brevet. J’ai commencé une année de seconde, mais je ne suis pas non plus allée au bout. Mes parents n’avaient pas les moyens de me scolariser à la maison. En 2013, à 17 ans, je suis sortie du système scolaire, sans diplôme ni perspective d’avenir. 

La mission locale ne m’a pas beaucoup aidée. Je suis allée voir l’armée, à Nevers (le chef lieu du département de la Nièvre.Ndlr). Ils m’ont orientée vers un Établissement pour l'insertion dans l'emploi (Epide). J’y suis restée deux ans. On y fait du sport, de l’informatique. Ils nous accompagnent pour trouver du travail. J’étais nourrie, logée. Je recevais 210 euros par mois pour financer les aller/retour dans ma famille. Et j’avais la perspective de recevoir à la sortie l’équivalent de 90 euros par mois, sur le temps que je suis restée là-bas, à condition d’avoir un boulot. Ça a été mon cas. J’avais trouvé un service civique de 10 mois, à Mâcon.

reprendre les études

J’ai donc commencé à travailler, avec quelques sous de côté. L’Epide m’avait trouvé une solution d’hébergement sur place, via une association : une colocation pas trop chère. C’est l’asso qui s’est occupée de toutes les démarches administrative pour toucher l'allocation logement. C’était vraiment une entrée douce dans la vie active. Le service civique se passait bien, je n’étais payée que 500 euros mais j’arrivais tout de même à économiser un peu. Et puis, j’avais toujours l’argent de l’Epide. J’envisageais de reprendre les études, à Besançon.

Mais à la fin des 10 mois à Mâcon, en juillet 2016, mon père m’a demandé de rentrer à Prémery, car il était au chômage et avait besoin que je l’aide financièrement. Ce n'était qu'une questions de mois. Une entreprise à but d'emploi (EBE) était en train d'être créée sur la commune dans le cadre de l'expérimentation Territoire zéro chômeur de longue durée. Il comptait y être embauché.

À Prémery, je suis retournée voir la mission locale, mais ils n'avaient rien de concret à me proposer, ils ne m'ont pas parlé de la Garantie jeune. Le projet d'EBE se profilait, avec la perspective d'un CDI et d'un salaire qui me permettraient d'entrer dans la vie active. J'ai choisi de m'investir bénévolement dans ce projet collectif de création d'entreprise. J'ai signé mon contrat à l'EBE 58 en mai 2017. J'y suis toujours. Je gagne le Smic.
 

Pendant dix mois, nous avons vécu sur mes économies.


Pendant les dix mois qui se sont écoulés, entre mon retour à Prémery et notre embauche, mon père et moi, à l'EBE 58, nous avons vécus tous les deux sur mes 2500 euros d'économie, soit 250 euros par mois. Mon père ne touchait aucun revenu. Je l'ai forcé à aller voir une assistante sociale, je l'ai poussé mais je n'ai pas réussi à faire en sorte qu'il trouve une autre aide que celle que je pouvais lui apporter.

Quand on est jeune, qu'on commence la vie active et qu'on arrête tout pour aider un parent, on ne connaît pas les droits et les dipositifs qui existent - je ne connaissais même pas le RSA -, et on n'est pas forcément soutenu.

Heureusement, mon père est propriétaire, donc nous n'avions pas de loyer à débourser. Mais avec 250 euros, il fallait payer l'essence, l'assurance automobile, l'électricité, internet, et se nourrir. Parfois, on nous donnait de la nourriture, sinon on mangeait beaucoup de pâtes. Et on se rationnait : parfois le repas se résumait à un verre de pâtes pour deux. 

un revenu minimum

Je sais que certains jeunes obtiennent un revenu en intégrant un dispositif via la mission locale, mais moi je n'ai pas eu cette opportunité. Honnêtement, un revenu minimum pour les jeunes, ce serait utile. Peut-être qu'en percevant le RSA, j'aurais pu envisager autre chose. J'aurais pu essayer d'aider mon père, avec mes économies, tout en poursuivant mes projets grâce à ce revenu. J'aurais pu prendre logement à Besançon et y chercher du travail, ou peut-être même y faire des études, avec un job à côté pour les financer.

J'aurais eu d'autres possibilités qu'à Prémery où je me suis retrouvée bloquée. À Prémery, pour quelqu'un qui n'a pas le permis, les perspectives sont fermées : il n'y a pas d'offres de formation sur place et pas forcément de bus aux bons horaires pour suivre un cursus ailleurs. 

Grâce au salaire de l'EBE, j'ai pu passer un permis AM et m'acheter une voiture sans permis. En septembre, j'ai quitté la maison de mon père pour m'installer à Nevers. J'aimerais reprendre une formation. Je suis en train de regarder les possibilités. »

 

Ces témoignages ont été recueillis dans le cadre de notre enquête « Moins de 25 ans : comment prévenir leur précarité », publiée dans le magazine Résolutions du mois de mai et disponible en PDF ci-dessous : 

 

Résolutions Mai 2022

À travers 40 pages d'enquête, de débat, de grand entretien et de reportages, Résolutions, magazine du Secours Catholique et supplément au trimestriel Messages, met en perspective l'expertise de l'association en matière de lutte contre la pauvreté et l'exclusion en France et dans le monde.
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Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique ; ©Sébastien Le Clézio / Secours Catholique
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