Gilets jaunes : les plus précaires entrent dans le débat

Gilets jaunes : les plus précaires entrent dans le débat

Publié le 29/01/2019
Angers, Niort
 

Parce que la justice sociale est au cœur de son projet de lutte contre les causes de la pauvreté, le Secours Catholique a choisi de contribuer au grand débat qui fait suite à la crise sociale des "gilets jaunes".

Avec un parti-pris : se faire le porte-voix des plus précaires dans ce temps politique fort. 

Un peu partout en France, à l’échelle locale, l’association organise ainsi des espaces de discussion afin qu’émergent, sur les questions tant sociales, qu’environnementales ou démocratiques, les points de vue et propositions pour le changement de celles et ceux qui vivent la précarité au quotidien ou qui s’engagent pour la faire reculer. 

Reportage à Angers et Niort.

 

À Angers : « Nous, on est des petits »

 

D’ordinaire, le vendredi après-midi, au Petit Mathurin - local associatif au pied d’une barre HLM du quartier populaire de la Roseraie, au sud de l’agglomération d’Angers - on « bricole », on joue à la belote ou on se donne rendez-vous en vue d’une sortie collective.

Mais ce vendredi-là, le programme est chamboulé. Les habitués du « Pont de l’amitié » - ainsi que se nomme ce groupe de convivialité – ont accepté de débattre de la crise sociale des « Gilets jaunes ». 

Assis autour des tables alignées en configuration réunion, Lucienne, Fabrice, Hélène, Jean-Claude, Jean-Michel, Odile, Marie-Françoise et les autres – au total une douzaine de personnes - sont d’abord intimidés par la question initiale que Pierre Fillaudeau, animateur du territoire et du présent débat, leur soumet pour amorcer les échanges : « En quoi la colère exprimée par le mouvement des "gilets jaunes" rejoint ou non ce que vous pouvez vivre dans votre quotidien ? »

Le silence se prolonge. « Allez, le plus dur est de se lancer ! », encourage Pierre. 

désarroi face aux violences

Lucienne se jette à l’eau. Cette sexagénaire, « doyenne » du groupe qu’elle fréquente depuis plus de vingt ans, exprime d’abord son désarroi face aux violences et dégâts matériels en marge des manifestations qui ont eu lieu le week-end précédent à Angers. Beaucoup, autour de la table, acquiescent.

« C’est dommage, car on entend davantage le buzz autour des casseurs que les revendications des gilets jaunes, qui passent après », déplore Fabrice. Il pointe lui aussi les violences entraînées par le mouvement, qui, selon lui, ne concourent pas à faire progresser les revendications de fond, bien au contraire. « Je les comprends, les gilets jaunes, dit-il, et en même temps, jusqu’à quand ça va durer ? On n’a pas mérité ça… C’est finalement contre nous, et c’est dommage ». 

 

Je trouve qu’on aide les riches, mais pas les petits. Et nous, on est des petits…

Lucienne

Le groupe en vient aux difficultés du quotidien. On parle de mobilité – la plupart se déplacent à pied ou sont tributaires des bus –, des solutions pour manger sainement et à prix raisonnables – notamment via les systèmes de paniers solidaires en circuit court qui existent dans le quartier –, et surtout de pouvoir d’achat et d'inégalités. 

« Moi, ma retraite, même si j’ai travaillé toute ma vie, elle est pas grosse », témoigne Lucienne. Elle poursuit : « Je trouve qu’on aide les riches, mais pas les petits. Et nous, on est des petits… Aux infos, j’ai entendu des gilets jaunes qui se plaignent avec 2000 euros de salaire, mais moi, qu’est-ce que je devrais dire ! »

Son voisin embraye : « On prend aux pauvres, mais pas forcément aux riches. Le président a l’air de s’en foutre de nous. » « C’est vrai, il s’en fout de nous », approuve sans ambages Lucienne. 

 

Pierre prend scrupuleusement en notes les interventions de chacun. Ce matériau, a-t-il préalablement expliqué aux participants, permettra à l’association de « porter au niveau national, dans les discussions avec le gouvernement ou avec d’autres acteurs associatifs, votre parole, au plus proche de ce que vous dites ».

« J’ai l’impression que les gilets jaunes parlent des "moyens pauvres", mais pas des très pauvres, relance Odile. On n’a pas le sentiment que sur les ronds-points, on se préoccupe beaucoup des chômeurs par exemple. »

Lucienne renchérit : « Ceux qu’on trouve aux Restos du cœur, c’est pas ceux qui vont se plaindre et aller manifesterMoi, par exemple, je n'ose pas demander une plus grosse retraite. C’est un peu une honte, je n’y arriverais pas. Mais c’est bien que certains osent le faire ! »

 

À nous entendre tous, si on était à un rond-point, on en aurait des choses à dire ! 

Odile

Déclenchant quelques rires, Chantal se dit prête à « enfiler un gilet jaune, car je gagne pas assezEt aussi pour défendre les personnes âgées en maisons de retraite qui doivent payer des sommes considérables ».

Hélène, elle, évoque le sort des jeunes : « Quand je vois ma petite-fille de 17 ans, sans école, sans travail, je m’inquiète pour elle. Elle n’est pas assez accompagnée ». Quant à sa dernière fille, en situation de handicap, elle ne parvient pas à trouver de lieu de stage, en raison de problèmes d’accessibilité. « Elle se morfond à la maison ! »

« Globalement, résume Fabrice, je partage le combat des gilets jaunes pour un monde plus juste. Mais ils en oublient : les chômeurs, mais aussi les personnes handicapées. Il n’y a pas seulement les salariés qui ne gagnent pas assez… Il ne faut enterrer personne. » « À nous entendre tous, rebondit Odile, si on était à un rond-point, on en aurait des choses à dire ! »

 

À Niort : « On parle taxes, impôts… mais on oublie de parler des minimas sociaux »​

 

À Niort, c’est un samedi après-midi qu’a choisi Aurélie Mercier, animatrice du Secours Catholique du Poitou, pour organiser un temps de réflexion « ouvert à tous ». L’invitation a été entendue : une bonne vingtaine de participants s’est installée autour des petites tables rondes, face à l’animatrice et son paper board

C’est le premier débat proposé à Niort, toutes organisations confondues. Alors Louis, féru de discussions, engagé à l’Udaf (Union départementale des associations familiales), président d’un conseil de quartier, a sauté sur l’occasion. Karine aussi. Cette mère de famille, habitante du quartier, se dit branchée « zéro-déchets » et consciente que « quelque chose d’important s’amorce et qu’il faut y prendre part ». Elle a été avertie de l’événement via Facebook. Un autre participant a, quant à lui, a vu passer l’info dans la presse locale. 

 

Je suis demandeuse d’emploi, et je me suis parfois sentie stigmatisée par certains slogans.

Nathalie

« Moi, le mouvement des gilets jaunes me rejoint… car il dit tout haut ce que je pense tout bas, lâche ce dernier, provoquant quelques murmures. La hausse de la CSG sur les retraites, les inégalités sociales… Quand on va tout seul le dire à une administration, on est mort, alors qu’en groupe, a priori, on est écouté. »

Comme à Angers (lire plus haut), la question de la violence liée au mouvement alimente les échanges. « Je l’ai ressentie au plus profond de moi-même, ça a nui à la qualité des revendications. Moi, ça m’a beaucoup blessée », témoigne une participante. « Il fallait peut-être en passer par là », poursuit une autre. « Peut-être que la violence n’est pas justifiée, mais elle est compréhensible », complète un troisième. « On a aujourd’hui un climat de haine, une population scindée… On est les uns contre les autres », insiste la première. 

idées divergentes

Certains participants se disent gênés par l'impression d'une recherche de boucs émissaires. « Je suis demandeuse d’emploi, et je me suis parfois sentie stigmatisée par certains slogans, confie Nathalie. Les gens ont des idées divergentes, et cela peut vite monter crescendo, à coups d’amalgames du genre : il y a trop d’immigrés, trop de chômeurs… Moi, ça me désoriente. »

« La colère retombe toujours sur l’autre, abonde Alain. Pour ceux qui bossent sans gagner assez, elle retombe sur le chômeur ; pour ceux qui ont besoin de nouvelles lunettes mais qui ne peuvent pas se les payer, elle retombe sur l’étranger qui touche des aides… »

 

Je suis en invalidité depuis mes 35 ans, et je perçois 500 euros par mois. Des impôts, j’aimerais bien avoir à en payer.

Dany

Comme à Angers encore, l’absence de certains sujets parmi les revendications portées par le mouvement frappe les débatteurs : pas un mot sur la santé ou très peu, selon eux ; rien non plus sur l’éducation. Une participante a mis sur la table, dès le début des échanges, la question du logement. 

« Le logement pour tous, c’est la priorité ! Éviter les expulsions ! Je ne comprends pas pourquoi les gilets jaunes ne se battent pas pour ça. Moi, je suis passée par la rue, je peux vous dire que c’est important ! »

Un grand dégingandé, un certain Dany, prend la parole à son tour : « On parle taxes, impôts… mais on oublie de parler des minimas sociaux. Or, moi, je suis en invalidité depuis mes 35 ans, et je perçois 500 euros par mois. Des impôts, j’aimerais bien avoir à en payer. »

Il poursuit, la voix tendue : « J’ai vu des gilets jaunes avec de grosses voitures, qui vont partir en vacances à la neige après  : je ne les jalouse pas, ils travaillent, ils gagnent leur vie. Mais ma situation à moi, on n’en parle pas, et elle ne changera pas ! On n’est sans doute pas assez nombreux dans mon cas pour aller occuper des ronds-points. Je n’ai pas de voiture, je suis obligé d’habiter chez mes enfants, je ne vais pas au cinéma, pas au resto. Je ne vis pas. » Dans la salle, certains opinent de la tête.

 

Puis les participants se répartissent en petits groupes. Le but : échanger sur des thématiques telles le pouvoir d’achat et les inégalités, la  justice fiscale, la transition écologique, le vivre ensemble, la démocratie… pour faire émerger des propositions, locales ou nationales, permettant de construire une société juste, durable et fraternelle ; en un mot : changer les choses.

Se retrouver au sein de cercles plus intimes libère la parole des plus timides. « Je n’ai pas osé le dire devant tout le monde, confie Brigitte, mais je me sens très concernée par le mouvement. Je suis retraitée, avec 980 euros de pension. Après 34 ans de mariage, je vis seule, en HLM avec un loyer de 500 euros. Je n' ai pas droit aux APL parce que j’ai mis de côté la moitié de la vente de la maison. Je dois continuer à travailler, pour améliorer un peu mon budget : 35 heures par mois comme aide à domicile. Et on ne me rembourse que 38 centimes du kilomètre… »

mention utopique

Nathalie, elle, partage à nouveau, sa difficile expérience du chômage. « Je suis en fin de droits ; je touche aussi une petite pension pour invalidité, ce qui me fait 800 euros pour vivre. Je me lève tôt, je fais des recherches d’emploi, je suis bénévole… À 50 ans, pour une femme, c’est difficile de trouver ! J’ai dû perdre 50 kg car si on est grosse, on est encore plus discriminée. Quant aux formations, quand on n’a pas l'occasion d'appliquer ce qu’on a appris, on finit par en perdre la moitié... Et au fil de tout ça, on perd aussi confiance en soi… »

Sur les grandes feuilles de paper board, chaque groupe inscrit ses propositions : « augmentation du Smic à 1700 euros net », « écarts de salaire de 1 à 20 », « lutte contre les paradis fiscaux » lit-on ici. « Reconnaissance du vote blanc », « améliorer la représentativité par une part de proportionnelle », voit-on ailleurs.

« Ré-humaniser les services publics et aider les commerces de proximité », « ouvrir davantage les centres sociaux culturels, notamment le samedi », « refaire des villages dans nos villes », précédé de la mention « utopique », préconise une troisième affiche. 

Faire tâche d'huile

À Angers, l’après-midi de discussion a suscité chez certains l’envie de prolonger les échanges. Pierre, l'animateur, s'en félicite.

À Niort, les participants souhaitent qu’un compte-rendu soit transmis à la mairie et à la Préfecture. La suggestion est aussi faite « d’essayer d’appliquer nos propositions à notre niveau ». « Et pour lutter contre les paradis fiscaux, comment je fais ? », s’amuse quelqu’un. 

« S’il y a quelque chose de positif dans ce mouvement, c’est qu’il nous amène à réfléchir ensemble, alors que jusque-là, on le faisait chacun dans notre coin », se réjouit Louis. « C’est important que de petits cercles de discussion comme celui qu’on vient de vivre se développent, fassent tache d’huile, confirme Karine, qui ne regrette pas non plus de s'être déplacée. Car la crise va durer, le changement va prendre plusieurs années. Et entendre l’autre, c’est comme cela qu’on fait société. »

Clarisse Briot
Crédits photos : ©Steven Wassenaar / Secours Catholique
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