Journée mondiale de la traite : écouter les victimes

Publié le 24/07/2018
 

Ce 30 juillet marque la Journée mondiale de la dignité des victimes de la traite d’êtres humains.

L’exploitation criminelle de femmes, d’hommes et d’enfants à des fins diverses, dont le travail forcé et l’exploitation sexuelle, concerne plusieurs dizaines de millions de personnes dans le monde.

Depuis plusieurs années, le Secours Catholique, coordinateur du Collectif "Ensemble contre la traite des êtres humains", se mobilise pour que les victimes soient écoutées, reconnues et accompagnées et que des moyens et des outils pour lutter contre ce fléau soient déployés, au niveau national comme international.

Le Collectif s’appuie pour cela sur la parole des personnes ayant subi l’emprise de réseaux afin qu’elles accèdent à leurs droits et ne soient plus des invisibles.

 

Maria : « C'est quelque chose qui vit en moi et je n'arrive pas à le vaincre. »

 

Maria, 42 ans, vit à Fort-de-France, en Martinique, depuis 14 ans. Elle est Dominicaine. À l’âge de 16 ans et pendant plusieurs années, elle a été victime d’un réseau de prostitution.

«  Une dame de Saint-Domingue cherchait des jeunes filles. Elle m'a dit que c'était pour aller travailler à l'usine au Venezuela. Je ne vivais pas dans la misère, je ne mourrais pas de faim, mais j'avais 16 ans et l’envie de découvrir le monde.

Nous étions un groupe de neuf jeunes filles. En fait, nous avons atterri au Suriname et avons été conduites dans une boîte de nuit pour y être prostituées.

Les trois premiers jours, après que nous nous sommes rendues compte qu'on nous avait trompées, nous avons refusé de descendre dans le night club. Pour nous convaincre, ils ont frappé des filles.

bloquée

Nous étions bloquées ici. On nous avait pris nos passeports. Et nous devions rembourser nos billets d'avion. Après chaque passe, avant même que l’on ait le temps de se relever, ils frappaient à la porte pour récupérer l'argent auprès du client.

Quand, deux jours par semaine, ils nous laissaient sortir pour acheter du linge ou des produits pour le corps, ils nous suivaient. Rien n'était gratuit, nous payions notre repas au restaurant du night club.

Au bout de trois mois, j'ai raconté mon histoire à un client militaire hollandais. Il nous a aidées à nous évader, trois copines et moi, avec le soutien d'un de ses amis. Nous nous sommes cachées dans la capitale pendant trois jours.

en fuite

Ils nous ont cherchées, nous risquions de nous faire tuer. Nous avons rencontré un Dominicain qui nous a aidées à passer en Guyane française, en pirogue.

Je suis arrivée à Cayenne sans papiers, comme « clandestine ». Rentrer sans rien dans mon pays, après avoir été abusée sexuellement pendant trois mois, c'était impossible, j'avais trop honte.

À Cayenne, je vivais à Chicago, dans le quartier des trafics. Un soir, j'ai été violée par l'ami d'une amie qui devait m'emmener la rejoindre à une soirée. Ce viol m'a traumatisée. Mon amie voulait que je porte plainte, mais je n'ai pas osé, car j'étais sans papiers. J'ai gardé le silence.

J'ai toujours en moi cette honte de ne pas avoir porté plainte. Pendant trois ans, je me suis prostituée. Je me suis faite agresser plusieurs fois avec un pistolet par des hommes qui voulaient mon argent.

l'après

Puis j'ai rencontré le père de mon premier enfant. Il m'a trouvé du travail comme femme de ménage. J'ai obtenu un titre de séjour d'un an. Ma vie a commencé à devenir normale.

Grâce à mon travail et à mon enfant, j'ai ensuite reçu une carte de séjour pour 10 ans. C'était beaucoup moins difficile à obtenir que maintenant. Depuis j'ai eu trois enfants et mon titre de séjour est renouvelé.

Au bout de sept ans, j'ai pu retourner à Saint-Domingue voir mes parents. Et depuis, j'y retourne régulièrement. C'est pour cela que je me suis installée en Martinique : c'est plus près et plus simple pour faire les allers-retours.

le silence

Quand j’ai revu mes parents pour la première fois, je leur ai parlé du présent : de mon travail, de mon fils. Mais je ne leur ai jamais parlé de ce qu'il s'était passé, de mes souffrances. J'ai gardé cela pour moi pendant 26 ans. Mon père est mort, il ne le saura jamais.

C'est quelque chose qui vit en moi et je n'arrive pas à le vaincre. Je suis une personne intelligente, avec du caractère. Cela a gâché ma vie. J'ai quitté l'école pour voyager et j'ai perdu toutes mes opportunités. On a profité de mon innocence. »

 

« Donner du temps aux victimes de traite pour qu'elles puissent s'exprimer et se réhabiliter »

Entretien avec Geneviève Colas, en charge de la traite au Secours Catholique et coordinatrice du Collectif "Ensemble contre la traite des êtres humains" .

 

Quels aspects de l'histoire de Maria vous semblent rejoindre les trajectoires de beaucoup de victimes de traite, notamment à des fins d’exploitation sexuelle ?

 

Comme souvent, cela commence par une tromperie. Croire que l’on va trouver du travail est un des chemins pour entrer dans la prostitution.

Il est donc important, aujourd’hui, de bien informer les jeunes qui souhaitent partir à l’étranger – par exemple les jeunes au pair – des risques qu’ils peuvent encourir et des garanties qu’ils doivent prendre quand on leur parle de travail.

La confiscation du passeport arrive très vite. Puis, systématiquement, la violence intervient, physique dans le cas de Maria, mais aussi, très souvent, psychologique, et toute aussi brutale. On leur dit qu’on va s’en prendre à leurs proches. On les menace.

 

Un accompagnement est en général nécessaire pour prendre du recul sur ce qui s’est passé.

 

Maria a une certaine liberté : elle n’a pas de chaînes aux pieds. Mais c’est trompeur : l’emprise est réelle. Les chaînes sont inutiles car ces femmes savent que si elles fuient, elles et leurs proches subiront la violence.

D’ailleurs, Maria, qui réussit à s’échapper grâce à un client, est très consciente de cette menace. La sortie de cet état expose les victimes à d’autres risques, vis à vis de la personne ou du groupe mafieux.

Finalement, Maria fait le récit d’une fuite et d’un traumatisme dont elle ne se débarrasse pas.

Un accompagnement est en général nécessaire pour prendre du recul sur ce qui s’est passé. Maria, elle, s’en sort grâce à la famille, qu’elle se crée elle-même, et grâce au travail et à un titre de séjour, obtenu puis renouvelé.

 

Reste la honte…

 

Effectivement. Et pas seulement : Maria n’a pas réussi à solder cette histoire. C’est un fardeau.

Sur le plan psychologique, s’exprimer lui aurait permis de dépasser le traumatisme, de comprendre qu’elle est une victime. Sur le plan juridique, un procès aurait abouti à la reconnaissance de ce statut.

Aujourd’hui, il donne accès, pour les femmes victimes d’exploitation sexuelle, à un accompagnement.

Maria a trouvé des solutions par elle-même, mais d’autres victimes ne réussissent pas à le faire et ont besoin des associations pour être épaulées sur les plans social, juridique et sanitaire.

C’est tout cela qui permet de réellement revivre.

 

Précisément, de journée mondiale en journée mondiale, observe-t-on des avancées dans la détection des victimes de traite et leur prise en charge ?

 

Pour les personnes victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle, la loi d’avril 2016 a constitué une avancée - du moins sur le papier – avec la définition d’un parcours de sortie.

Il faudrait maintenant que ce dernier soit mis en œuvre avec des moyens concrets et qu’il soit élargi aux victimes de traite à d’autres fins : travail forcé, mendicité forcée, contrainte à commettre des délits.

 

Le deuxième plan national se fait attendre. Nous souhaitons qu’il soit construit avec les associations et doté de moyens suffisants.

 

Le témoignage de Maria montre à quel point il est important d’entendre la parole des victimes. Ainsi, au sein du Collectif "Ensemble contre la traite", nous partons des témoignages des victimes pour faire valoir leurs droits et les droits de toutes celles qui ne peuvent prendre la parole.

Ce travail de plaidoyer est porté aux plan national, européen et international, afin que la France se dote d’une stratégie construite avec la société civile.

Le premier plan national de lutte contre la traite des êtres humains n’a pas été mis en œuvre en totalité faute de volonté politque et de moyens. Le deuxième plan se fait attendre.

Nous souhaitons qu’il soit construit avec les associations, qu'il soit doté de moyens suffisants et qu’il présente des projets-pilotes (comme l'expérimentation d'un lieu d'hébergement pour les victimes le temps de leur procès ou celle concernant l’éloignement de mineurs pour éviter qu’ils ne soient repris par les réseaux). Et non pas seulement à Paris, mais dans toute la France et en ciblant les différentes formes de traite.

 

Au niveau international, comment le Secours Catholique, avec le Collectif, essaie de faire évoluer outils et moyens de lutte contre la traite, notamment auprès de l’ONU ?

 

Pour faire avancer cette question, nous privilégions une approche par les droits de l’Homme. En effet, il ne s’agit pas d’obtenir des dispositifs spécifiques pour les victimes mais de faire valoir l’accès à leurs droits, en tant qu’êtres humains.

Depuis plusieurs années, nous sommes engagés dans une démarche (qui a beaucoup participé à rendre visible notre travail avec les personnes victimes) vis-à-vis du Comité des droits de l’enfant. Avec des jeunes concernés, nous avons fait des propositions qui ont été prises en compte par l’ONU.

Cette année, nous sommes intervenus dans le cadre de l’Examen Périodique Universel de la France, un mécanisme de l'ONU consistant à observer comment la France applique la Déclaration des droits de l’Homme.

Nous nous sommes exprimés sur les limites de l’action de la France en matière de lutte contre la traite et notamment envers les mineurs étrangers non accompagnés.

 

Il faut instaurer un meilleur repérage aux frontières des personnes à risques : familles, mineurs isolés...

 

En juin dernier, lors de la 38e session du Conseil des droits de l’Homme à Genève, nous avons soulevé plusieurs points, parmi lesquels l’urgence pour la France de mettre en place un mécanisme national de référence pour l’identification et l’accompagnement des victimes ;  l’instauration d’un meilleur repérage aux frontières des personnes à risques (familles, mineurs…) ou encore le principe de non-poursuite des personnes ayant commis des délits sous l’emprise de la traite.

Pour porter la problématique dans un cadre mondial, nous travaillons aussi avec la rapporteure spéciale auprès des Nations Unies, soulignant en particulier auprès d’elle la vulnérabilité des personnes migrantes et des mineurs non accompagnés.

Nous appelons à une collaboration au niveau international, entre pays, car la traite est évidemment un sujet mondial. Nous plaidons aussi pour que du temps soit donné aux victimes afin qu’elles puissent s’exprimer, sans craintes de représailles, et se réhabiliter pleinement.

 

Les victimes de traite suivies par les associations en France

Benjamin Sèze, Clarisse Briot
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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