Kachins : le conflit oublié de Birmanie

Publié le 29/05/2018
Birmanie
 

Alors que les Rohingyas continuent de fuir la Birmanie pour le Bangladesh voisin, une minorité, les Kachins (majoritairement chrétiens), est aussi menacée dans le nord du pays.

Une guerre oppose en effet l’armée birmane aux rebelles kachins de la KIA (Kachin independence army), chassant des milliers de civils de chez eux.

Depuis avril dernier, l’armée bombarde la zone. La Caritas birmane, Karuna, partenaire du Secours Catholique, tire le signal d’alarme et appelle à la protection des civils.

 

 

Entretien croisé avec Raymond Sumlut Gam, évêque de Banmaw et président de Karuna, Francis Daw Tang, évêque de Myitkyina, et Philip Za Hawng évêque de Lashio.

 

Quelle est la situation humanitaire dans l’État Kachin et le nord de l’État Shan, tous deux touchés par le conflit ?

 

Francis Daw Tang : Les avions de l’armée birmane, la Tatmadaw, survolent la zone et lâchent des bombes. Les explosions ont tué des personnes mais il est difficile d’en connaître le nombre exact. Depuis avril, 4000 à 5000 civils ont dû fuir et abandonner leurs maisons. Ils ont rejoint les quelques 170 camps de déplacés déjà existants. Car rappelons qu’après 14 ans de cessez-le-feu, le conflit a repris en 2011, faisant plus de 110 000 déplacés.

Mais beaucoup de civils sont aussi coincés en forêt, sans rien. Ils manquent de nourriture et d’eau. Nous essayons de tout faire pour venir en aide aux populations mais l’armée bloque les ONG qui apportent de l’aide. Nous avons rencontré les autorités locales mais elles ne peuvent rien faire : elles n’ont aucune influence sur l’armée. Les militaires ont en fait peur que la nourriture apportée tombe aux mains de rebelles de la KIA.

 
Que fait Karuna, la Caritas birmane, sur le terrain ?

 

Francis Daw Tang : Nous apportons de l’aide tant que nous le pouvons. Pour les 4000 arrivés récemment dans les camps, nous leur avons fourni des tentes, des toilettes, de l’eau, de la nourriture. Nous avons aussi ouvert des écoles. Et nous aidons les civils qui ont perdu leurs papiers en quittant leurs maisons.

 

Nous avons réussi à sauver 2000 personnes mais actuellement la situation est bloquée.

 

Raymond Sumlut Gam : C’est plus compliqué avec les civils cachés dans les bois. Ils ne peuvent pas sortir de la jungle car les militaires contrôlent les zones extérieures et c’est dangereux. Nous mettons tout en œuvre pour les secourir en négociant avec l’armée birmane : nous avons demandé au Haut commandant d’autoriser des membres de Karuna à aller à la rencontre des civils pour les évacuer dans des villes. Nous avons réussi à sauver 2000 personnes mais actuellement la situation est bloquée.

 

Quelles sont les causes du conflit kachin ?

 

Philip Za Hawng : C’est avant tout une guerre pour les ressources naturelles (or, jade, ambre, bois). L’État Kachin est une région riche et stratégique. L’armée a toujours exploité les ressources de cette région et les gains vont dans ses poches. D’où la naissance de la rébellion. D’ailleurs, la KIA aussi utilise les ressources naturelles pour se financer et s’armer. La majroité des Kachins aimeraient aller vers un fédéralisme. Le partage du pouvoir permettrait de mettre fin à ce conflit vieux de six décennies. Mais l’armée refuse et veut garder le contrôle de la région. De notre côté, nous prônons un fédéralisme transparent avec une gestion des ressources naturelles par des observateurs neutres.

 

Le partage du pouvoir permettrait de mettre fin à ce conflit vieux de six décennies.

 

Francis Daw Tang : Aujourd’hui, la première victime est la population. Ceux qui détiennent les armes déterminent la vie et la mort des civils. Et cela crée des dommages sur notre peuple. Les nouvelles générations, désemparées, sont par exemple pris dans les trafics de drogue et la traite des êtres humains.

 

La situation des Rohingyas est aussi difficile… Diriez-vous que la Birmanie a un problème avec ses minorités ?

 

Philip Za Hawng : Toutes les minorités ont le même désir : celui de créer un État fédéral, plutôt que d’avoir cet État centralisé dirigé par l’armée. Même si aujourd’hui, le pouvoir est officiellement aux mains des civils, l’armée détient encore des portefeuilles clés comme la Sécurité et l’Intérieur, et 25 % des sièges du parlement permettant de bloquer toute réforme constitutionnelle. Or, l’armée, dominée par l’ethnie Bamar (des bouddhistes), ne respecte pas les minorités. Celles-ci ne peuvent pas monter dans la hiérarchie, aussi bien dans le domaine militaire que politique. Nous voulons juste que les Kachins aussi vivent dans le respect de leur dignité humaine, comme tous les peuples.

 

Agissez-vous sur le plan politique pour faire changer les choses ?

 

Philip Za Hawng : Nous promouvons une solution politique. Ainsi, nous essayons d’influencer la KIA et l'armée birmane pour ouvrir un dialogue. Nous veillons aussi à favoriser la représentativité des minorités aux Parlements régional et national. Enfin, nous attirons l’attention de la communauté internationale sur ce conflit oublié de Birmanie. Nous avons par exemple rencontré le Ministère français des affaires étrangères pour lui demander d’agir pour la paix dans notre pays. Les Kachins ont un profond désir de paix et de normalisation de leurs vies.

Propos recueillis par Cécile Leclerc-Laurent.
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