Martinique : s’engager pour l’avenir

Martinique : s’engager pour l’avenir

Publié le 17/09/2018
Martinique
 

C’est l’histoire d’un département français où vivent 380 000 habitants entourés d’eau. Un territoire rural où les problématiques sont exacerbées par l’insularité et l’éloignement de la métropole.

Pour du travail ou une formation, si vous ne trouvez pas sur place, la principale alternative se trouve à 7 000 km. Cette situation joue fortement sur la cohésion sociale et familiale.

Face à cela, le Secours Catholique a fait des liens intrafamiliaux, de l’emploi et de la formation de jeunes leaders ses priorités. Un engagement pour l’avenir.

 

Enquête : Un besoin de liens solides

La société martiniquaise fait face à un bouleversement des équilibres sociaux et familiaux. Dans ce contexte, le Secours Catholique mise sur un travail de fond avec les familles.

Le dernier panorama social de la Martinique, publié par l’Insee le 28 mars, est impressionnant. Dans ce département français de 380 000 habitants, près d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté et le taux de chômage est deux fois plus élevé qu’en métropole.

À signaler également, un important “halo du chômage”, constitué de personnes non comptabilisées comme demandeuses d’emploi, car ayant renoncé à toute recherche active, mais qui souhaitent travailler.

« Ces personnes inactives en recherche d’emploi sont les plus touchées par la pauvreté, avec les personnes isolées, les jeunes et les familles monoparentales », constate Marcette Louis-Joseph, responsable du Secours Catholique en Martinique.

L’île compte 41 % de familles avec un seul parent (des femmes, à 90 %), soit presque trois fois plus qu’en France métropolitaine. De même, les personnes seules représentent plus d’un tiers des ménages martiniquais, contre à peine un quart il y a vingt ans.

Délitement des liens sociaux et familiaux

Au-delà des statistiques, les acteurs sociaux locaux se disent préoccupés par un délitement des liens sociaux et familiaux, avec pour conséquence une « défaillance de la solidarité communautaire de la famille élargie et du réseau local ».

« Avant, parents, enfants, grands-parents, oncles, tantes..., tout le monde vivait dans la même commune. Aujourd’hui, pour des raisons de logement ou de débouchés professionnels, les familles se sont dispersées », observe Jessica Herelle, coordinatrice du réseau Young Caritas Martinique. « Et les problèmes de transports sur l’île ne facilitent pas le maintien de liens réguliers. Sans parler de ceux qui sont partis en métropole. »

Certains observateurs voient aussi dans le phénomène d’isolement, de plus en plus fréquent chez les personnes seules ou mères célibataires, les effets de la modernisation des modes de vie, et notamment la montée de l’individualisme.

 

Une des grandes préoccupations des acteurs sociaux martiniquais est la jeunesse, souvent décrite comme oisive et démotivée. Chez les 15-24 ans, le taux de chômage grimpe à 51 %.

« Beaucoup de jeunes ne trouvent pas de formation, pas de travail, ils disent qu’on ne veut pas d’eux, alors ils traînent dans la rue », constate Gladys Coursil, référente Young Caritas au Gros Morne, dans le nord de l’île.

défiance intergénérationnelle

La jeune femme évoque aussi un changement de mentalités ces dix dernières années. « Les jeunes de 15-20 ans sont désormais tournés vers la Jamaïque et les États-unis, dans la musique qu’ils écoutent, leurs vêtements, leur langage. Cela creuse le fossé avec les générations précédentes. »

Du coup, poursuit-elle, « les rapports entre jeunes et adultes sont devenus plus difficiles. Une défiance s’est installée ». Pour Gaëlle Désiré, conseillère à la Caf de Rivière Salée, dans le sud de l’île, l’émigration de nombreux jeunes Martiniquais pour faire des études ou trouver du travail contribue aux déséquilibres sociaux et familiaux sur l’île.

« Le départ massif, chaque année, des 18-25 ans constitue une rupture générationnelle, d’autant plus problématique que c’est la tranche d’âge qui fait le lien entre les adolescents et les adultes », analyse-t-elle.

 

Refaites des liens solides, c’est la solution à 100 problèmes

Marcette Louis-Joseph, responsable du Secours Catholique en Martinique.


Sollicitées par de nombreux parents, les équipes locales du Secours Catholique ont tenté dans un premier temps d’aller voir les jeunes dans la rue pour les mobiliser autour d’ateliers et de groupes de parole. « Mais ça n’a pas pris, relate Marcette Louis-Joseph. Nous nous sommes alors tournés vers les parents. »

L’idée : agir avec eux pour reconstruire la cohésion familiale. « Refaites des liens solides, c’est la solution à 100 problèmes », déclare la responsable du Secours Catholique, citant Jean Rodhain.

Des groupes de parole hebdomadaires, animés par des professionnels du soutien à la parentalité, ont été mis en place dans neuf communes. Des vacances en famille sont régulièrement organisées – l’occasion de vivre ensemble un temps de détente loin des soucis quotidiens, tout en permettant à chaque membre de se conforter dans son rôle.

 

L'emploi en priorité

Le Secours Catholique martiniquais a aussi décidé de faire de l’emploi une priorité. « Avoir un travail stable, c’est ce que souhaitent 80 % des adultes que nous rencontrons », observe Marcette.

L’association a imaginé un nouveau dispositif d’accompagnement qu’elle a mis en place début 2017 : Solid’Art. Le principe ? Repérer chez des personnes en recherche d’emploi leurs talents et leur proposer d’en faire un métier.

C’est ainsi qu’après plusieurs années de chômage, suite à un licenciement économique, Karine, 40 ans, s’apprête à créer une entreprise de maroquinerie à base de matériaux de récupération.

Le Secours Catholique a accompagné cette ancienne assistante de gestion pendant des mois pour l’aider à affiner son projet, et parfois à y croire, et l’a mise en contact avec des partenaires (institutions, associations, mécènes) susceptibles de soutenir une telle initiative.

Pour elle, comme pour cinq autres porteuses de projet, l’aventure ne fait que commencer.

 

Interview : « Les Martiniquais sont déculturés »

 

Entretien avec Juliette Smeralda, sociologue, enseignante à l’IUFC de l’université des Antilles.


Pour la sociologue Juliette Smeralda, la situation sociale en Martinique est le fruit d’une déconnexion progressive de la population par rapport à son territoire.
 

Les acteurs sociaux martiniquais évoquent un délitement des liens sociaux et familiaux en Martinique. Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette dégradation ?


On a souvent tendance à analyser les situations à partir du présent. Or une société est une continuité historique. On ne peut comprendre la situation d’aujourd’hui que si on en connaît les prémisses.
 

Quelles sont ces prémisses ?


Au départ, il y a cette volonté de l’État français de faire de toutes ses anciennes colonies des territoires uniformes. Pour qu’elles restent dans le cadre de la République une et indivisible, il a fallu passer leurs populations par le moule de l’unification. Cela a eu un coût. Celui de la déculturation de ces sociétés.

Ce que nous apprenons en commun à l’école, les Français métropolitains l’apprennent en contexte, c’est-à-dire en rapport avec leurs habitudes, leurs paysages, ce qu’ils savent de leur histoire.

Nous, Martiniquais, nous l’apprenons hors contexte, non seulement parce que c’est loin géographiquement, mais aussi parce que ce n’est pas notre histoire. Cela signifie qu’ici, les gens apprennent à l’école des contenus qui ne leur permettent pas de s’épanouir dans leur environnement immédiat.

Malgré cela, ma génération a eu accès à son histoire grâce à la transmission familiale. Nos grands-parents étaient encore proches de la culture africaine ou indienne. Mais ces référents ont disparu. Et aujourd’hui, les trois quarts des Martiniquais ne savent rien d’eux-mêmes.
 

Pourquoi la transmission s’est-elle rompue ?


Différents choix politiques ont abouti à une déconnexion progressive des Martiniquais par rapport à leur territoire. La grosse rupture a eu lieu dans les années 1960-1970, lorsque pour des raisons économiques mais aussi politiques – dans un contexte de décolonisation internationale et de tensions sociales sur l’île – l’État a organisé une émigration massive des jeunes Martiniquais vers la métropole.

Dans le même temps, il a largement embauché dans ses administrations, ce qui a créé en Martinique une petite bourgeoisie de fonctionnaires un peu urbanisée. Cette “première couche” a donné naissance à une “deuxième couche” qui n’était plus directement issue de la paysannerie et des campagnes. Il y a donc eu une déconnexion progressive de la vie rurale. Or c’est celle-ci qui garantissait la transmission de la langue, de l’histoire locale et des traditions, de l’attachement à la terre.

Cette “deuxième couche” a adopté un train de vie métropolitain hors contexte et s’est mise à mépriser la culture locale. Elle vit complètement déconnectée du territoire, comme si on l’y avait posée. Les jeunes d’aujourd’hui en sont les enfants. Nés à l’heure de la télévision et d’Internet, ils grandissent sans enracinement, sans connaissance de leur histoire, en méprisant leur culture, leur langue, en appelant “vieux neg’” tout ce qui rappelle l’Afrique.

Voilà comment on arrive à une génération qui n’a plus de sentiment de responsabilité, de compréhension de ce qu’est une société, du rôle des générations et de la transmission entre générations. Et on en voit aujourd’hui les conséquences en termes de cohésion sociale et familiale.
 

Il n’y a pas de solutions ?


Si, elles sont à portée de main. Il faudrait avant tout expliquer aux Martiniquais d’où ils viennent, qui ils sont et pourquoi ils vivent dans une telle société aujourd’hui. Lorsqu’on explique les choses aux gens, déjà ils se sentent mieux.

 

Mobilité et formations, le combat des jeunes

Rationaliser les transports publics et l’accès à la formation sur l’île : c’est ce que demandent les jeunes du réseau Young Caritas Martinique. Un message qu’ils souhaitent porter dans le cadre des Assises des Outre-mer.

« Si je finis les cours plus tôt, c’est simple, je n’ai pas de bus pour rentrer chez moi », explique Thomas, jeune lycéen martiniquais, membre de l’équipe Young Caritas du Gros-Morne, dans le nord de l’île.

Avec ironie, l’adolescent décrit l’alternative qui s’offre à lui : « Mon lycée est à Sainte-Marie, à 15 km. Si je veux rentrer chez moi, je dois prendre un taxi collectif. »

C’est là que les choses se compliquent. « Le taxi part quand il est plein, donc il n’y a pas d’horaires. Autour de 13 h, ils déjeunent, vous n’allez pas en trouver. Et peu de taxis relient Sainte-Marie au Gros-Morne. La plupart du temps, je suis obligé d’aller jusqu’à La Trinité, pour ensuite reprendre un taxi vers le Gros-Morne. Ce n’est pas pratique et ça coûte cher. »

Transports publics

Le manque de solutions de transport public est un vrai problème en Martinique. Selon les chiffres les plus récents publiés concernant l’île, le nombre de voitures pour 1 000 habitants en 2010 était de 519, contre 486 en France métropolitaine.

Et depuis 2013, l’immatriculation annuelle des véhicules neufs des particuliers ne cesse d’augmenter. Au delà de générer d’interminables embouteillages, cette situation handicape fortement les jeunes qui n’ont pas le permis.

« C’est trop loin »

Mélissa, 18 ans, cherche une entreprise pour suivre une formation en alternance en pâtisserie. « Il y avait une possibilité, mais à Rivière Salée », raconte la jeune femme qui habite le Gros-Morne. « C’est trop loin. » Ce n’est pourtant qu’à 30 km de chez elle, mais faute de transports organisés, elle serait obligée de dormir sur place.

« Dans la recherche d’emploi ou de formation, cela complique beaucoup les choses », confirme Jessica Hérelle, 33 ans, coordinatrice du réseau Young Caritas en Martinique et salariée de la mairie des Anses d’Arlet, dans le sud. Elle le constate : « S’il y a des événements organisés en dehors de la commune, les jeunes n’y vont pas. Trop compliqué. »

 

Les Young Caritas ont décidé de porter le sujet auprès de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM). Tout comme celui de la formation. « On veut pratiquement tous rester, mais on se sent obligés de partir », confie Laurie-Anne, 22 ans, du Gros-Morne. « Il n’y a pas assez de choix de formations. Soit la filière n’existe pas, soit le nombre de places est insuffisant. »
 

Les jeunes qui partent reviennent rarement. 

Laurie-Anne, 22 ans.

En 2013, elle n’a pas été admise à préparer le seul BTS de commerce international de l’île (25 places par an). Alors elle est partie étudier en métropole et elle vit maintenant à Barcelone. « Le problème, c’est que les jeunes qui partent reviennent rarement. » Entre 2009 et 2014, la Martinique a vu près de 22 000 personnes la quitter, dont plus de la moitié avaient entre 18 et 27 ans. Elle est la région française qui perd le plus d’habitants.

Rencontré au Marin, dans le sud, Lesly, 33 ans, souligne les spécificités du territoire – « la nature, l’agriculture, la mer, le tourisme » –, et regrette que les formations proposées aux jeunes en soient autant déconnectées. « Nous essayons trop de vivre comme en métropole alors que nous pourrions vivre comme une île », estime-t-il.

Jessica Hérelle partage ce point de vue, « mais c’est en train de changer », observe-t-elle. « Notamment parce qu’on se rend compte qu’à part la pêche, tous les métiers de la mer – activités nautiques, plongée sous-marine... – sont exercés par des métropolitains. »

 

Point de vue : « Je ne connais pas ma culture »

 

Laurie-Anne Vitret, 22 ans, a quitté la Martinique en 2013 pour aller faire ses études en métropole. Elle vit aujourd’hui à Barcelone.

« À Barcelone, où je travaille comme commerciale, je suis confrontée à des personnes du monde entier qui sont ancrées culturellement, surtout les Allemands, les Africains et les Japonais. Ils connaissent bien leur histoire, leurs traditions.

Je me rends compte que moi, comme la plupart des jeunes Martiniquais, je viens d’un endroit dont je ne connais pas la culture. Je l’ai en moi, mais sans vraiment la connaître. Il y a un décalage croissant entre les générations, chez nous, et une perte de la transmission. Je pense que l’écart culturel entre ma mère et moi est plus grand que celui qu’elle avait, jeune, avec sa propre mère.

Aujourd’hui, à 20 ans, on va plutôt s’approprier les cultures européennes, américaines et jamaïcaines. C’est normal, on a grandi avec la télévision, la radio, Internet. Mais c’est dommage, car j’estime qu’il est important de savoir d’où l’on vient, de connaître son héritage, la suite logique des choses qui peut expliquer certaines pratiques ou situations d’aujourd’hui. Sans cela, il est difficile de se construire et de savoir où on veut aller. »

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
Portrait de famille
Plus d'informations
Soutien aux familles et à l'enfance
# sur le même thème