Migration : l'impasse des « dublinés »

Migration : l'impasse des « dublinés »

Publié le 21/05/2019
France
 

Mossein et Ahmad sont iraniens, Bilal est afghan, Mohamed, guinéen. Rencontrés entre Calais et Paris, tous les quatre racontent la situation dans laquelle les plonge le règlement de Dublin. Celui-ci oblige les personnes exilées qui souhaitent obtenir l'asile à en faire la demande dans le premier pays de l'Union européenne où elles ont été enregistrées.

 

« Mon objectif était de rejoindre des amis en Suède » 

 

Professeur d’anglais, âgé de 32 ans, Mossein dit avoir fui l’Iran à cause de la situation politique. 

« Mon objectif était de rejoindre des amis installés en Suède. Pour être accueilli et ne pas me retrouver isolé. Le problème, c'est que je me suis fait attraper par la police en Roumanie. J’ai été détenu pendant deux jours dans un centre où ils ont enregistré mes empreintes avant de me relâcher. J’ai repris mon chemin, avant d’être de nouveau arrêté en Autriche. Cette fois-ci, j’ai voulu déposer une demande d’asile, afin d’éviter d’être renvoyé en Roumanie. Mais ils l’ont refusée en me disant qu’en vertu du règlement de Dublin, c’est en Roumanie que je devais faire ma demande.

J’ai compris que ce serait partout pareil. Alors j’ai décidé d’aller en Angleterre. Parce qu’on m’a dit que là-bas, ils étaient plus souples dans l’application du règlement de Dublin. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai. Mais j’espère.  En attendant, je suis à Calais. Ici les conditions sont horribles. Je me suis renseigné sur le prix des passeurs. En ce moment, c’est 4500 euros minimum le passage. »

 

« Ma vie depuis quatre ans : pas de maison, pas d’école pour les enfants, pas de chambre »

 

Parti d’Iran il y a quatre ans, pour des raisons politiques, Ahmad est coincé depuis cinq mois à Calais, où il vit sous la tente avec sa femme et ses deux enfants. 

«  C’est ça ma vie depuis quatre ans : pas de maison, pas d’école pour les enfants, pas de chambre. Ma principale préoccupation quotidienne : prendre une douche. Nous avons fait une première demande d’asile au Danemark, mais elle a été refusée. Depuis, nous avons essayé en Allemagne et en Italie. Mais à chaque fois, cela a été rejeté car nous étions déjà enregistrés au Danemark. En France, ce sera pareil. L’Allemagne, la France, l’Italie ne veulent pas de nous. L’Iran nous dit  : "Revenez", et puis couic !

Nous allons en Angleterre parce qu’on m’a dit que nous aurions plus de chances là-bas que notre demande soit acceptée. Il y a quelques semaines, j’ai loué un petit bateau pour traverser la Manche, avec ma famille. Mais le moteur était en mauvais état, le bateau n’avançait pas. On a passé un jour et une nuit en  mer. Ma fille de quatre ans avait faim et soif. Au bout d’un moment, nous avons fait demi-tour. Nous allons bientôt retenter. Je sais que c’est dangereux, mais nous n’avons pas le choix, nous sommes obligés de prendre des risques. Mes enfants sont nés sur la route. Ils n’ont pas de papiers. Le plus petit d’un an et demi est à moitié sauvage. Ma femme est en dépression. Je n’en peux plus de cette situation ! »

 

Lire aussi notre reportage : À Calais, « dialoguer plutôt que harceler »

 

« L’Italie prend tes empreintes, mais elle ne veut pas de toi »

 

Bilal, 25 ans, vit à Paris depuis deux ans. Il a quitté l’Afghanistan il y a 11 ans pour fuir les talibans, raconte-t-il. Il a traversé l’Iran et la Turquie, et a passé plusieurs années en Grèce. « J’étais mineur, dans la rue, c’était très difficile. Je croyais qu’il suffisait d’arriver en Europe pour que ce soit le paradis, en fait ça n’a pas été ça  », résume-t-il pudiquement. 

« Depuis la Grèce, je suis passé en Italie. C’était en 2011. On m’a pris mes empreintes. J’y suis resté trois mois et demi, avant de reprendre la route. J’ai traversé la France jusqu’à Calais, pour aller en Angleterre. C’était mon objectif depuis le début. En Afghanistan, on entend beaucoup parler de l’Angleterre. En partant, je ne connaissais rien de l’Europe, des lois, des procédures... Je ne savais qu’une chose : "Je vais à Londres."

J’ai réussi à passer et j’ai travaillé pendant cinq ans là-bas dans un restaurant turc. Je gagnais ma vie. Mais lorsque j’ai voulu déposer une demande d’asile pour régulariser ma situation, des amis m’ont prévenu : "Comme tu es enregistré en Italie, ils vont refuser. Et ils peuvent te renvoyer en Italie ou dans ton pays d’origine." J’avais trop peur de retourner en Afghanistan. J’ai appelé des amis en France, qui m’ont dit  : "Ici, s’ils refusent ta demande, ils te renverront en Italie, mais pas en Afghanistan." C’est pour cela que je suis venu à Paris, il y a deux ans.

Lorsque j’ai déposé ma demande d’asile à la préfecture de Bobigny, elle a été refusée et on m’a dit que j’allais être transféré en Italie. Mais j’ai déposé un recours contre cette décision devant le tribunal administratif et finalement j’ai gagné. Je ne veux pas aller vivre en Italie car il n’y a aucune facilité pour les réfugiés. J’ai pu m’en rendre compte là-bas pendant les trois mois où j’y suis resté et en discutant avec des exilés qui vivent sur place. On ne vous propose pas de cours de langue. En tant que demandeur d’asile, on ne vous donne presque rien, alors qu’en France, par exemple, l’OFII vous donne 200 euros par mois. C’est très difficile de trouver du travail. Les gens sont plus racistes qu’ici. En fait, ils ne veulent pas de toi.

S’ils ne voulaient pas de moi, pourquoi ont-ils pris mes empreintes  ? Je n’ai pas demandé l’asile chez eux, ils auraient pu tout simplement me laisser partir. C’est ça le problème : l’Italie prend tes empreintes, mais elle ne veut pas que tu restes chez elle. Et après, tu es bloqué. 

Depuis le mois d’avril, je ne suis plus sous le règlement de Dublin - le délai est passé. J’ai pu enfin entamer une procédure de demande d’asile ici. Si cela marche, j’oublierai ces onze dernières années et je pourrai commencer une nouvelle vie : faire une formation pour travailler dans la restauration, ou dans la mode – c’est mon rêve ; rencontrer une femme ; avoir une famille.

Depuis deux ans, j'apprends le français. Je suis content parce que je progresse. Ça me permet de discuter avec des Français, d'apprendre des choses, de me faire comprendre. C'est essentiel pour être autonome. Et tu es mieux vu. »

 

« L'Espagne, l'Italie, la Hongrie sont des points de passage obligés, pas des destinations choisies »

 

Mohamed, 25 ans, est en France depuis trois ans. Il était étudiant dans un cursus « carrière administrative » lorsqu'il a quitté la Guinée à cause d'un conflit familial, raconte-t-il. Il est remonté jusqu'au Maroc avant de traverser la Méditerranée en direction des côtes espagnoles.
 

« Lorsque nous avons été débarqués à Las Palmas, après avoir été secourus, ils nous ont pris nos empreintes, tout en nous précisant que cela ne correspondait pas à une déposition de demande d'asile. Ensuite, nous avons été retenus trois jours dans un centre à Almeria. Ils nous ont demandé si nous souhaitions rester ici ou aller en France. Si tu dis que tu veux partir, les Espagnols ne te retiennent pas. Ils vont te dire que tu n'est pas obligé de rester, que tu peux choisir ton pays. Ils te donnent même 50 euros pour le trajet en bus jusqu'à Saint-Sébastien (Pays Basque espagnol).

Mais lorsque je suis arrivé en à Paris et que j'ai voulu demander l'asile, à la préfecture, on m'a répondu : "C'est le premier pays qui est responsable de votre demande." Je leur ai précisé que je n'avais pas fait de demande en Espagne. Ils m'ont dit : "Oui mais vous y avez été enregistré." C'est absurde. L'Espagne, l'Italie, la Hongrie sont des points de passage obligés à cause de leur situation géographique, ce n'est pas un choix ! Si on nous accordait des visas, presque personne ne demanderait à aller là-bas.

Ce sont des pays où on ne veut pas de vous, où on vous dit de partir. Dans certaines régions en Italie, ils ne veulent pas voir un noir. Et puis, pour les jeunes comme moi qui viennent de pays qui ont été colonisés par la France, nous avons appris le français à l'école, on ne connaît que la France, on ne connaît rien de l'Espagne, de l'Italie... Notre but est de pouvoir travailler rapidement, nous intégrer et faire notre vie. Si tu vas en Espagne, tu dois repartir de zéro, en commençant par apprendre la langue, tu perds deux à trois ans. Pour certains, comme moi, nos grand-parents ont vécu ici avant de rentrer en Guinée, ils s'y sont sentis à l'aise. On se dit : "Pourquoi pas nous ?"

Lorsque tu es "dubliné", tu n'as même pas le temps de parler, de raconter ton histoire, on te dit : "On s'en fout, tu es dans une procédure Dublin, tu dois retourner." On te coupe tout, tu n'as pas d'argent, pas d'hébergement, tu dors dans la rue, tu ne manges pas à ta faim. C'est l'enfer. J'arrive parfois à me faire héberger dans une chambre de foyer de travailleurs étrangers. Sinon, je dors dehors.

Parfois ils évacuent les migrants qui campent Porte de la chapelle (au nord de Paris), et en renvoient certains en Espagne ou en Italie. Mais au bout d'un mois, tu revois les mêmes personnes au même endroit. Elles sont revenus. Ça aussi c'est absurde. 

Moi je tiens le coup, mais il y en a que cette situation finit par rendre fou. Je vois un ami qui était en bonne santé quand il est arrivé. Aujourd'hui, il erre, affaibli. Il semble perdu. Quand je le croise, il ne me reconnaît même pas. Dublin tue. »


Voir la position du Secours Catholique sur le règlement de Dublin

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Christophe Hargoues / Secours Catholique ; ©Steven Wassenaar / Secours Catholique
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