« On m'a dit : "J'ai besoin de ta présence" »

« On m'a dit : "J'ai besoin de ta présence" »

Publié le 15/11/2019
Var
 

Dans un secteur rural du Var, un groupe de personnes en précarité combat les dangers de l'isolement grâce à une amitié forte et une vie spirituelle partagée.

« On va vous donner notre météo du jour. » Sur la petite scène de la salle de réunion du sanctuaire de Cotignac (Var), une dizaine de personnes s'adressent au public. Ils sont le groupe « Place et parole des personnes en précarité en Provence verte », connu sous le nom plus accessible des 5PV.

Depuis le printemps 2019, à l'initiative de la délégation du Secours catholique, ils se retrouvent tous les mois. Ils vivent un temps de partage autour de la Parole de Dieu et échangent sur leur vie, leurs espoirs, les bonnes et les moins bonnes nouvelles.

Les 26 et 27 octobre dernier, les 5PV étaient les invités d'honneur du week-end « Servons la fraternité en rural », rencontre des acteurs de la diaconie dans la zone de la Provence verte. Cette zone du Var, qui ne bénéficie pas des atouts de la côte, compte 120 000 habitants répartis dans 45 villages. Parmi eux, certains et certaines subissent, en plus de la précarité ordinaire, les difficultés de l'isolement, du fait, notamment, du manque de transport pour rejoindre les deux gros bourgs de Saint-Maximin et Brignoles, où sont concentrés services et administrations.

L'Union diaconale du Var, portée par le diocèse de Toulon (1), a engagé un grand programme d'étude et d'action sur les spécificités de la précarité en monde rural.

 
« On m'a dit : "J'ai besoin de ta présence" »
Bernard.
 

« Ma météo est bonne. Tout va bien se passer », assure Bernard, 53 ans, un des piliers des 5PV. Au cours d'un parcours de vie difficile, marqué par l'expérience de la rue, Bernard est entré en contact avec le Secours catholique par la porte de la culture. « Je suis un grand lecteur et j'ai trouvé une bibliothèque animée par la Secours à Brignoles. J'y suis devenu bénévole. Nous ouvrons deux fois par semaine, en accueillant autour d'un café et d'un sourire. On crée du lien social et on parle de nos lectures. »

En ce moment, Bernard est plongé dans Le Royaume d'Emmanuel Carrère. Auparavant, il a lu Jack Kerouac, « un grand chrétien », précise-t-il, et saint François d'Assise. « Lecteur éclectique », il apprécie aussi Philippe Djian ou Michael Connelly. Rien d'étonnant à voir cet homme souriant et avenant envoyé par ses camarades comme porte-parole lors des réunions avec les animateurs de la Diaconie.
 

Comme des frères et sœurs, on sait quand quelque chose ne va pas chez l'un d'entre nous. 

Christine.

« Ma météo, c'est l'émotion », annonce Christine pour qui toute la salle a chanté Joyeux anniversaire, lui arrachant une larme. Depuis qu'elle a quitté la ville, elle connaît la galère des petits boulots et des ménages. Comme tous les autres, elle a trouvé chez les 5PV « une famille. On vit des repas partagés, on fait la fête ensemble. Comme des frères et sœurs, on sait quand quelque chose ne va pas chez l'un d'entre nous ».

Christine sait se mobiliser pour l'expression des personnes en précarité. « Je parle de notre groupe à ceux que je croise, mais ils ne comprennent pas l'intérêt », regrette-elle. Elle se bat aussi pour que les aides apportées dans les grandes villes profitent aussi aux ruraux. « À Toulon, Kaïré propose des activités artistiques et permet d'aller à des concerts pour 5 euros. Mais dans mon village, je ne peux me payer une entrée à 15 euros. » 

 
« On m'a dit : "J'ai besoin de ta présence" »
Patrick et Gisèle.
 


« Ma météo, c'est un peu de stress », confie Patrick, venu à Cotignac avec son épouse Gisèle et leurs enfants. « Ce week-end nous permet de sortir de chez nous », explique Gisèle. Le « chez nous », signifie 45 mètres carré à quatre. « Le plus dur, ce sont les préjugés. Nos enfants ont vécu plusieurs années en familles d'accueil. Depuis qu'ils sont revenus, des voisins se plaignent qu'ils sont bruyants. » 

Gisèle a été radiée de Pôle Emploi après avoir choisi de s'occuper à plein temps de sa mère malade. Patrick,lui, a été licencié de son entreprise. Le couple vit très modestement et espère un logement plus grand. Leur rêve : « Trouver un grand appartement et le partager avec d'autres du groupe. Ce serait génial ! »

« J'ai trouvé mon but »

Malgré ses problèmes de locomotion Laurence, n'est plus la même depuis qu'elle a croisé la route du Secours catholique et du groupe des 5PV. « Parfois, il est difficile de raconter sa vie devant des gens qui ne connaissent pas la précarité. Dans le groupe, ça passe bien, car tout le monde vit cette situation. » 

Ses grands enfants lui font remarquer qu'elle n'est jamais à la maison. Elle en sourit : « J'ai trouvé mon but : aider les autres par des actions concrètes. » Vivant de l'allocation adulte handicapé, elle a pu remonter la pente il y a quelques années grâce à une assistante sociale. Aujourd'hui, elle est membre du conseil d'administration du CCAS de sa commune de 3 000 habitants, elle y représente le Secours Catholique. « Jamais je n'aurais osé approcher la mairie avant. J'explique au CCAS ce que nous faisons, que nos actions sont ouvertes à tous et pas seulement aux catholiques. Et je demande, avec les autres, comment repérer les gens précaires. » 

 
« On m'a dit : "J'ai besoin de ta présence" »
Christine.
 

« Je suis un peu renfermée, reconnaît son amie Valérie. Au début, dans le groupe, j'étais sur le côté, j'écoutais, mais je ne parlais pas. Puis, j'ai pris confiance. Maintenant cela va beaucoup mieux. » En incapacité de travail à cause de problème de santé, les 5PV lui fournissent une occasion rare de sortir.
 

La spiritualité est la base de tout et je ne pourrais pas avancer sans.

Christine.

Quand elle venait chercher des colis pour nourrir sa famille, Monique sentait déjà que ses visites « étaient des prétextes pour échanger ». Un jour qu'elle n'oubliera pas, on l'a amenée devant une permanence locale du Secours Catholique, menacée de fermeture faute de bénévole. « On m'a dit alors : "J'ai besoin de ta présence". » Depuis, cette femme de 48 ans d'origine malgache a participé à la création de jardins partagés, s'est formée à l'écoute et à l'accueil.

Comme d'autres membres des 5PV, elle a fréquenté le collectif « Paroles des sans-voix ». « J'y ai appris à m'exprimer. Petite, quand je pratiquais l'athlétisme, mon épreuve préférée, c'était le relais... » L'action collective à destination des autres a changé sa vie.

Diversités spirituelles

Le groupe des 5PV réunit des profils de croyants bien différents, marqués par des expériences douloureuses... ou heureuses.  « La spiritualité est la base de tout et je ne pourrais pas avancer sans. Il y a dix ans, dans ce sanctuaire de Cotignac, je suis entrée en conversion et j'ai rencontré mon père spirituel », raconte Christine très émue. Elle se reconnaît dans la figure de Bernadette Soubirous. « Je lui ressemble un peu. Dans sa pauvreté, elle est restée humble. »

Christine est heureuse d'avoir pu montrer la vidéo des 5PV au conseil de sa paroisse. Pour la Journée mondiale des pauvres, il sera à nouveau projeté lors d'une soirée initiée par la paroisse et le Secours catholique.

 
« On m'a dit : "J'ai besoin de ta présence" »
Monique.
 

Pourtant issue d'une famille très catholique, Monique, elle, a longtemps tourné le dos à l’Église. « Je suis revenu à la foi petit à petit, lorsque j'étais malade et alitée. Très autonome auparavant, je vivais une grande révolte intérieure. Et j'ai parlé à Dieu. » Depuis, elle a trouvé son bonheur spirituel dans le partage de la Parole de Dieu avec les 5PV. « C'est de cette nourriture dont j'avais besoin. »

Monique, qui  a vécu le pèlerinage Fratello à Rome en 2016, participe à l'équipe d'animation spirituelle de la Diaconie du Var. Cette ancienne danseuse a découvert les danses d'Israël lors de l'Université de la diaconie à Lourdes en 2017. « Je me suis formée pour pouvoir chanter et danser pour Dieu. Et je suis sollicitée pour animer à mon tour des ateliers. » Dans sa paroisse, elle est mieux reconnue aujourd'hui. « On me permet de lire à la messe », annonce-t-elle avec émotion. 
 

Ma spiritualité avait été effacée par la vie à la rue.

Bernard.

D'autres membres du groupe reconnaissent une vie de foi moins intense. « Ma spiritualité avait été effacée par la vie à la rue, raconte Bernard. Elle était toujours au fond de moi, mais enfouie. » Sa foi s'épanche à travers les livres.

Baptisée à 16 ans, Laurence dit croire « ... quand cela ne va pas ». Dans les partages d’Évangile, elle reste discrète, même si elle dit la prière. « J'écoute ceux qui croient. Tant mieux pour eux. » Valérie a également  du mal à prendre la parole dans ce moment important des rencontres du groupe. « J'ai perdu la foi et je ne l'ai pas retrouvée. J'essaie pourtant. » En voyage à Lourdes, elle a participé à toutes les activités. « J'attends un message, une parole, un déclic. »

 

(1) Dispositif d’animation pastorale et sociale original, la Diaconie du Var prend appuie sur un réseau associatif  d’entraide sociale. Elle vise à rendre aux personnes précaires la joie de l’Évangile et de l’Église, et à redonner à l’Église la présence stimulante et fraternelle de ceux qui « ne comptent pas ». Le Secours catholique en est un acteur majeur.

 

Avec ou sans voiture

Les membres des 5PV se confrontent au quotidien aux problèmes de transports. « Sans voiture, on ne fait pas grand chose. Et on s'isole », explique Christine. Il faut pourtant faire les 15 km nécessaires pour trouver une administration, se rendre à un rendez-vous médical ou un entretien de travail. La Provence verte n'est pas desservie par le train, et les bus sont rares : un ou deux le matin et autant le soir le soir pour rallier Brignoles ou Saint-Maximin.
« Ce n'est pas agréable de devoir rester toute la journée en ville, à traîner devant les magasins, quand on a pas d'argent », assure Christine, qui préfère éviter d'aller à Brignoles. Elle compense avec les outils numériques. Mieux, elle forme à l'usage de l'ordinateur ses amies des 5PV moins à l'aise.
Cet échange de services est monnaie courante dans une équipe très soudée. Ainsi Laurence possède une voiture, « achetée grâce à un prêt très accommodant du Secours catholique », précise-t-elle. À l'aise avec les réseaux sociaux, elle signale sur Facebook chaque fois qu'elle va en ville. « J'ai toujours quelqu'un dans ma voiture. » Il n'est pas rare que Valérie en profite, elle qui a prêté son véhicule à son fils quand celui-ci a trouvé un travail. 
Philippe Clanché
Crédits photos : ©Christophe Hargoues / Secours Catholique
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