Précarité : le défi jeunes

Précarité : le défi jeunes

Publié le 25/06/2018
France
 

Appauvrissement des conditions de vie des étudiants, forts taux de chômage, multiplication des emplois précaires : la jeunesse semble aujourd’hui la première victime de la conjoncture économique.

Le nombre de jeunes en situation de précarité ne cesse de croître : un tiers d’entre eux ont désormais des difficultés pour payer leurs factures, leur loyer et leurs achats alimentaires.

Le Secours Catholique tire la sonnette d’alarme : il réclame une garantie de ressources et agit notamment pour reconnecter les jeunes au monde du travail.

 

Quand jeunesse rime avec galère

Ils sont loin du marché du travail ou ont des emplois instables ; ils connaissent la galère et ont du mal à joindre les deux bouts : les jeunes pauvres sont de plus en plus nombreux. Le Secours Catholique se mobilise.

Un sur cinq : c’est le nombre de jeunes de 18 à 29 ans qui vivent sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 60 % du revenu médian. Une réalité qui n’est d’ailleurs pas propre à la France.

La précarité est d’abord étudiante : un étudiant sur deux doit travailler à côté de ses études pour subvenir à ses besoins. En cause notamment l’apparition de nouveaux coûts comme l’achat d’un ordinateur (pour rendre son travail numérisé) et les frais liés à la mobilité (stages, séjours d’étude à l’étranger…).

Une fois les études terminées commence le calvaire de l’arrivée sur le marché du travail. Et le jeune, s’il n’a pas encore atteint ses 25 ans, ne peut pas prétendre au RSA et doit souvent compter sur son entourage. Or l’âge moyen d’accès à l’emploi stable est désormais de 27 ans.

En attendant, les jeunes cumulent les emplois précaires (et le niveau d’étude n’est plus un gage de sécurité puisque 50 % des titulaires d’un diplôme bac +5 débutent également leur carrière avec un contrat précaire) ou sont au chômage : 25 % des moins de 25 ans n’ont pas d’emploi, un chiffre qui atteint presque 50 % dans les territoires d’outre-mer !

 

Je dors chez des amis, je me débrouille avec les associations pour manger, et je ne me soigne pas, même si j’ai un grave problème à l’épaule.

Edson, en attente de papiers

À cette réalité s’ajoute la situation des demandeurs d’asile : nombre de migrants arrivés en France ont moins de 30 ans. Ils représentent d’ailleurs la moitié des jeunes rencontrés par le Secours Catholique. Et pour eux, il est impossible de travailler tant que leur situation administrative n’est pas régularisée.

C’est le cas d’Edson, d’origine angolaise, qui habite Clermont-Ferrand : « Je dors chez des amis, je me débrouille avec les associations pour manger, et je ne me soigne pas, même si j’ai un grave problème à l’épaule. J’attends l’AME. »

Comme lui, tous les jeunes précaires doivent se serrer la ceinture pour faire face au coût de la vie. Ils n’hésitent pas à avoir recours à des colis alimentaires et habitent soit encore chez leurs parents (de plus en plus longtemps), soit chez des copains, quand ils ne tombent pas dans le piège de la rue.

 

Je me prive de vêtements et de sorties. Je me serre la ceinture pour qu’il reste quelque chose à ma fille à la fin du mois. 

Joao, demandeur d'emploi

Ainsi, un SDF sur quatre a moins de 30 ans. Le reste des dépenses (santé, loisirs) est rogné. Joao, demandeur d’emploi, touche le RSA : « Je me prive de vêtements et de sorties. Je me serre la ceinture pour qu’il reste quelque chose à ma fille à la fin du mois. »

Cette précarité a des conséquences désastreuses car les jeunes se retrouvent vite isolés. Alexandre*, 27 ans, a perdu son job et s’est retrouvé sans rien, dehors, dépressif : « Je n’avais même pas la force de faire le dossier RSA, les demandes étaient trop compliquées et c’était toute une montagne pour moi, car j’étais seul. »

se sentir utile

C’est pour répondre à cet isolement que le réseau Young Caritas du Secours Catholique est ouvert aux jeunes de tous horizons, précaires ou non. La force du bénévolat et l’envie d’être acteur et de se rendre utile les animent.

« Il y a une réelle mixité sociale et cela est riche. Les liens qui se créent entre les jeunes sont forts. Ils s’entraident pour l’hébergement, pour trouver un job… », observe Tidiane Cissoko, animateur en Seine-Saint-Denis.

 

Les jeunes ont besoin de reconnaissance sociale et si ce n’est pas possible par l’emploi, alors ils le vivent avec nous par le bénévolat.

Emmanuel Curis, en charge du projet Young Caritas

Ainsi, aux quatre coins de la France, les Young Caritas s’activent au service des autres (par du soutien scolaire dans un bidonville, par exemple, ou la tenue d’une boutique solidaire) et échangent entre eux sur des sujets de société au cours de cafés-débats.

« C’est dur de passer du statut d’étudiant à rien du tout », constate Emmanuel Curis, en charge du projet Young Caritas. « Les jeunes ont besoin de reconnaissance sociale et si ce n’est pas possible par l’emploi, alors ils le vivent avec nous par le bénévolat. »

« Les jeunes dans la force de l’âge deviennent une charge pour la société et leur famille alors que les régimes de retraite et de protection sociale et plus largement la vie sociale ont besoin de leur contribution », s’inquiète Delphine Bonjour, responsable de relations institutionnelles pour le Secours Catholique.

C’est pourquoi l’association préconise une simplification des démarches administratives, un accès renforcé pour les jeunes à la formation et la garantie d’un revenu minimum, calé sur le montant du RSA, ne prenant pas en compte les allocations familiales et les APL.

un accompagnement adapté

En ce sens, la Garantie jeunes (qui est un droit depuis 2017 et qui aide les jeunes à retrouver un emploi ou une formation grâce à une allocation de 480 Ä par mois pendant un an) est intéressante, mais à condition qu’elle soit sans limitation de durée et avec un accompagnement adapté aux besoins des jeunes (au moins trois rencontres par semaine).

Il s’agit en effet de profiter « du dynamisme, de l’enthousiasme, de la spontanéité, de la générosité, de la créativité et de l’imagination de la jeunesse » – pour reprendre les termes du sociologue Michel Fize – et de faire en sorte qu’elle ne soit pas « socialement abandonnée ».

* Le prénom a été modifié

 

« Les jeunes sont encore trop souvent orphelins des politiques publiques »

Antoine Dulin, vice-président du Conseil économique, Social et environnemental

 

Chômage, emplois précaires : peut-on dire aujourd’hui que la jeunesse est sacrifiée économiquement ?

 

On a du mal à insérer les jeunes sur le marché du travail. Ils sont une véritable variable d’ajustement au travers des CDD et de l’intérim. 17 % des jeunes étaient touchés par l’emploi précaire dans les années 1980, près de 60 % d’entre eux le sont aujourd’hui ! C’est un véritable bizutage social.

 

La jeunesse serait-elle oubliée par l’État qui échoue dans son rôle de protecteur ?

 

Nos politiques publiques ont du mal à aborder cette période de la vie. On dénombre pas moins de 238 critères d’âge distincts entre 16 et 30 ans, presque un âge différent pour chaque dispositif d’aide. La jeunesse est pensée à travers des âges et des statuts alors qu’il faudrait plutôt l’envisager comme un parcours progressif d’accès à l’autonomie.

 

Il faudrait envisager la jeunesse comme un parcours progressif d'accès à l'autonomie

 

Par exemple, l’âge moyen d’accès à un emploi stable (CDI ou CDD de plus d’un an) est de 27 ans. Il était de 20 ans dans les années 70 et de 22 ans dans les années 90. Et alors que cette période évolue, le système de protection sociale, lui, n’a pas changé. Il repose sur deux piliers : soit l’emploi, soit la politique familiale, et c’est alors à la famille de subvenir aux besoins des jeunes.

 

On devrait donc plutôt parler de jeunesses au pluriel, celle qui est populaire souffrant le plus ?

 

Attention à ne pas opposer jeunesse diplômée et jeunesse non diplômée, car on observe aussi ces dernières années un phénomène de déclassement des jeunes qualifiés, qui ont du mal à s’insérer dans le marché du travail.

 

Un jeune sans qualification sur deux a du mal à s’insérer.

 

Mais il est vrai qu’un jeune d’une famille pauvre va vouloir travailler pour être autonome afin de ne pas être un poids pour ses proches, quitte à ne pas se former. Or un jeune sans qualification sur deux a du mal à s’insérer. C’est pour cela que nous préconisons dans nos rapports une obligation de formation jusqu’à 18 ans.

 

Quelles autres propositions faites-vous ?

 

L’absence de ressources financières est un frein à l’insertion. C’est pourquoi nous demandons la création d’un Parcours d’accompagnement pour tous les jeunes n’étant ni en emploi, ni en formation à partir de 18 ans, assorti d’une allocation du montant du RSA sans limitation de durée, contrairement au dispositif de la Garantie jeunes (un an).

Les études sur cette allocation montrent qu’elle permet de subvenir à ses besoins (manger, dormir), de rembourser des dettes (transport…). Par ailleurs, il faut aussi renforcer l’engagement des entreprises sur l’insertion professionnelle des jeunes (par exemple via de nouveaux critères de responsabilité sociale de l’entreprise).

 

La précarité engendre une frustration des jeunes. N’est-ce pas néfaste pour la société ?

 

Il y a un risque énorme à ne pas investir dans la jeunesse, car cela a un coût pour la société. Les coûts de décrochage d’un jeune, cumulés tout au long de sa vie, sont estimés à 230 000 euros ! À l’inverse, un jeune qui travaille est un jeune qui cotise.

 

Il y a un risque énorme à ne pas investir dans la jeunesse, car cela a un coût pour la société.

 

Par ailleurs, à cause de cette précarité, la jeunesse perd confiance envers le système de solidarité entre les générations. Cela risque de casser ce qui fait le pacte collectif ! Il n’y a qu’à regarder les forts taux d’abstention des jeunes aux élections.

Je pense que la société gagnerait à voir positivement la jeunesse comme un nouvel âge de la vie, et à faire AVEC elle.

Antoine Dulin est l'auteur de plusieurs rapports sur la jeunesse : “Arrêtons de les mettre dans des cases !” remis en mars 2017 au Premier ministre ; “Prévenir la vulnérabilité des jeunes” réalisé dans le cadre de la stratégie contre la pauvreté remis à la ministre des Solidarités en mars 2018.
 

En Europe, une jeunesse désenchantée

Dans un récent rapport, Caritas Europa dresse le portrait d’une jeunesse européenne de plus en plus touchée par la pauvreté et l’exclusion. Fondée sur plusieurs milliers de témoignages, l’enquête rapporte des difficultés à accéder au logement, à l’emploi et à l’enseignement supérieur.

« J’ai 19 ans, je vis avec ma mère, je cherche du travail depuis deux ans pour pouvoir être indépendant. J’ai enfin eu une opportunité cette année, mais c’est un emploi saisonnier.

Pendant l’hiver, je n’ai plus de boulot. Cela devient très dur pour les jeunes d’accéder à une sécurité financière, soit parce qu’il n’y a pas de travail, soit parce que ce sont des emplois précaires. »

Le témoignage de ce jeune Portugais fait partie des milliers de récits recueillis par 17 Caritas européennes, dont le Secours Catholique, et qui servent de base à un rapport publié le 28 mars par Caritas Europa.

Ce rapport est intitulé “Jeunesse d’Europe, entre espoir et désespoir”. Il dresse l’état des lieux préoccupant d’une génération de 18-29 ans de plus en plus nombreux à être confrontés à la précarité et à l’exclusion.

 

La dernière décennie a été particulièrement brutale pour ceux qu’on appelle les “Millenials” [nés entre 1980 et 2000, Ndlr]

Jorge Nuno Mayer, secrétaire général de Caritas Europa

Aujourd’hui, selon Eurostat, un jeune sur trois souffre en Europe des conséquences de la pauvreté. « Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, il y a un risque réel que les jeunes adultes d’aujourd’hui – la génération la plus éduquée que nous ayons jamais eue – aient un niveau de vie moindre que celui de leurs parents », soulignait la Commission européenne en 2017.

En cause ? La crise de 2008 et ses répliques dans les pays de la zone euro. « La dernière décennie a été particulièrement brutale pour ceux qu’on appelle les “Millenials” [nés entre 1980 et 2000, Ndlr] », souligne Jorge Nuno Mayer, secrétaire général de Caritas Europa.

Leur situation a empiré sur de nombreux plans : l’accès à l’emploi, l’exposition à la précarité, la faiblesse, à un point inédit jusqu’ici, de leurs salaires, la hausse continue des prix du logement, les coupes dans les aides sociales et l’endettement.

Dans son rapport, l’ONG évoque les jeunes qui sont sans abri au Royaume-Uni et ceux qui décrochent du système scolaire à Malte ou au Luxembourg.

Elle rend compte de l’entrée chaotique dans le monde du travail des diplômés tchèques et portugais, qui jonglent entre les stages ; de la situation de Néerlandais qui doivent s’endetter pour étudier ou qui se voient refuser l’accès à l’enseignement supérieur en raison de l’insuffisance de leur bourse.

 

Irlandais, Italiens, Français et Autrichiens sont piégés dans « leur chambre d’enfant », ne pouvant accéder à un logement autonome.

 

Le rapport de Caritas Europa relate aussi comment des Irlandais, Italiens, Français et Autrichiens sont piégés dans « leur chambre d’enfant », ne pouvant accéder à un logement autonome à cause de loyers trop chers et des difficultés à trouver un emploi suffisamment rémunérateur.

Il y a enfin ces jeunes Grecs contraints de quitter leur pays dans l’espoir de trouver ailleurs un travail, et une part de la jeunesse allemande qui, « déconnectée », échappe à tous les filets sociaux.

L’ONG s’alarme de voir la pauvreté se transmettre de génération en génération. « La mobilité sociale promise ne s’est pas concrétisée pour de nombreux jeunes. » Cela entraîne, selon elle, « l’affaiblissement du projet européen, tant politiquement que socialement ».

Ce désenchantement est particulièrement fort au sud et à l’est du continent, où l’on a vu se creuser un fossé avec les pays « aisés » du cœur de l’Europe. 

Céclie Leclerc-Laurent, Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
Jeune homme réparant un ordinateur
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