« Sans la protection sociale, je ne serais plus là »

Publié le 03/10/2018
France
« Sans la protection sociale, je ne serais plus là »
 

Alors que la France célèbre les 73 ans de la naissance de la Sécurité sociale, le Collectif pour une protection sociale solidaire (initié par le Secours Catholique, Aequitaz, la Fédération des Centres sociaux et le réseau des Accorderies) lance une grande mobilisation, jeudi 4 octobre, autour de la question : quelle protection sociale pour demain ? En situation d'invalidité, Vanessa est membre de ce collectif et milite pour une protection « plus douce et plus juste ». Rencontre.

« Je suis dedans au quotidien, alors en tant que bénéficiaire je suis bien placée pour en parler. » La protection sociale et Vanessa, c’est une longue histoire.

Tout commence dans la Loire où elle naît de parents d’origine espagnole et algérienne. Un sacré mélange, dit elle. Après une enfance chaotique (« à un moment, mes parents nous ont même placés en orphelinat »), Vanessa claque la porte de chez son père à 20 ans et se retrouve à la rue.

Elle atterrit en Italie en enchaîne les petits boulots dans la restauration avant de revenir dans les vignes dans le Lot-et-Garonne. Mais sa santé décline en 1999, alors qu’elle n’a que 24 ans. On lui découvre une maladie génétique rare dégénérative (« Un brin d’ADN qui déconne et qui fait partir le reste en cacahuètes.») 

La grande brune aux yeux couleur noisette voit alors son monde s’effondrer en 2006. Alors qu’elle vient de se lancer dans une formation avec alternance en comptabilité à Chambéry, la CPAM la déclare en situation d’invalidité 2.

parcours du combattant

Place à la pension d’invalidité payée par la CPAM et à l’AAH (allocation adulte handicapé) payée par la CAF. Le parcours du combattant commence : « Ils ont mis un an à calculer mes droits, un an pendant lequel je ne vivais que des APL : 189 euros pour vivre, c’est impossible. »

Vanessa compte alors sur son entourage, sous loue son appart, même si c’est illégal, et vend ses biens. Elle en sort révoltée : « On ne prend pas les gens en charge à temps, on les laisse tomber dans le trou. Trop de personnes sont ainsi laissés sur le carreau. »

 
« Sans la protection sociale, je ne serais plus là »
« Sans aide, je ne serais plus là »
 

Repenser la protection sociale

C’est animée de cette énergie et de cette volonté de vouloir changer les choses qu’elle s’engage en 2015 dans le « Collectif pour une protection sociale solidaire », initié par le Secours Catholique, les Accorderies, les Centres sociaux et Aequitaz.

« Je trouve ça positif de faire réfléchir ensemble des bénéficiaires de toute la France, des chercheurs et des gens de l’administration. Ça m’apporte aussi de découvrir ce que vivent les autres, notamment les agents administratifs. »

Vanessa a bien conscience que la démarche prend du temps (« chi va piano, va sano et lontano », explique-t-elle en italien : qui va doucement va sainement et loin), mais elle compte bien déposer un jour une proposition concrète aux autorités.
 

Il faudrait aider les gens à l’instant T quitte à avoir une ouverture des droits automatique et contrôler après.

Vanessa.

Car des idées, elle en a plein : « La protection sociale peut être difficile à vivre. Quand on est malade, comme moi, parfois on est crevés et il faut en plus faire les administrations et on ne comprend rien. Il faudrait la rendre plus douce en prenant le temps de l’écoute et du dialogue. »

Exit donc les lourdeurs administratives. Une protection sociale plus douce explique Vanessa, et plus juste, car, à ses yeux, il est injuste de prendre les revenus des années antérieures pour calculer les droits.

« Il faudrait aider les gens à l’instant T quitte à avoir une ouverture des droits automatique et contrôler après. Il faudrait aussi essayer de faire des cases plus perméables, pour que nos vies rondes rentrent dans les cases carrées. »

 
« Sans la protection sociale, je ne serais plus là »
« Il ne faut pas attendre que les gens soient tombés dans le trou »
 

Autre cheval de bataille : le changement de regard. Depuis qu’elle est en fauteuil en 2015, elle explique qu’elle se sent moins considérée, sans parler des guichets et bureaux administratifs non adaptés. « A force d’être regardé comme un parasite, on finit par s’en foutre, ça n’aide pas à recourir à nos droits et à se battre. »

Enfin, Vanessa milite au sein du Collectif pour l’élargissement de la contribution, basée actuellement uniquement sur le travail rémunéré.
 

Le bénévolat m’a redonné une place dans la société que j’avais perdue.

Vanessa.

« Pour moi, le bénévolat m’a redonné une place dans la société que j’avais perdue, alors que je n’avais pas le choix avec mon invalidité. Je fais de la comptabilité aux Accorderies, ça me valorise, car il s’agit de ma compétence. Je contribue à faire des liens donc à la société en elle-même. Mais je ne touche pas la protection sociale pour cela, alors qu’on pourrait imaginer me faire gagner des droits à la retraite par exemple. »

La jeune femme est pour autant lucide sur les risques à rendre le bénévolat obligatoire et d’en abîmer l’idée de gratuité et de don. Mais elle compte bien ouvrir le débat.

Dignité

De même Vanessa rêverait de voir élargir les recettes de la protection sociale en ponctionnant les flux financiers. « Il y a beaucoup à de choses à faire pour garder notre système mais aussi l’améliorer. » Le garder car elle reconnaît, que « sans la protection sociale, [elle] ne serai[t] plus là ».

La Sécurité sociale lui rembourse des médicaments hors de prix. Pour autant, elle déplore le fait que « malgré le fait qu’on ait tout pour soigner les gens en France, beaucoup passent entre les mailles du filet
 

La protection sociale, c’est fait pour qu’un être humain ait une vie correcte et digne. Point final.

Vanessa.

Et de montrer sa dent cassée qu’elle ne peut pas se permettre de réparer. Quand on a l’AAH, on ne peut pas toucher la CMU complémentaire. Sur sa pension et son AAH d’un total de 900 euros par mois, Vanessa dépense donc déjà 50 euros de mutuelle. « J’en ai besoin pour mes hospitalisations. » Du coup elle se prive de loisirs – notamment des restaurants, son péché mignon.

L’entretien est terminé, le micro coupé, pour autant, la brune débordante d’énergie n’en a pas terminé : « Parfois, j’ai l’impression que nos dirigeants voudraient que la protection sociale soit rentable. Mais c’est pas fait pour. La protection sociale, c’est fait pour qu’un être humain ait une vie correcte et digne. Point final. »

 

Pourquoi une protection sociale plus juste et plus douce ?

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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