Traite des êtres humains : Le combat d'une Ukrainienne

Publié le 20/07/2022
Ukraine
Traite des êtres humains : Le combat d'une Ukrainienne
 

À l'occasion de la Journée mondiale des Nations unies contre la traite d'êtres humains, rencontre avec Natalia Holynska. Coordinatrice nationale des programmes de lutte contre la traite des êtres humains pour Caritas Ukraine, Natalia Holynska voit les cas d’exploitation humaine se multiplier et se complexifier avec la guerre et se bat pour que l’aide internationale qui afflue pour pallier l’urgence prenne également en compte les victimes de traite.

« En Ukraine, toutes les régions sont différentes avec leur propre culture, leur langue et même leur traite des êtres humains », explique Natalia Holynska. « J’étais à Odessa il y a quelques jours où nos équipes travaillent nuit et jour, week-ends compris, pour répondre aux besoins des victimes. Là-bas, il y a des hommes enrôlés sur les bateaux et traités en esclaves. Il y a aussi des mafieux qui envoient des Ukrainiens à l’étranger pour toucher des aides reversées sur leurs comptes en banque. La guerre est un puissant accélérateur de traite. »

Nous avions rencontré Natalia lors d’un reportage en Ukraine en 2019. À Kharkiv où elle nous avait accompagnés, nous avions interviewé plusieurs victimes que Caritas prenait en charge et aidait à se reconstruire. La plupart d’entre elles étaient victimes d’exploitation par le travail et d’esclavage domestique. Avec la guerre, des cas encore plus douloureux ont surgi.

« Au début du conflit, les Russes ont transféré dans leur pays de nombreux adultes et quelque 200 orphelins. Les adultes se sont vus confisquer leur passeport et ont été envoyés en Sibérie où il y a besoin de main d’œuvre. Nous n’avons aucune nouvelle des enfants. Nous craignons qu’ils ne soient victimes de prélèvements d’organes. »

 

Au début du conflit, les Russes ont transféré dans leur pays de nombreux adultes et quelque 200 orphelins.

 

En ce mois de juillet, au cinquième mois de la guerre, nous échangeons en visioconférence avec Natalia qui s’exprime en anglais depuis Drohobytch, ville d’environ 80 000 habitants au sud-ouest de Lviv et proche des frontières polonaise et slovaque. « C’est ici que je suis née, c’est ici que je vis. Les sirènes se déclenchent souvent durant la journée mais c’est moins dangereux ici que dans l’Est de l’Ukraine », dit-elle en souriant bien que la région ait été bombardée une vingtaine de fois et que les sirènes retentissent presque chaque jour.

Elle n’a pas eu à fuir les lieux de guerre comme ses collègues de Kiev et de Kharkiv. Ceux de Kiev sont en partie revenus chez eux, pas ceux de Kharkiv.

bonne élève des écoles soviétiques

Pour Natalia, le mois de février 2022 restera gravé dans sa mémoire. Le 21, elle et son mari fêtaient leur trentième anniversaire de mariage, le 24, la Russie envahissait son pays, le 27 elle fêtait son 54ème anniversaire, le même jour sa mère mourait. 

Née en 1968 au temps de l’URSS, elle est une bonne élève des écoles soviétiques où on parlait russe. Elle intègre ensuite l’université où elle se spécialise en russe et en anglais. Elle arrive à l’âge adulte en même temps que la Pérestroïka, époque bénie pour devenir une Ukrainienne indépendante et s’ouvrir enfin au monde.

« Mais le pays n’était pas vraiment indépendant. Nous restions trop connectés à la Russie. En 2004, il y a eu la Révolution orange, Poutine voulait nous dicter sa politique alors qu’une majorité du peuple penchait pour les valeurs européennes. » Au sortir de l’université, Natalia devient professeur d’anglais à Drohobytch, se marie, donne naissance à un fils puis à une fille.

Une vie heureuse. Son mari, médecin orthopédiste, gagne modestement sa vie, tout comme elle. « Médecins et professeurs sont ici considérés comme des travailleurs sociaux, dit-elle. Ce n’était pas facile de vivre de son salaire dans les années 1990. Je suis partie trois ans enseigner en Pologne où j’ai mieux gagné ma vie et où j’étais mieux considérée. Mais j’étais éloignée de ma famille, et j’ai décidé de revenir travailler à Drohobytch où la Caritas locale proposait un poste pour lutter contre la traite des êtres humains. J’avais une très bonne opinion de Caritas Pologne mais je ne connaissais pas Caritas Ukraine récemment implantée dans le pays. »

 

Il y avait plus de victimes chez nous que chez mes collègues des autres pays.

 

Le fait que Natalia soit chrétienne a pesé dans la balance, tout autant que cet esprit curieux qui pousse à aller voir derrière les mots. « Je n’y connaissais pas grand-chose en traite des êtres humains. Je croyais qu’il s’agissait essentiellement de femmes exploitées sexuellement. Petit à petit j’ai appris, j’ai compris. J’ai pris des cours à l’université catholique et j’ai commencé à coordonner un programme local qui consistait à prévenir et à venir en aide aux victimes. »

 
Traite des êtres humains : Le combat d'une Ukrainienne
Mars 2022. Des femmes réfugiées ukrainiennes arrivent au poste frontière de Medika en Pologne.
 

Cet engagement et sa maîtrise de l’anglais vont la conduire à participer à plusieurs rencontres internationales sur le sujet de la traite des êtres humains. Notamment grâce au Secours Catholique qui l’invite à se joindre au Forum social de Dakar au Sénégal en 2011. « Je me suis rendue compte que mes collègues des autres pays faisaient plus de prévention que d’accompagnement, alors que moi, en Ukraine, je travaillais avec les victimes, parce qu’il y avait plus de victimes chez nous que chez eux. »

Elle participe aussi à une « recherche-action » sur la « traite dans les situations de conflits et de post conflits en 2015, n’imaginant pas une seconde qu’un jour elle connaîtrait cette situation de conflits dans son pays. En 2016, son expérience est telle que Caritas Kiev lui propose de coordonner les programmes nationaux de lutte contre la traite.

« Ce problème est délicat et on peut hésiter avant de vouloir prendre en charge ce sujet", précise-t-elle. D’autant qu’à l’Est, Caritas s’est implanté à Kharkiv en 2014 et que des cas de traite surgissent à la faveur de la guerre civile dans le Donbass. « J’ai donc visité tous les centres et consolidé le réseau. Nous avons lancé des campagnes d’information et de prévention. Depuis Kiev, nous assurons une assistance juridique aux victimes et nous agissons en lien avec la police. »

 

Nous avons découvert un groupe de femmes kidnappées et réduites en esclavage sexuel pendant un mois et demi.

 

Kidnappings, assassinats, crimes divers, exploitations, torture, autant de violations des droits de l’homme qui font partie de la traite des êtres humains et que la guerre a démultipliées, constate Natalia.

Après le retrait des troupes russes au nord de Kiev, « nous avons découvert un groupe de femmes qui ont été kidnappées et réduites en esclavage sexuel pendant un mois et demi par les soldats russes dans des conditions terribles. Depuis, huit d’entre elles se sont suicidées tellement c’était lourd à porter. Nous essayons de sauver les autres mais nous n’avons pas toujours les moyens de payer les spécialistes nécessaires pour qu’elles se reconstruisent. Et la police nous dit qu’il y a bien d’autres femmes qui ont souffert de la même manière. »


Avant la guerre, Caritas Ukraine disposait de moyens limités mais suffisants pour venir en aide aux victimes. Aujourd’hui, la générosité internationale pare au plus pressé en finançant des actions d’urgence dans lesquelles n’entre pas la traite des êtres humains, ce que déplore Natalia. « J’appelle les pays à nous venir en aide », lance-t-elle pour que nous relayons son message.  


En savoir plus sur la situation en Ukraine et l'action du Secours Catholique

Jacques Duffaut
© Gaël Kerbaol/Secours Catholique - Caritas France ; © Alexandre MARCHI/MaxPPP
Écolière Haïtienne souriante dans sa classe
Plus d'informations
Solidarité internationale et développement
# sur le même thème