Traite : « J’avais une dette envers eux »

Publié le 05/02/2020
Allemagne
Traite : « J’avais une dette envers eux »
 

Le 8 février marque la Journée mondiale de prière et de réflexion contre la traite des personnes, voulue par le pape François, et dont le réseau international Caritas est partenaire. Dans de nombreux pays, la société civile alerte en effet contre l'exploitation des êtres humains (femmes, enfants, travailleurs pauvres, personnes migrantes...) et vient en aide à celles et ceux qui en sont victimes. Kate*, 23 ans, est originaire du Nigéria. Victime de prostitution à Berlin, elle témoigne. C'est la cellule d'accueil InVia, service de l'Église catholique allemande, membre du réseau Caritas, qui l'a accompagnée et lui a permis de laisser derrière elle cette épreuve.

« J’ai grandi dans l’État d’Oyo, au Nigéria. J’ai perdu ma mère lorsque j’étais jeune. Mon père ne s’occupait pas de moi car il avait plusieurs femmes. Je devais me débrouiller pour vivre : j’ai fait des ménages pour gagner de quoi subsister. Je rêvais d’aller en Europe pour avoir une vie meilleure. Une amie m’a mise en relation avec une “Madame” qui m’a proposé de partir travailler en Europe, à condition de lui rembourser plus tard les 30 000 euros du voyage. J’ai juré.

Avec d’autres migrants, en 2016, j’ai traversé le désert libyen. Nous étions entre la vie et la mort. On nous a confisqué nos téléphones. Puis nous avons traversé la mer, le bateau a failli sombrer, nous avons été secourus et nous sommes arrivés en Italie. Des amis de la “Madame” nigériane m’ont récupérée et m’ont emmenée à Berlin. Un homme et une femme m’ont installée dans un appartement, et ils m’ont dit qu’ils avaient un travail pour moi et que je devais le faire pour rembourser le voyage : de la prostitution. J’ai répondu que je n’avais jamais fait ça, j’étais sidérée ! J’ai “travaillé” dans l’appartement avec d’autres filles. La femme et l’homme gardaient l’argent que je gagnais et disaient que je devais rembourser ma dette.

 

Ils m’ont dit que si je témoignais contre eux, j’allais devenir folle ou mourir. J’ai eu peur.

 

Au bout de deux semaines, la police m’a arrêtée en même temps qu’une autre fille, car je n’avais pas de papiers. J’ai eu peur, j’ai dit que je ne connaissais personne et que je n’étais personne ici. La police m’a envoyée à InVia, un service d’Église du réseau Caritas, qui aide les victimes de traite. InVia a pris soin de moi, ils m’ont trouvé un appartement, ils m’ont écoutée et m’ont aidée à aller en justice pour combattre ceux qui m’ont fait du mal. Mais mes bourreaux m’ont menacée avec le vaudou, ils m’ont dit que si je témoignais contre eux, j’allais devenir folle ou mourir. J’ai eu peur.

Aujourd’hui, cette histoire est derrière moi et je remercie Dieu tous les jours de m’avoir libérée de la prostitution. J’apprends l’allemand et j’aimerais étudier, car je ne suis pas allée à l’école au Nigéria. InVia continue de m’aider. »

* Le prénom a été changé

 

 InVia : au service des femmes victimes de la traite 
 
« Accompagner, renforcer, rassurer » : tel est le leitmotiv de la cellule berlinoise d’accueil InVia, un service de l’Église catholique allemande, membre du réseau Caritas. Depuis plus de 20 ans, InVia accompagne des femmes et des filles victimes de la traite.
 
En premier lieu, il s’agit de les sortir des griffes de leurs bourreaux, puis de les aider à reprendre pied en leur expliquant leurs droits, en leur trouvant un toit, en leur offrant une aide psychologique, en leur cherchant un travail, etc. « Nous sommes le conseiller pour tout. » explique Barbara Eritt, chargée de projet à InVia. « Si quelqu’un a besoin de parler, nous sommes là. Nous soutenons aussi ces femmes pour porter plainte devant la justice. »
Chaque année, InVia accompagne ainsi 80 à 100 femmes. Les trois quarts sont victimes de prostitution*, mais aussi de travail forcé, de commerce d’organes, d’exploitation à des fins de mendicité. La police berlinoise ou de la région de Brandebourg qui rencontre les victimes lors de ses contrôles les adresse à InVia. « La traite des êtres humains est un véritable commerce. Tout est calculé pour obtenir une relation de dépendance entre le bourreau et la victime. » poursuit Barbara Eritt.  « On le voit avec les « Loverboy »  qui attirent les jeunes filles en leur promettant monts et merveilles, et qui, au bout de quelques mois de relation et de confiance, les poussent à se prostituer. »
Depuis quelques années InVia observe un accroissement des demandeurs d’asile parmi les victimes de traite. « Ces femmes viennent du monde entier : d’Europe de l’Est, de l’Afrique –en particulier du Nigéria– et de la Chine. » note Barbara Eritt.  Dans ce cas, le phénomène de dépendance existe du fait de cette prétendue dette de voyage de la victime du pays d’origine vers l’Allemagne, qu’elle devra rembourser en étant contrainte à se prostituer par exemple.
InVia les aide alors à obtenir un permis de séjour pour des raisons de mises en danger. « Ce qui est rageant, c'est que les bourreaux aussi ont des titres de séjour. Après le procès, une fois la peine accomplie, ils peuvent poursuivre leur commerce et trouver de nouvelles victimes. » explique Barbara Eritt.  D’où la prévention d’InVia auprès des plus jeunes et la coopération avec les services de police et d’asile afin de mettre fin au cauchemar des victimes le plus vite possible. 
*la prostitution est légalisée en Allemagne, mais la prostitution forcée est interdite.

 

Pour en savoir plus sur la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle au Nigéria, lire le rapport de l’OFPRA (office français de protection des réfugiés et apatrides).

 

Plus d'infos pour participer à la Journée mondiale de prière et de réflexion contre la traite des personnes

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : ©Christophe Hargoues / Secours Catholique
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