Vacances en famille : « Je croyais que je n’aurais jamais droit à ça ! »

Vacances en famille : « Je croyais que je n’aurais jamais droit à ça ! »

Publié le 25/07/2022
Pyrénées-Orientales
 

L’été dernier, Fouad, Assma, Youcef et Nour sont partis en vacances avec leurs parents. Une semaine dans un bungalow au bord de la Méditerranée. L’occasion d’oublier les soucis quotidiens et de partager de bons moments en famille. Comme 4,4 millions d’enfants, cela faisait des années qu’ils restaient chez eux tout l’été, faute de moyens. Rencontre avec Layla, Adil et leurs enfants à Le Barcarès, sur leur lieu de vacances. 

« Nos enfants, ça les rend libres en vacances au bord de la mer. A la rentrée, ils n’auront pas honte de ne pas avoir fait ci ou ça. Ils auront des choses à raconter », confie Adil, 51 ans, père de quatre enfants. 

Ce grand gaillard d’1m82 cisèle ses phrases comme des bijoux. Il a une manière de vous regarder qui invite à choisir ses mots avant de parler. « C’est mon Perceval », s’exclame en riant Layla, son épouse, en référence au personnage de Kamelott, une série que le couple adore. « Il utilise des grands mots. » Souriante et volubile, elle confie volontiers son âge : 37 ans. « Je suis spontanée, j’ai pas de filtre. » 

Dans une autre vie, Adil était policier en Algérie. Dégoûté par les injustices dont il est témoin, il quitte son travail, son pays et rejoint la France en 2005. Elle incarne bien plus, pour lui, les valeurs qui lui sont chères.

 

« D'habitude, on ne part pas »

Installés sur la terrasse de leur bungalow, dans un camping du Barcarès, une commune littorale des Pyrénées-Orientales, Adil et Layla évoquent tour à tour les enfants, le repas à venir, les répliques hilarantes de Kamelott. La petite dernière, Nour, 15 mois, des cheveux comme des ressorts, se dandine de l’un à l’autre, repousse la barrière pour s’échapper de la terrasse, est rattrapée juste à temps. 

Les trois aînés, Fouad, Assma, Youcef, 7 ans ½, 6 ans ½ et 5 ans ½, rentrent de la piscine du camping. En tongs et maillot de bain, les yeux rougis par le chlore, dégoulinants d’eau, de soleil et d’un bonheur tout neuf. Toute la famille a du mal à croire que tout ceci est bien réel. 

D’habitude, pendant les vacances, eux ne partent pas. Comme 4,4 millions d’enfants de 5 à 19 ans . Alors que font-ils ? « Rien », assène Fouad, l’aîné. Ils restent chez eux. Chez eux, c’est à L’Arbresle, à une vingtaine de kilomètres de Lyon. Un village de 6400 habitants. Un Lidl, « heureusement », un Super U, où « tout est très cher », des écoles, de la maternelle au lycée. Une cité, la leur. Où l’on entasse les ouvriers de l’usine de pièces détachées et ceux qui, comme eux, n’y ont plus de travail ou n’en ont jamais eu. 

 
 

Au printemps, quand elle reçoit une grosse facture de régularisation d’eau, Layla est prête à craquer. Des mois, des années qu’elle se bat pour joindre les deux bouts. La mère de famille épluche les promotions, connaît le prix des indispensables, renonce au reste. « J’aimerais cuisiner à l’huile d’olive, mais c’est trop cher. Et puis, avec le confinement les prix ont augmenté ! » 

Le couple s’est rencontré à l’usine. Aujourd’hui, Layla se consacre aux enfants et touche le RSA, lui cherche du travail et perçoit l’allocation spécifique de solidarité. A cela s’ajoutent les aides de la caisse d’allocations familiales.

Chaque mois, il faut payer le loyer, l’eau, l’électricité, habiller les enfants, se nourrir, acheter des couches… Alors offrir aux enfants des loisirs ou des vacances ! Le centre de loisirs municipal pourrait offrir une distraction. Mais « même avec le coefficient de la Caf, c’est trop cher », regrette Layla. Il y a deux ans, elle avait inscrit l’aîné au judo. 140 euros qu’il a fallu sortir d’un coup. Impossible, à ce prix-là, d’inscrire chaque enfant à une activité. 
 

Le centre de loisirs municipal, même avec le coefficient de la Caf, c’est trop cher.

Layla.

Alors au printemps, de désespoir, Layla frappe à la porte du Secours Catholique avec sa facture d’eau. « C’est comme si je me noyais, avec mes enfants. Je ne pouvais pas rester à rien faire. » Peu de temps après, on lui propose une aide pour partir en vacances. Layla est stupéfaite : « Je croyais que je n’aurai jamais droit à ça ! »

Patrick, qu’elle appelle « Monsieur Patrick », bénévole au Secours Catholique de L’Arbresle, l’aide à monter le dossier : choisir une destination, demander un devis au camping, évaluer le coût des billets de train, faire le budget total de la semaine, identifier les aides possibles. Une semaine en bungalow ? 1500 euros. Les billets de train aller-retour pour toute la famille ? Plus de 500 euros. A cela s’ajoute la nourriture, les couches pour la petite… 

Heureusement, la Caisse d’allocations familiales (Caf) prend en charge une partie de la location du mobil-home. Le Secours Catholique complète. La famille prend en charge l’alimentation. Layla se démène mais, tant que l’association n’a pas validé son dossier, elle n’en parle pas aux enfants. Trop peur qu’ils soient déçus. 

 

Se retrouver en famille

Lorsque « Monsieur Patrick » annonce à Layla que l’aide lui est octroyée, elle bondit de joie, le sert dans ses bras. Enfin, elle y pense, mais elle n’ose pas. Il lui remet également une enveloppe avec 120 euros de chèques vacances pour les loisirs.

Le jour de leur arrivée au camping, l’un des garçons demande s’ils rentreront à L’Arbresle le soir même. Pour lui, un bonheur comme celui-là ne peut pas durer plus de quelques heures. Et pourtant si. Fouad lorgne vers la fête foraine installée en face de la plage : « Ils prennent les chèques vacances ! » 

L’après-midi, la famille va à la plage, à quelques centaines de mètres du camping. Ce jeudi de juillet, Adil reste au bungalow avec Nour qui fait la sieste. Layla embarque les plus grands. Ils rejoignent une étendue d’eau creusée dans le sable, à quelques dizaines de mètres des vagues. Un lieu sans courant, plus sûr pour elle, qui ne sait pas nager. 
 

C’est dur pour des parents de ne pas pouvoir offrir des vacances à leurs enfants.

Layla.

Assma se bouche le nez, plonge, resurgit, un rideau de cheveux et d’eau salée sur le visage. Puis elle s’étend dans l’eau, les jambes et les bras écartés : « Je fais l’étoile de mer ! » Fouad rassemble ses mains et invite son petit frère à mettre un pied dessus, pour le propulser en l’air. Il décolle à peine, s’affaisse dans l’eau, recommence aussitôt. 

« Regardez comme ils sont heureux ! Ils sont comme des fous. » Depuis la rive, Layla les contemple en souriant. D’habitude, tous les ans, début juillet, quand on annonce à la télé les kilomètres de bouchons et que Bison futé vire au rouge, Adil blague : « Ah, tu vois, dit-il à sa femme, il vaut mieux pas partir en vacances. Il y a trop de monde sur la route ! » Layla soupire : « C’est dur pour des parents de ne pas pouvoir offrir des vacances à leurs enfants. » 

 

Se retrouver soi

Ces vacances loin des soucis du quotidien, c’est aussi, pour Layla et Adil, l’occasion de se retrouver. « L’autre soir, ma mère, qui habite pas très loin d’ici, est venue garder les enfants et on est allés se baigner tous les deux. On se redécouvre. C’est comme une lune de miel tardive ! » se réjouit Layla, qui en parle comme si c’était leur premier rendez-vous. 

Layla redécouvre son mari : « C’est une autre personne. » « Ici, il n’y a pas de boîte aux lettres », résume Adil pour expliquer sa bonne humeur, un large sourire aux lèvres, les sourcils en accent circonflexe. Pas de courrier, pas de facture, pas de mauvaise nouvelle. 

Pourtant, Layla appréhendait le voyage. La peur de l’inconnu. La peur, aussi, du regard des autres sur son foulard. « D’autres mamans m’ont dit qu’elles avaient refusé l’aide aux vacances. Par peur d’être rejetées à cause de leur religion. » Mais pour ses enfants, elle est passée outre. « Maintenant, je me dis que si quelqu’un me parle mal, c’est peut-être juste que c’est un ronchon ! » Au camping, elle est aux anges. Cette peur s’est évanouie. Les voisins, des habitués, mieux équipés qu’eux, les accueillent, leur proposent leur aide. 

 

Un nouveau départ 

Cinq jours après son arrivée à Le Barcarès, Layla est sereine : « Maintenant, je sais à quoi m’attendre. Je n’ai plus peur ! Je serai mieux préparée la prochaine fois. » C’est, pour le Secours Catholique, l’un des objectifs d’un tel séjour : rendre la famille de plus en plus autonome pour l’organisation de ses vacances. 

« L’idée, explique Patrick, c’est d’accompagner la famille trois années de suite et qu’à chaque fois, ce soit elle qui s’approprie davantage la logistique et la prise en charge financière, pour faire baisser le montant des aides. »

Grâce à ce séjour, qui a eu lieu l’été dernier, Adil est rentré chez lui regonflé à bloc. Déterminé à trouver un travail pour offrir cela lui-même à ses enfants, une prochaine fois. Depuis, il travaille régulièrement en intérim, dans une usine. 

Layla, elle, a convaincu l’une de ses voisines de partir en vacances. « Je lui en ai beaucoup parlé, elle a vu qu’on en avait bien profité, alors elle s’est dit : “Pourquoi pas moi ?” » Cet été, c’est elle qui fait du camping au Barcarès avec ses enfants.

Aurore Chaillou.
Crédits photos : ©Anthony Micallef / Secours Catholique
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