Vivre-ensemble : « l’interculturel ne se décrète pas, il se vit »

Vivre-ensemble : « l’interculturel ne se décrète pas, il se vit »

Publié le 02/08/2017
France
 

« Better together », tel est le mot d'ordre de l'université d'été du Secours Catholique qui a réuni plus de 700 jeunes de 18 à 35 ans, du 24 au 27 août à Saint-Malo. Ce grand rassemblement invitait cette année à « oser l'interculturel et l'interreligieux » à travers des rencontres et des ateliers ainsi que des temps de convivialité et de spiritualité.

À l’heure de la mondialisation et de la multiplication des échanges, nos sociétés sont en effet devenues des mosaïques de cultures et de religions. Pour le Secours Catholique, la construction d’un vivre-ensemble entre les individus de toutes cultures est le pilier d’une société « juste et fraternelle ». L’association en a fait l’un des axes principaux de son projet national 2016-2025.

 

Le défi de l'interculturel

Devant la nécessité de la construction d'un vivre-ensemble interculturel, le Secours Catholique mobilise son réseau d'acteurs pour vivre cette rencontre, difficile parfois, mais capitale.

Notre monde occidental est aujourd’hui un carrefour de cultures. Face à cette réalité, il nous faut, déclare le jésuite Grégoire Catta, « passer de Babel à la Pentecôte, de l’illusion autocentrée de l’unicité de langue et de culture à l’accueil des multiples dons de l’Esprit dans la multiplicité des langues et des cultures (1) ».

Ouvert à tous, sans distinction de religion, de culture ou de nationalité, le Secours Catholique vit au quotidien la réalité de la diversité culturelle.

À Grigny (Essonne), Freycinet, catholique d'origine indienne, est responsable d’une équipe composée d'hommes et de femmes d'Afrique subsaharienne, des Antilles et du Maghreb. « À l’image de la paroisse, précise cet ancien pompier. Durant les permanences, on évoque nos origines, nos parcours, nos enfants, ceux qui sont restés au pays. »

Parfois, la rencontre est ponctuelle. Venue avec son fils de 9 ans à un dîner de Noël organisé par le Secours Catholique de Paris, Linda a pu discuter avec des femmes maliennes, sénégalaises… « Cela permet de connaître l'autre, de faire tomber les barrières, observe la jeune maman. Je trouve que c'est très important à l'heure actuelle. »

 

Personne ne m’a demandé ma religion, ma nationalité ou mon pays d’origine.

Noura, partie en voyage à Lourdes

Musulmane d’origine tunisienne, habitante d’un quartier populaire de Vannes, Noura le confirme. Partie en voyage à Lourdes, en 2015, avec le Secours Catholique, elle a apprécié « la simplicité et l’ouverture d’esprit. Personne ne m’a demandé ma religion, ma nationalité ou mon pays d’origine. » Cela change, dit-elle, de l’atmosphère habituelle, parfois pesante, « surtout depuis les attentats ».

Lire aussi : « Marie et Noura, intercultur(elles) »

Ces dernières années, au fur et à mesure que se manifestaient des signes de crispation dans la société française, l’association a pris conscience de l’importance de cultiver cet esprit d’ouverture et de fraternité, et même de le développer.

« Auparavant, nous recevions ces personnes sans chercher à découvrir leurs richesses », reconnaît Éric Thimel, délégué du Var et acteur du chantier « Ensemble et différents » – « un sacré défi ! » – lancé en 2011. Aujourd’hui, l'interculturel et l’interreligieux figurent parmi les quatre axes majeurs du projet national de l’association pour les huit prochaines années.

À ceux qui doutent que le sujet soit une priorité pour une association caritative, Éric Thimel réplique : « En cas de tensions dans la société, les pauvres sont les premiers touchés. »

 

« Si on attend que cela se fasse, il ne se passera jamais rien »

Des activités autour de la cuisine ou de la danse sont proposées dans plusieurs délégations. Chaque mois, Fatou Sambé, salariée du Secours Catholique, anime un repas interculturel à l’accueil des Carmes de Marseille qui réunit une quinzaine de nationalités au gré des ateliers cuisine, couture, théâtre, informatique… Pour qu’il y ait un réel échange interculturel, constate-t-elle, « il faut le favoriser, voire le provoquer. Car si on attend que cela se fasse, il ne se passera jamais rien ».

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La rencontre de l'autre, pour les militants comme pour les autres, n'est pas toujours simple et demande une grande attention pour éviter les ratés. Un exemple pris dans un cours de français langue étrangère (FLE) animé par une équipe du Secours Catholique en Savoie.

Un homme originaire du Soudan, invité à dire le temps qu'il fait, répond : « Il pleut et c'est très bien. » « Notre première réaction collective fut l'étonnement, l'incompréhension, se souvient Jeanne-Claude, l'animatrice. Avant que d’autres élèves nous expliquent ce que représentait la pluie dans son pays. »

La bénévole en tire un enseignement : « Il est difficile de se décentrer. Nous avons envie de dire ce qui est bon pour l'autre. Soyons-y attentif. »

Face à cela, Victor Brunier, chargé de l'interculturel et de l'interreligieux au Secours Catholique, propose trois attitudes successives : « Écouter l'autre avec bienveillance, sans jugement. Se connaître. Se déplacer et ne pas regarder l'autre par rapport à soi-même. »

Le Secours Catholique propose des journées de sensibilisation à la rencontre interculturelle. Elles permettent de « voir en quoi les différences nous touchent et comment nous y réagissons », déclare Marc Bulteau, coordinateur interrégional en animation Rhône-Alpes-Auvergne.

 

Ils ont apprécié d'être mis en valeur. Et chacun a cherché à découvrir la culture des autres.

Véronique, enseignante FLE auprès de migrants

L’art est un excellent outil. À Nîmes, des migrants d'un groupe socio-linguistique du Secours Catholique, venus d'Albanie, d'Arménie, du Brésil, des États-Unis et du Maghreb, ont monté l'an passé un spectacle avec deux chorégraphes. « Ils ont apprécié d'être mis en valeur », raconte Véronique, leur enseignante en FLE. « Et chacun a cherché à découvrir la culture des autres. »

À Paris, le Centre d’entraide pour les réfugiés et les demandeurs d’asile (CEDRE) organise des sorties au musée. « Il y a aussi des concerts », précise Grégoire Valadié, ancien coordinateur du service socioculturel au CEDRE. « Cela va de la musique traditionnelle chinoise à de la musique classique en l’église de la Madeleine. »

Proche de ses locaux, la Cité de la musique à La Villette rencontre un franc succès. « De nombreux demandeurs d’asile y reconnaissent des instruments de leur pays, commente Grégoire Valadié. C’est précieux pour eux. Ils peuvent se raccrocher à ces instruments pour construire un pont entre leur culture et la nôtre. »

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(1) Intervention lors de la session du Ceras « Vivre ensemble, un sacré défi ! », le 1er février 2017.

Lire aussi : « C’est la première fois que j’entre dans un musée »

 

Rencontrer l’autre, est-ce naturel ?

Entretien avec Juan Marcos, responsable du pôle « Migrations et intégration » de l’association Élan interculturel

 

Rencontrer l’autre, est-ce naturel ?

 

La psychologie interculturelle nous apprend que nous avons tendance à vouloir nous « protéger » en restant dans notre groupe d’appartenance ; l’autre, le différent, représente souvent une menace. En même temps, il est possible d’aller contre cette tendance naturelle, comme l’a fait le pape François, qui s’est rendu à Lampedusa et a lavé les pieds des migrants.

Admettre que l’autre n’est pas mon ennemi s’apprend par l’information et l’éducation, mais aussi par l’expérience. L’interculturel ne se décrète pas, il se vit. Devant quelqu’un de différent, il est normal de se sentir dérangé.

Certains s’autocensurent, se disant ouverts d’esprit et pas du tout gênés. D’autres, à l’inverse, rejettent les étrangers. C’est entre ces deux attitudes que nous voulons agir. L'approche interculturelle consiste à bien comprendre mon identité et à ne pas voir celui qui ne partage pas mes codes culturels comme une menace.

 

N’existe-t-il pas des valeurs auxquelles nous tenons absolument ?

 

Bien sûr, dans notre société, on peut citer la liberté, l’égalité ou l’accès à la scolarisation. Si l’on est conscient des valeurs qui nous habitent, on peut construire avec l’autre.

Si les règles de celui-ci ne s’adaptent pas à notre société, on peut utiliser des méthodes de négociation interculturelle qui respectent les identités de tous.

 

Comment agit votre association ?

 

Auprès d’acteurs de terrain, comme le Secours Catholique, nous recueillons des récits de « chocs culturels ». Il s’agit de petits faits : « Il ne m’a pas regardé dans les yeux », ou « elle a refusé de me serrer la main »

À partir de ces expériences, nous essayons d’analyser quelles sont nos propres représentations et celles que nous nous faisons de l’autre afin de comprendre pourquoi apparaît un choc culturel. Ensuite, nous bâtissons des formations pour surmonter ces difficultés.

Notre vision de la rencontre interculturelle est récente. Longtemps, il s'agissait de comprendre le « barbare », pour qu'il nous soit utile. Puis on a voulu assimiler l'étranger, par la langue, sans s'intéresser à sa singularité. Aujourd'hui, le défi est de construire une société ensemble, dans et par la diversité culturelle de chaque individu.

 

Tout le monde est-il disposé à accepter la diversité ?

 

Je constate que beaucoup de militants impliqués dans l’accueil des migrants ont déjà vécu des rencontres interculturelles, à travers l’expatriation ou l’expérience des couples mixtes. De par leur confrontation à la différence, ils savent que la rencontre interculturelle n’est pas évidente, mais aussi combien elle enrichit. D’autres personnes sont dominées par la peur.

Élan interculturel travaille sur leur représentation des « barbares menaçants », toujours en les respectant. Car l’angoisse de l’autre peut se transformer en haine.

 

Quel est votre espoir ?

 

Je pense que les jeunes conçoivent plus facilement la vie commune dans la différence et le respect de l’altérité. Nous travaillons avec une école maternelle.

Si nous montrons aux élèves des portraits d’enfants portant des habits très typés culturellement et arborant des expressions de visage différentes, que remarquent-ils ? Les émotions sur les visages, pas les vêtements.

L’interculturel consiste à déconstruire ce qui nous fait croire que ce sont les vêtements qui importent.

 

À la rencontre de l'autre croyant

Au Secours Catholique, la rencontre entre les cultures se fait aussi à travers la religion de l’autre. Un partage qui fait grandir la spiritualité de chacun.

« Certains spécialistes affirment qu'il faut bien connaître les religions avant de rencontrer les croyants, dit Victor Brunier, chargé de l'interculturel et de l'interreligieux au Secours Catholique. Au contraire, l'association encourage d'abord la discussion entre individus, avec leurs récits de foi. »

Accueillir la diversité des croyances n'est pas une nouveauté, au sein du Secours Catholique. Mais désormais, inviter les frères et sœurs d'autres confessions aux messes catholiques ne suffit plus, tout comme la traditionnelle brochette prêtre-pasteur-imam à la tribune.

Plus encore que de parler des religions (ce qui est par ailleurs fort utile), le dialogue interreligieux engage à la discussion des personnes. Cet échange au niveau individuel, principalement vécu en France entre musulmans et chrétiens, est une exigence nouvelle.

Il suscite un vif intérêt, à en juger par le succès des modules de formation proposés dans le réseau de découverte de l'islam et, depuis peu, de dialogue interreligieux.

 

Les personnes étrangères qui nous rejoignent, accueillies ou bénévoles, ont laissé leurs familles, leurs diplômes, leur travail. Sur leur chemin d'exil, elles n'ont pris que Dieu dans leur bagage.

Victor Brunier, chargé de l'interculturel et de l'interreligieux au Secours Catholique

Affirmant plus facilement leur foi, les musulmans peuvent faire évoluer le projet spirituel des bénévoles. Comme il y a quelques années, quand un musulman a été nommé responsable d'une équipe locale, donnant un coup de fouet salutaire à la réflexion religieuse.

« Les personnes étrangères qui nous rejoignent, accueillies ou bénévoles, ont laissé leurs familles, leurs diplômes, leur travail, témoigne Victor Brunier. Sur leur chemin d'exil, elles n'ont pris que Dieu dans leur bagage. »

Les temps forts du Secours Catholique intègrent désormais cette dimension. Lors des marches fraternelles organisées pour les rassemblements du 70e anniversaire, la dimension spirituelle dans sa diversité était bien présente.

Et lors du rassemblement Young Caritas à Saint-Malo, l'été dernier, une cérémonie interreligieuse a réuni chrétiens, musulmans et bouddhistes.

« Mouktadir, jeune musulman originaire du Bangladesh, participait à la préparation, relate Victor Brunier. Nous avons découvert que cette activité n'était guère nouvelle pour lui, artisan de paix dans son pays entre hindous et musulmans. Mouktadir a assuré la partie islamique de notre cérémonie. »

Un dialogue est aussi possible à travers l'engagement, comme à Lyon, dans un travail commun avec le Secours islamique.

les voyages de l'espérance peuvent permettre de « changer de regard »

La prière commune, que Victor Brunier préfère appeler « amitié spirituelle », reste moins évidente. Elle arrive à voir le jour lors des voyages de l'Espérance, organisés vers des centres spirituels (Lourdes, le Mont-Saint-Michel).

Ces séjours, plébiscités par les participants, peuvent permettre « de changer de regard sur quelqu'un en découvrant en profondeur sa foi et sa culture », témoigne Victor Brunier.

Une expérience que vivrait volontiers Rachida, mère de famille musulmane et bénévole à Grigny. Elle est motivée pour transformer la future retraite spirituelle de son équipe du Secours Catholique en rencontre islamo-chrétienne.

Enfin, il convient de signaler un enjeu nouveau : trouver une place pour les expressions spirituelles non religieuses et les incroyants, de plus en plus nombreux.

Marina Bello, Philippe Clanché, Benjamin Sèze
Crédits photos : © Christophe Hargoues / Secours Catholique
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