Affichage optimisé pour le mode portrait, tourner votre appareil.
Un jour avec
Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
Depuis décembre 2018, des bénévoles du Secours Catholique vont à la rencontre des habitants du sud de l’Eure avec leur « Fraternibus », un lieu d’écoute mobile. Été comme hiver, au marché de Damville le mardi, à celui de Breteuil le mercredi. Leur bus fraternel est un lieu où l’on peut confier ce qui est trop dur à porter, lier des amitiés, s’informer sur ses droits.
Reportage :
Aurore Chaillou
Photos :
Christophe Hargoues
Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
6H45

Olivier, 64 ans, bénévole du Secours Catholique de l’Eure, gare sa voiture sur le parking de la médiathèque de Breteuil. Il transporte jusqu’au Fraternibus les provisions préparées pour la matinée : café, eau chaude, sachets de thé, chocolat en poudre, eau fraîche, sirop de grenadine… Des ingrédients pour tisser de la convivialité. Il a aussi apporté un ordinateur, si une personne a besoin de se connecter pour une démarche ou contacter des proches. Le mardi, direction Damville, à 14 km de là. Le mercredi, il gare le bus dans le centre-ville de Breteuil.

Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
7H00

Olivier et Christophe installent des tables, des chaises et accueillent les premiers visiteurs. Olivier : « Dans un local fixe, il n’y a que les gens qui frappent à la porte. Ici, on fait quelques pas vers eux. » Être présents les jours de marché, c’est être visible. Et fixer un rendez-vous hebdomadaire aux habitants. Christophe, 47 ans, a rejoint l’équipe du Fraternibus il y a quelques mois. Il touche une pension d’invalidité et ne peut pas travailler.  « Ici, je me sens bien. On n’est pas jugé. Ça me permet de faire quelque chose d’utile. Et parler devant plusieurs personnes à la fois m’aide à vaincre ma timidité. »

Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
7H30

Beaucoup d’habitués vivent seuls, comme Bernadette, 75 ans, veuve depuis peu. La retraite du couple, 1200 euros, a été divisée par deux. Aller au Fraternibus lui « évite de penser et de voir à la télé le Covid toute la journée ». « C’est étonnant, il y a une soif d’être écouté, remarque Denis. Les gens qui viennent ici ne cherchent pas à faire une activité. On a réussi à créer des liens plus forts que si on jouait aux boules. » Denis, féru de mécanique, a mis sa passion au service du projet.  En retournant une banquette de sièges, il a installé un petit salon dans le bus. Comme l’ensemble de l’équipe bénévole, il a été très surpris par le succès immédiat de l’initiative.

Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
8H00

Dominique est éditeur de livres d’histoire. Ce passionné de Cervantès – « le top du roman ! » – ne s’attendait pas à discuter littérature avec Christophe. « On va au-delà des préjugés qu’on peut avoir. Ce sont des gens qu’on ne rencontrerait pas autrement. » Ici se croisent tous les milieux sociaux. Mohamed, gérant d’une supérette, offre un panier rempli de bonbons aux visiteurs du jour. « Vous le ramènerez quand il sera vide ! » Mme Mutel, médecin généraliste à la retraite, aime rencontrer ceux qui venaient auparavant dans son cabinet. « Ces liens donnent de l’importance aux personnes et cela a un effet bienfaisant », observe-t-elle.

Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
10H00

Le Fraternibus est aussi un relais d’information sur les services sociaux, les transports, les associations de solidarité… Au centre médico-social de Damville, Patricia Lhernault, responsable de service social, salue l’initiative du Fraternibus. « C’est très stigmatisant de venir au service social. » La démarche l’amène à réfléchir sur ce qui constitue traditionnellement « le cœur de [son] métier : aller au-devant des personnes ». Beaucoup d’habitués du Fraternibus connaissent les assistantes sociales. Certains se nourrissent grâce aux colis alimentaires de l’association SOS solidarités.

Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
11H30

Ce mercredi, à Breteuil, c’est la première fois que Joseph, appuyé sur deux béquilles, s’arrête. Il a besoin de parler. A peine assis, le vieil homme éclate en sanglots secs. Joseph, autrefois commerçant à Paris, se sent très seul. « Surtout depuis que j’ai perdu ma femme. Ça fait cinq ans, j’arrive pas à m’en remettre. » Sa fille vient le voir, mais elle habite trop loin. Clermont-Ferrand, à près de 500 km de chez lui.

Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
11H45

Thérèse, 85 ans, arrive avec son fils. Jean-Luc, 68 ans, les salue en riant, repoussant d’un coup tous ses soucis à lui. Avant leur arrivée, il confiait : « Ma vie ? Elle fut pas bonne. » Mais Thérèse n’est pas en forme et lui, ça l’attriste. Alors Jean-Luc entraîne Thérèse vers le marché. « Viens voir, j’ai quelque chose pour toi ! » Ils reviennent cinq minutes plus tard, bras dessus, bras dessous, elle, un œillet rose dans les mains, ravie. Lui : « C’est elle qui a choisi ! On se voit ici, tous les mercredis. » Jean-Luc et Thérèse égayent la petite troupe formée autour d’eux. Jean-Luc se voit en collant et tutu. « Tu ferais un beau cygne ! » lui lance Thérèse.

Fraternibus, se rencontrer pour rompre l’isolement
12H30

Au volant du Fraternibus, Olivier conduit Christophe et Yvon jusqu’au pied de leur immeuble, à la Mare aux loups. Ce quartier, sur les hauteurs de Damville, compte nombre de logements sociaux. Des voisins, qui ne se connaissaient pas, se sont rencontrés au bus. Ce rendez-vous en motive certains à se rendre en centre-ville tous les mardis. Auparavant, ils ne sortaient pas de leur quartier. « Salut voisin ! », lance Yvon à Christophe avant de rentrer chez lui. Christophe est fier : aujourd’hui, c’est la première fois qu’Yvon est venu au Fraternibus. Et c’est grâce à lui.

Making of
Alain-Benoît Dimier
Animateur au Secours Catholique de l’Eure (2016-2019), puis du Rhône

Quand je suis arrivé dans le sud de l’Eure, en 2016, un accueil du Secours Catholique venait de fermer. Une cinquantaine de communes, plus aucun lieu d’accueil. Ma mission ? Ramener une présence de l’association sur ce territoire. J’ai commencé par m’immerger dans cette vallée, pour me coltiner la réalité des habitants. Au bout de six mois, les gens m’avaient fait part de beaucoup de problèmes de mobilité – des lignes de bus et de train avaient fermé – et d’isolement. Ils se sentent abandonnés par les services publics. Ce sont souvent des personnes âgées ou des jeunes en situation de handicap. Une femme de 86 ans me disait : « Mon assistante sociale, je ne peux plus la voir. On me dit d’aller à la mairie pour la voir en visio, mais je sais pas faire. Je n’ai pas de voiture pour aller à la mairie et il n’y a plus de bus. » Quel sens cela aurait-il eu d’ouvrir une antenne et d’attendre des personnes qui ne peuvent pas se déplacer ? J’ai demandé à des associations et des institutions locales : « Est-ce que quelque chose de roulant, ce serait opportun ? » Nous nous sommes orientés vers une mobilité inversée : aller vers les gens, là où ils sont. Le premier objectif, c’était de se mettre à l’écoute des gens. Beaucoup ne se sentent pas légitimes pour parler. Il s’agit aussi de faire émerger des collectifs citoyens. Que les gens se rencontrent et se parlent, qu’ils deviennent acteurs de leur vie et de leur territoire. Qu’ils se sentent légitimes pour interpeller leur mairie. Notre défi ? Ne pas devenir un lieu où on fait les choses pour les gens. Il faut savoir passer la main à ceux qui viennent. Ce sont eux qui créent le contenu de la rencontre.

Roulez pour la fraternité !
Pour soutenir les actions à la rencontre des personnes isolées ou exclues
Pour vous engager comme bénévole