À Bourg-en-Bresse, l'alphabet et tout le reste
« A », lance une voix. Au bout de la table, un bébé tourne la tête. Sa mère le retient d'un bras contre elle. « B. » Un homme se penche sur sa feuille. « C. » Les lettres remontent la table, rebondissent d'une chaise à l'autre. Quelques accents les accrochent au passage. Puis tout le monde finit par reprendre l'alphabet à l'unisson.
Dans le local du Secours catholique, les tables ont été poussées en un grand rectangle. Autour, une dizaine de personnes. Les plus jeunes ont dix-sept ans. Une femme, la soixantaine, porte un foulard noir autour de la tête, un autre participant fait tourner son stylo entre ses doigts. Les accents se mélangent. Ils viennent du Soudan, de Géorgie, du Kosovo, du Maroc, d'Albanie, d'Angola ou du Bangladesh.
Debout devant le tableau blanc, Catherine retire le capuchon de son feutre. C'est la cinquième fois qu'elle anime ce cours de Français langue étrangère. « Qui veut commencer ? A ? » Les mains ne se lèvent pas, mais les réponses arrivent aussitôt. « Au revoir », propose une voix enthousiaste. Quelques regards se croisent. Des sourcils se froncent. Catherine sourit. « Oh, c'est très bien. Il est difficile celui-là, il est particulier. On va l'écrire. » Le feutre grince sur le tableau. Une autre voix, plus timide cette fois : « Aimé ? » « Oui, Kelly ! » Catherine note le mot.
« Là aussi, le A… » « On ne l'entend pas », remarque quelqu'un. « Oui, répond-elle en riant. C'est encore un piège. »
À la lettre B, Kelly récidive. « Bienvenue. » « Bravo ! Ça, c'est un joli mot. Est-ce que tout le monde comprend ? » Les têtes acquiescent. Puis une voix de jeune homme : « Bon courage. » Cette fois, toute la salle éclate de rire. Le jeu continue. Mot après mot. Lettre après lettre.
Derrière sa table, Alexandre garde le front dans sa main gauche. Devant lui, une feuille blanche se remplit lentement. Assis entre deux jeunes Soudanais de son âge, le Géorgien suit les explications sans quitter son stylo des yeux. Coca. Cinq. Chat. Croissant. La lettre C change de son à chaque exemple. Il hésite. Djamal, son voisin, se penche discrètement, pointe une ligne du doigt, répète quelques syllabes à voix basse. Alexandre acquiesce, corrige, recommence.
C'est à la fois de l'apprentissage, des relations humaines et des sourires.
Plus loin, les deux mineurs bangladais ne ratent aucune occasion de proposer un mot. Non scolarisés, bientôt majeurs, le temps presse. Comme beaucoup ici, ils devront maîtriser un certain niveau de français pour leurs démarches administratives. À la lettre F, quelqu'un lance : « Fromage. » Une femme plisse les yeux, elle ne comprend pas. « Avec le lait de la vache, on fait du fromage… » Catherine accompagne ses mots d'un geste. Puis Djamal se redresse : « Comme dans Tom et Jerry ! » Ça fait marrer tout le monde. Cette fois, c'est compris.
« Je me régale, dit Catherine en rangeant ses feuilles. Ça participe, ça rigole, c'est vivant. » En début d'après-midi, avant que la salle ne se remplisse, Frédérique, l'un des animateurs du Secours Catholique, résumait déjà l'enjeu de ces rendez-vous. « C'est à la fois de l'apprentissage, des relations humaines et des sourires. C'est tout aussi important. »
À la fin des deux heures, les feuilles d'alphabet restent couvertes de mots inachevés, de ratures et de flèches. Personne ne se précipite vers la sortie. Les conversations continuent encore quelques minutes.