À la Halte d’Arcachon, on vient pour exister
Le brouillard n'a pas bougé depuis l'aube. Arcachon disparaît derrière un voile gris, humide. Samedi matin, 9 heures. À l'intérieur de l'ancienne boucherie, Charles est déjà là. Assis à la table, il boit son café. Il doit avoir 80 ans, peut-être plus. Il vit dehors depuis des années. Ici, tout le monde le connaît.
Dans la cuisine de l’arrière-boutique réaménagée, Jean-Claude lui prépare un sandwich au jambon. Ce matin, il a enfilé un pull de Noël bleu et blanc et une écharpe rouge vif qu’il garde autour du cou. Il se frotte les mains. Le convecteur est resté éteint toute la nuit. « C’est la commune qui prend en charge l’électricité, on essaye de faire attention. » Près de dix ans qu’il est bénévole. « Un jour, j'ai vu la lumière et je suis rentré. »
« Jean-Claude, ça fait une éternité qu'il est là », dit en souriant Ghislaine. Elle, ça fait un peu moins longtemps. Mais suffisamment pour connaître le maillage associatif. C’est elle qui coordonne l'équipe du samedi. Chef de projet en essais cliniques la semaine, bénévole le week-end. Elle énumère : la Croix-Rouge, Entraide 33, l’Equipe Saint-Vincent, le SAMU social avec son bus, ses douches et sa machine à laver. « Nous, on n'a pas tout ça. Mais on propose un café, un sandwich, une présence. »
Les gens à la rue sont des écorchés vifs. Toute la vérité sort. Ici, il y a du vrai.
Six à sept personnes passent par la Halte d’Arcachon chaque jour, du mardi au samedi. Souvent les mêmes. Certains vivent dehors, d'autres ont un toit mais pas grand-chose d'autre. « Il est davantage question d'isolement social que de grande précarité », dit Ghislaine. Ici, on vient pour voir des gens, échanger quelques mots, exister un peu.
Maryse est venue prêter main forte ce matin. D’habitude, son jour, c’est le mercredi. Avec son accent du sud-ouest prononcé, elle interpelle Didier resté en retrait : « Tu as baissé le sucre, j’espère ? » Il répond : « J’en ai pas pris ». Elle est rassurée : « Ah, c’est super ! C’est un piège le sucre, c’est un piège ». Il aura 60 ans dans quelques jours. Le 24 décembre. « Quand je viens là, c'est que c'est compliqué. »
Didier a un studio mais galère parfois pour le reste. Cet été, il a travaillé comme valet de chambre dans un bel hôtel de la station balnéaire. Quand la saison s’est terminée, et son contrat aussi, tout est devenu difficile. « Et puis je vieillis, j’ai les articulations qui me font souffrir. » Il passe souvent prendre un café. « Les gens à la rue sont des écorchés vifs. Toute la vérité sort. Ici, il y a du vrai. »
Nana, elle, chante entre les tables. Elle vient presque tous les samedis. Jean-Claude lui lance : « Le 28 mars, je t'invite à danser dans les rues d'Arcachon. » Elle note la date dans son téléphone : rendez-vous 14 heures. Les cafés sont finis, la Halte va bientôt fermer. Dehors, le brouillard ne s'est toujours pas levé.