À la Halte d’Arcachon, on vient pour exister

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À Arcachon, une ancienne boucherie abrite la Halte de jour du Secours Catholique. Du mardi au samedi, de 9h à 11h, une poignée de bénévoles accueille quelques visages familiers. Reportage en décembre dernier.
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Le brouillard n'a pas bougé depuis l'aube. Arcachon disparaît derrière un voile gris, humide. Samedi matin, 9 heures. À l'intérieur de l'ancienne boucherie, Charles est déjà là. Assis à la table, il boit son café. Il doit avoir 80 ans, peut-être plus. Il vit dehors depuis des années. Ici, tout le monde le connaît.

Dans la cuisine de l’arrière-boutique réaménagée, Jean-Claude lui prépare un sandwich au jambon. Ce matin, il a enfilé un pull de Noël bleu et blanc et une écharpe rouge vif qu’il garde autour du cou. Il se frotte les mains. Le convecteur est resté éteint toute la nuit. « C’est la commune qui prend en charge l’électricité, on essaye de faire attention. » Près de dix ans qu’il est bénévole. « Un jour, j'ai vu la lumière et je suis rentré. »

« Jean-Claude, ça fait une éternité qu'il est là », dit en souriant Ghislaine. Elle, ça fait un peu moins longtemps. Mais suffisamment pour connaître le maillage associatif. C’est elle qui coordonne l'équipe du samedi. Chef de projet en essais cliniques la semaine, bénévole le week-end. Elle énumère : la Croix-Rouge, Entraide 33, l’Equipe Saint-Vincent, le SAMU social avec son bus, ses douches et sa machine à laver. « Nous, on n'a pas tout ça. Mais on propose un café, un sandwich, une présence. »

Les gens à la rue sont des écorchés vifs. Toute la vérité sort. Ici, il y a du vrai. 

Six à sept personnes passent par la Halte d’Arcachon chaque jour, du mardi au samedi. Souvent les mêmes. Certains vivent dehors, d'autres ont un toit mais pas grand-chose d'autre. « Il est davantage question d'isolement social que de grande précarité », dit Ghislaine. Ici, on vient pour voir des gens, échanger quelques mots, exister un peu.

Maryse est venue prêter main forte ce matin. D’habitude, son jour, c’est le mercredi. Avec son accent du sud-ouest prononcé, elle interpelle Didier resté en retrait : « Tu as baissé le sucre, j’espère ? » Il répond : « J’en ai pas pris ». Elle est rassurée : « Ah, c’est super ! C’est un piège le sucre, c’est un piège ». Il aura 60 ans dans quelques jours. Le 24 décembre. « Quand je viens là, c'est que c'est compliqué. »

Didier a un studio mais galère parfois pour le reste. Cet été, il a travaillé comme valet de chambre dans un bel hôtel de la station balnéaire. Quand la saison s’est terminée, et son contrat aussi, tout est devenu difficile. « Et puis je vieillis, j’ai les articulations qui me font souffrir. » Il passe souvent prendre un café. « Les gens à la rue sont des écorchés vifs. Toute la vérité sort. Ici, il y a du vrai. »

Nana, elle, chante entre les tables. Elle vient presque tous les samedis. Jean-Claude lui lance : « Le 28 mars, je t'invite à danser dans les rues d'Arcachon. » Elle note la date dans son téléphone : rendez-vous 14 heures. Les cafés sont finis, la Halte va bientôt fermer. Dehors, le brouillard ne s'est toujours pas levé.

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bénévole et accueillis à la Halte d'Arcachon
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Dans une autre vie, Jean-Claude a été moniteur d'auto-école en Seine-Saint-Denis (93). Là-bas, il a vu arriver les produits illicites et les vies qui déraillent. Il a essayé d'aider, « mais on ne pouvait pas faire grand-chose ». À la retraite, avec sa femme, il a tourné le dos au 93. Direction Arcachon. « Le paradis », dit-il. Mais quelque chose est resté. À peine installé, il est allé frapper à la porte du Secours Catholique. « On était encore jeunes, dynamiques. Je voulais me rendre utile. »

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une femme caresse son chien, accroupie à ses côtés, sur le trottoir
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Elle pousse la porte, discrète. Sophie a 58 ans. Pendant trois ans, elle a dormi dans sa voiture. Un mètre carré. Elle et son chien sur le siège passager. « Une adaptation au quotidien, une gymnastique », dit-elle. Puis, comme à chaque fois, elle rectifie : « On ne vit pas dans une voiture. On survit. » Avant, elle travaillait. Et puis tout s’est enchaîné. Plus de revenus, et les portes qui se ferment les unes après les autres. Aujourd’hui, elle passe dire bonjour. « Sans cet endroit, je n’aurais pas pu tenir. C’est normal de ne pas perdre le lien. » Ses enfants, trentenaires, ne savent pas. Elle ne leur a jamais dit. « Tu veux les projeter dans le bon, dans le meilleur. » Le 24 décembre, elle sera là pour la fête de Noël de la Halte. « Et pour l’anniversaire de Didier. » 

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deux femmes bavardent en riant autour d'un café
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Maryse est arrivée à la Halte en 2013. Lors de la réunion d'accueil, elle a retrouvé ses copains du club de retraite sportive. « On m'a donné les clés le jour même ! » Ici, on la voit souvent avec un sac de linge sous le bras. C'est elle qui ramène les torchons sales à la maison et fait tourner les machines. « Il faut venir avec plaisir, toujours. Et puis ça nous apporte quelque chose aussi. On tend la main, mais ils nous le redonnent. »

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Une jeune homme souriant avec bonnet et doudoune rouge à la porte de la Halte
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Andréas pousse la porte. Ça fait une semaine qu'il vient à la Halte. Il parle vite, ponctue ses phrases de rires nerveux. Il a presque 30 ans. Deux ans qu'il est à la rue. Il cherche du travail mais sans logement, « la boucle est sans fin ». Il a déjà perdu un job à cause de ça. Il y a quelques années, il a tout plaqué pour faire les saisons. La réalité l'a rattrapé. « Quand t'as 20 ans, t'as pas les idées claires. T'oublies que tes projets coûtent de l'argent. J'aurais dû faire autrement. Mais je n’ai pas été aidé, pas eu de conseils. » Il dit n'avoir jamais voulu mendier. « Par fierté. Je préfère peut-être mourir que demander à quelqu'un qui me donnera par pitié. »

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Nom(s)
Magali Sennane
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Sébastien Le Clézio
Fonction(s)
Photographe
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