À l'accueil de nuit d'Orléans : « On fait face »

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Chaque hiver, depuis deux ans, le Secours catholique d'Orléans ouvre un accueil de nuit d'urgence pour femmes, avec ou sans enfants. Trente-cinq personnes y trouvent un lit jusqu'à fin mai. Sur place, l’équipe de bénévoles veille.
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Texte

Depuis Mayotte, Joyce a tapé sa requête dans ChatGPT : une ville près de Paris, pas trop grande et, surtout, avec des écoles. L'IA lui a proposé plusieurs destinations. Elle a regardé, comparé, éliminé Bordeaux — trop loin —, hésité avec Metz. Puis, elle a choisi Orléans. Elle a pris l'avion avec ses trois enfants. Le 13 janvier, à peine arrivée, elle a appelé le 115. « Le soir même, j'étais là. » « Là », c'est l’ancien local de la préfecture où l’on faisait les cartes grises. Depuis janvier, le Secours catholique d'Orléans y a installé un accueil de nuit d’urgence pour femmes et enfants. Des moulures au plafond, et, en dessous, des lits de camp collés les uns aux autres. 

Plan Grand Froid

Cheveux courts et roux, Laurence, l’animatrice salariée de l’association, fait le tour des pièces à son arrivée. Elle pose la main sur chaque radiateur. Dans son bureau, elle jette un œil au cahier de transmission, sort trois téléphones de son sac. « C'est la deuxième année que le Secours Catholique ouvre cet accueil. » Dans le cadre du Plan Grand Froid, l'État finance l'ouverture hivernale. Cette année, c'est le conseil départemental qui prête les locaux. La première année, les subventions sont tombées le 23 décembre. Il fallait ouvrir le 16 janvier. Laurence et son équipe sont allés chez Décathlon acheter trente lits, des duvets, des oreillers.

des enfants jouent dans l'accueil de nuit
Deux des trois enfants de Joyce jouent en attendant le repas du soir.

Chaque soir, les portes ouvrent à 17h30. À 7h le lendemain, il faut déjà partir. C'est le 115 qui oriente les femmes vers le lieu. Pour 15 jours. Elles viennent d'un peu partout. « Toutes sont migrantes », précise Laurence. Elle continue son tour des dortoirs. « Certaines, quand elles arrivent, n'ont que leurs habits sur le dos. » Dans la salle de jeu, elle dépose quelques peluches récupérées de dons. Elle agrippe le dossier d'une chaise. Et raconte. L'année dernière, une femme est arrivée avec une blessure au cou, grosse comme un melon. Laurence s'arrête. Déglutit. « Son mari avait essayé de la tuer. C'est sa belle-mère qui lui a dit de fuir. »

Temps d'écoute

Fin mai, l'accueil fermera. D'ici là, tous les jeudis, Laurence et sa trentaine de bénévoles organisent un temps d'écoute. Papiers, hébergement, emploi : « C'est toute une gymnastique entre les institutions. » On décortique les dossiers, on appelle, on relance, on attend. Parfois, ça tient. L'année dernière, l'équipe a fait reconnaître le diplôme d'une maman préparatrice en pharmacie. Aujourd'hui, elle travaille. Une autre, enceinte, a trouvé une place en foyer. En partant, elle a promis d'appeler son enfant Laurent ou Laurence. « Ça m'a fait fondre comme de la glace au soleil ! »

J'aime apporter de la joie.

En traversant la cour intérieure, Laurence jette un œil aux massifs. « Elles ont bien poussé, mes jonquilles. » Dans la cuisine, elle enlace Maryline. « Bonjour ma bichette ! » Sur une unique plaque électrique, Maryline prépare le repas du soir. Écrasé de pommes de terre, sardines et œufs. Trente-cinq personnes à nourrir. Elle sourit : « J'aime ça, ça m'apaise. » Depuis janvier, elle est l'une des trois « maîtresses de maison », hébergées en continu. En échange, elles tiennent l'endroit. « J’aime apporter de la joie. Je me suis attachée aux enfants d'ici, comme si c'étaient les miens. » Silence. Les siens sont restés là-bas, en Côte d'Ivoire. « Même si, moi-même, je ne suis pas toujours… » Elle hésite. « Heureuse. »

Joyce, mère hébergée, et Sabine, bénévole
Joyce, hébergée, fait le point avec Sabine, bénévole.

Dans le couloir, les bénévoles du soir arrivent par petits groupes. Jean-Pierre, vingt ans d’engagement derrière lui. Carole, sa première fois à l’accueil de nuit. Ils accrochent leurs manteaux, saluent les femmes par leur prénom. Dans le dortoir, Sabine, bénévole, est penchée vers Joyce. Elle vérifie où en est sa demande d'asile. C'est sa deuxième année ici. « Ce qui m'épate, ce sont les enfants. Ils ont toujours le sourire alors qu'ils sont dans des situations compliquées. » 

on s'intègre doucement

Les trois garçons de Joyce jouent à ses pieds. Le plus petit a quatre ans, l'aîné dix. Sous le gilet de Joyce, on aperçoit le maillot des Léopards, l'équipe de foot de la République démocratique du Congo. Son pays d'origine. À Mayotte, elle était secrétaire dans un office notarial. Elle a tout quitté pour que ses enfants aillent à l'école. Tous les quinze jours, le 115 renouvelle son orientation. Joyce refait ses bagages, rappelle. « Le petit commence à me dire : maman, on nous a encore chassés. » Elle inspire: « Mais y'a rien à faire. On fait face. » Le dimanche, quand tout est fermé, elle reste dehors avec eux de 14h à 17h. « Quand il pleut ? La pluie tombe sur nous, sur les enfants. On ne peut rien y faire. »

Joyce et Svetlana assises côte à côte et souriantes
Joyce et Svetlana parlent toutes les deux russe.

Svetlana s'est installée à côté d'elle. Soixante-douze ans. Cheveux blonds tirés en arrière, gilet noir aux manches ajourées, mocassins en fausse fourrure. Elle ne parle presque pas français. Pourtant elle connaît le russe, l'arménien, le turc. « Mais le français, wahou, dur ! » Joyce rit et lui répond en russe. Elle a vécu avec un Géorgien, le père de son aîné. Svetlana raconte, Joyce traduit. Elle a été mariée à quatorze ans au Kurdistan. Sept ans qu'elle passe de foyer en foyer à Orléans. Svetlana a six enfants. Elle fait le chiffre avec ses doigts. Joyce l’encourage. « Ça va venir, le français. » Joyce, elle, dit que le plus dur ici, c'est de ne connaître personne. Pas de famille, pas d'amis. « Mais ça va aller. On s'intègre doucement. » Sur le lit de camp, Svetlana hoche la tête.

Crédits
Nom(s)
Magali Sennane
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Elodie Perriot
Fonction(s)
Photographe
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