Proche-Orient : Le sport pour inclure
Lorsqu’elle s’est vu proposer de devenir animatrice d’activités sportives, Naheda a hésité. « Je me suis dit que ce n’était pas fait pour moi. Le peu de sport que j’ai fait dans ma vie, c’était pendant l’heure de cours obligatoire à l’école. Ça remonte à plus de vingt ans ! » La mère de famille, employée de Caritas Jordanie, se laisse convaincre. Avec une trentaine d’autres salariés ou bénévoles de l’organisation non gouvernementale jordanienne qui vient en aide aux personnes exilées et aux enfants défavorisés, elle suit une formation dispensée par la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), fervent défenseur du sport pour tous. Objectif : apprendre à un jeune public éloigné des terrains sportifs à jouer au Frisbee et au handball. La méthode d’apprentissage est souple et inclusive. « Le principe est que tout le monde joue en même temps et reste dans le jeu », explique Michel, bénévole à la FSGT. Pour cela, « on peut réduire le nombre de joueurs par partie ou dégonfler légèrement les ballons pour mettre à l’aise les plus fragiles. On aménage les règles pour les adapter à tous les publics ».
En montrant qu’on peut changer les règles dans le sport, on fait réaliser qu’il est possible de transformer la société.
Il faut également s’adapter aux réalités du terrain, notamment au manque d’infrastructures publiques. D’où le choix de l’ultimate (match de Frisbee) et du handball, « des disciplines qui se pratiquent en plein air et ne nécessitent pas un équipement trop coûteux ou difficile d’accès ». Proposer des activités sportives peu connues du grand public dans un pays qui ne jure que par le football, c’est aussi un moyen « d’ouvrir les esprits et d’explorer d’autres possibles », estime Rakan Shweihat, coordinateur de projet à Caritas Jordanie. « Nos sociétés nous conditionnent à rester dans le cadre. En montrant qu’on peut changer les règles dans le sport, on fait réaliser qu’il est possible de transformer la société. » Naheda en fait l’expérience. « Je pensais que le sport était réservé aux personnes avec certaines capacités physiques ou avec des moyens financiers pour rejoindre un club privé. J’ai compris qu’en fait tout le monde peut et a le droit de jouer et qu’il faut se battre pour ce droit. »
Un projet régional
Utiliser le sport inclusif comme un moyen pour renforcer le pouvoir d’agir des personnes vulnérables : telle est l’idée au cœur du projet régional porté par la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), le Secours Catholique et cinq de ses partenaires issus du Proche-Orient : Palestine Amputee Football Association (PAFA), qui sensibilise aux droits des personnes en situation de handicap dans la bande de Gaza, Etijah et Saint Andrew Refugees Service (STARS), qui travaillent à l’inclusion des femmes et des réfugiés en Égypte, HoPe, qui œuvre pour la consolidation de la paix au Liban, et enfin Caritas Jordanie. Le projet commun se décline en cinq projets pilotes. Chacun des projets est déployé par l’un des partenaires du Sud de la Méditerranée avec des variations.
Dans la plaine de la Bekaa, à l’est du Liban, où vit la majorité des réfugiés syriens, HoPe rassemble une fois par semaine des groupes d’enfants libanais, palestiniens et syriens autour d’un Frisbee. Une manière de rapprocher des communautés qui ont de plus en plus de mal à cohabiter. « C’est une démarche complémentaire au travail d’inclusion sociale et de maintien de la paix que nous menons à travers nos formations en communication non violente ou en sensibilité au conflit », considère Khaled Hazeem, coordinateur de projet à HoPe, qui observe déjà des résultats positifs. « Au début, les enfants se regroupaient en fonction de leur nationalité. Et même lorsqu’on les encourageait à se mélanger, ils ne faisaient des passes qu’à des coéquipiers de la même nationalité qu’eux. Mais au fur et à mesure des séances, on réussit à briser ces barrières, ils interagissent davantage et forment un groupe soudé. »
Il aura fallu près de trois ans pour mettre en œuvre le projet “Sport pour toutes et tous”. Le temps d’élaborer une vision commune. « Il ne s’agit pas de cinq projets mis côte à côte mais d’une démarche collective et transnationale », insiste Jamil Kadi, consultant pédagogique. « Le Secours Catholique ne tient pas seulement le rôle de bailleur de fonds et les partenaires étrangers celui de simples exécutants. » Un comité de gouvernance, composé d’un représentant de chaque membre du projet, se concerte deux fois par an pour adopter les orientations stratégiques. Ce fonctionnement peut « ralentir le processus décisionnel, mais il permet de s’assurer de l’adhésion et de la participation active de tous », estime Jamil Kadi. Impliquer les acteurs locaux, qui ont une connaissance fine du terrain, à la prise de décision permet aussi d’apporter une réponse plus adaptée. « Ils soulèvent des questions auxquelles nous n’aurions pas pensé. Par exemple, la nécessité de gagner la confiance des parents, notamment ceux qui ne souhaitent pas laisser leur enfant prendre part à des activités en mixité. »
Le projet “Sport pour toutes et tous” doit s’étendre jusqu’en 2027. Mais dans une région du monde aussi instable, le risque de ne pas être en mesure de conduire une action jusqu’au bout est élevé. Quelques mois seulement après son lancement, le projet est percuté par une actualité dramatique. Israël lance une offensive militaire d’une ampleur inédite sur la bande de Gaza, en réponse aux attaques du Hamas du 7 octobre 2023. Plus d’un million de personnes sont contraintes de se déplacer plusieurs fois dans l’enclave palestinienne pour se mettre à l’abri. Quinze mois plus tard, la population est toujours confrontée à une insécurité alimentaire aiguë. « La situation est complexe mais on se donne les moyens de continuer le projet », explique Jamil Kadi.
À Gaza, le sport comme seul exutoire
Le partenaire palestinien, qui devait initialement accompagner des personnes en situation de handicap, réoriente son action vers un plus large public. Depuis un an, l’ONG palestinienne organise des animations sportives et ludiques dans des camps de déplacés. Face au dénuement le plus total, elle doit redoubler de créativité. « Nous fabriquons nous-mêmes les ballons en mettant un peu de laine dans des chaussettes », raconte Aya al Othmani, une bénévole de PAFA. « Le matériel sportif n’est pas disponible et quand il l’est, les prix sont exorbitants. » « Avec les autres structures partenaires, on élabore un projet pilote pour trois ans. Avec PAFA, on est en constante réévaluation du projet pilote, précise Jamil Kadi. Mais pas question d’abandonner le projet qui prend encore plus de sens aujourd’hui. »
Dans une bande de Gaza anéantie, le jeu est devenu le « seul exutoire » des jeunes déscolarisés, traumatisés par la guerre et dont la seule occupation est de collecter du bois, de l’eau ou de la nourriture, estime Shadi abu Armanah, un animateur de PAFA. Une mère de famille témoigne : « Depuis que mes enfants ont de nouveau accès à des espaces de jeux, ils font moins de cauchemars, moins de crises de larmes et sont beaucoup moins stressés. Jouer les aide à aller mieux. »
*Depuis le déclenchement de l'offensive militaire israélienne sur le Liban, le 2 mars dernier, le projet porté par l'association Hope a grandement été affecté par la campagne de bombardement, contraignant les équipes à interrompre leurs activités durant un temps. Les animations sportives sur place reprennent mais la situation sécuritaire reste très fragile.
Aurore Faivre, responsable Pôle Afrique du Nord-Moyen-Orient au Secours Catholique
« Enrichir son répertoire d’actions »
« Le projet “Sport pour toutes et tous” est le fruit d’une rencontre avec la FSGT, qui a une riche expérience du développement de projets sportifs inclusifs en France et dans le monde, et l’aboutissement d’une réflexion sur la transformation sociale menée depuis 2019 avec nos partenaires issus du Moyen-Orient. Un groupe de travail inter-associatif a été mis en place début 2023 pour co-construire ce projet régional. C’est pour nos partenaires, qui accompagnent des publics jeunes et des personnes vulnérables, une opportunité d’enrichir leur répertoire d’actions et de travailler avec d’autres structures du Bassin méditerranéen. Nous avons démarré cette expérimentation en investissant des fonds propres. Pour innover, il faut parfois oser se lancer sans attendre un appui financier et sans garantie de succès. »