Au Honduras : après les ouragans, le choix du départ
La journée touche paisiblement à sa fin dans le quartier San Juan Uno de La Lima, une ville de 80 000 âmes au nord-ouest du Honduras. Dans une gargote de bord de route, une poignée de gamins amassés sur un banc regardent un match de foot, comme scotchés à l'écran de télévision. À leur côté, machette en bandoulière et casquettes vissées sur le crânes, des ouvriers harassés par une journée de travail dans les bananeraies s’accordent une courte pause avant de rentrer chez eux. Dehors, tandis que le soleil décline, l’ombre de la végétation s’étend sur les maisons colorées et les carrés de jardin qui bordent les rues en terre.
Rien ne laisse deviner le déluge qui s’est abattu ici en novembre 2020 lors des passages successifs des cyclones Eta et Iota. Difficile en effet, pour un visiteur non averti, d’imaginer qu’il y a cinq ans cette commune était en grande partie engloutie par les eaux.
Dans l’esprit des habitants, le souvenir de ces journées est pourtant vivace. Le récit qu’ils en font s’apparente à un film d’horreur. « Au début, on ne s’est pas méfié », raconte Clenis Canales qui vivait dans le quartier San Juan Uno avec ses trois filles, sa sœur, Audalis, et sa nièce, et qui a depuis déménagé à San Pedro Sula, la deuxième ville du Honduras, à une quinzaine de kilomètres. Elle revoit ses voisins sortir de temps en temps jeter un coup d'œil sous la pluie battante, puis retourner regarder la télévision. En 2008, les habitants de San Juan Uno avaient déjà connu une montée des eaux lors du passage de l’ouragan Paloma. « L’eau s’était arrêtée sous la fenêtre, et nous pensions que ce serait pareil. Nous avons juste surélevé les meubles et quand l’eau est entrée dans la maison, nous sommes sortis attendre dehors, un peu plus en hauteur », se souvient la jeune femme âgée de 35 ans.
Mais au fil des heures, la pluie ne faiblit pas. « À un moment, j’ai voulu aller chercher un coq qui était coincé dans un arbre, je me suis retrouvée immergée jusqu’à la poitrine. » Elle et sa sœur décident alors de se réfugier avec leurs filles dans une maison proche, l’une des rares à disposer d’un étage. D’autres riverains ont la même idée. « Nous étions une vingtaine. Mais nous avons vu l’eau continuer de monter, nous avons commencé à avoir peur. » Tandis que certains grimpent sur le toit, Clenis et sa soeur préfèrent fuir plus en amont. « Mais à chaque fois que nous nous arrêtions dans un endroit au sec, l’eau finissait par nous rattraper, elle arrivait par plusieurs côtés. Dès que nous en avions aux genoux, nous quittions notre refuge, nous n’avions plus confiance. »
Le cauchemar va durer deux jours. « Quand la pluie s’est enfin arrêtée, le 4 novembre, nous étions à un kilomètre de chez nous, dans le quartier voisin de San Juan Viejo. Tout notre quartier avait été recouvert. » Des traces de boues, à deux mètres cinquante de haut, sur les murs de certaines maisons témoignent encore de la catastrophe.
LE CHAOS DANS LE CHAOS
Dans le quartier de Cruz de Valencia, en contrebas, la situation s’est avérée encore plus critique. « Nous étions entre 300 et 400 personnes entassées dans les deux seules maisons à étages du voisinage, raconte Dionicia Maldonado, 55 ans. Nous pensions tous être en sécurité. » Mais là encore, le répit n’est que temporaire. « L’eau a fini par nous atteindre. » Dionicia, son mari et leurs deux fils qui les accompagnent, sont évacués du bâtiment sur un matelas gonflable et grimpent dans un tamarinier avec une quarantaine d’autres personnes. « C’est un arbre solide, nous savions qu’il n'allait pas plier. » La maison dans laquelle ils s’étaient réfugiés, elle, est entièrement engloutie.
Soeurs Sandra Cardoso et Conceta Lopez, missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus, décrivent une atmosphère de fin du monde : le cimetière inondé et « les cercueils qui flottaient » ; les « maras » (gangs locaux) qui d’un côté « aidaient les gens, en construisant des radeaux, avec des portes fixées sur des bouteilles de gaz vides », et, de l’autre, « volaient les vaches qui étaient sorties de leur enclos, portées par le courant, les tuaient et les dépeçaient pour vendre leur viande » ; le bout de toit de l’école qui abritait des centaines de personnes, arraché par le souffle d’un hélicoptère venu trop près lors d’une opération de ravitaillement – « le chaos dans le chaos » ; les moments de panique, les cris, face à la montée de l’eau, et le silence « qui était tout aussi angoissant car ça signifiait que les gens s’étaient résignés à mourir », relatent les deux religieuses. Elles témoignent de l’ambiance funèbre qui a succédé à la catastrophe. « Le quartier était devenu un village fantôme, se souviennent-elles. C’était sinistre. Les murs étaient recouverts de boue grise et les maisons étaient vides. » Certaines le sont restées. « Beaucoup de personnes ne sont pas revenues », assurent Sandra Cardoso et Conceta Lopez.
Le quartier était devenu un village fantôme.
Aujourd’hui, l’habitation où vivaient Clenis et sa sœur reste inhabitée. Audalis loue à Guadalupe, une commune située à 5 kilomètres. Ce serait financièrement plus intéressant pour elle de réinvestir la maison dont elle est propriétaire. « Mais elle n’y arrive pas, explique Clenis. À partir de septembre, les fortes pluies réveillent ses angoisses. Elle se dit qu’elle est mieux là où elle est. »
À Cruz de Valencia, Melba Paz peut citer au moins une vingtaine de personnes dans sa rue qui sont définitivement parties. La petite maison en parpaings mitoyenne de la sienne est vide depuis cinq ans. Elle était habitée par un couple et leurs deux enfants. « Quand nous sommes allés nous réfugier, avec mon mari et nos deux fils, à l’étage d’une grande demeure du quartier, ils ne nous ont pas suivis », raconte Melba. Prise au piège, la famille a dû grimper sur son toit. « Ils ont eu très peur. Traumatisés, ils n’ont jamais voulu revenir. » Depuis, elle n’a plus de contact avec eux, mais elle a entendu dire qu’ils vivaient désormais à Houston, au Texas.
La migration est l’un des effets indirects de la catastrophe. Difficile d’évaluer le phénomène. « On n’a pas de chiffres car il n’existe pas de recensement de la population par municipalité, explique Jose Isaias Ortega, animateur communautaire. Ce que l’on constate, ce sont les nombreuses maisons vides, et c’est par le voisinage que l’on apprend qui a quitté le pays. » L’information est lacunaire. Le sujet « est un peu tabou, explique Melba Paz. Si ça se passe bien, les familles le disent. Mais si ça se passe mal, elles n’en parlent pas, car elles le vivent comme un échec, elles ont honte. » La quadragénaire sait néanmoins que dans sa rue, outre ses voisins directs, une autre famille a rejoint les États-Unis depuis les passages d’Eta et Iota, ainsi que deux jeunes, un garçon et une fille, tous deux âgés d’une vingtaine d’années.
« Il y a toujours eu ici un phénomène migratoire, lié notamment à la violence des maras pour le contrôle du territoire, rappelle Jose Isaias Ortega. Mais cela restait marginal, contrairement à ce que l’on observe depuis six ans. » Par-delà les séquelles psychologiques et les dégâts matériels, c’est tout un écosystème qui a été bouleversé par les deux ouragans. « Jusqu’en 2020, nous vivions plutôt bien ici, tient à souligner Jose Isaias. Nous étions l’une des rares municipalités équipées d’un système de traitement des eaux usées, avec deux stations d’épuration. Les écoles fonctionnaient, les jeunes étudiaient. Leurs parents, pour beaucoup, travaillaient dans les plantations de bananes ou les usines de textile. Il y avait une stabilité salariale, économique, qui permettait de vivre dignement. »
Les inondations ont rendu les infrastructures inutilisables, notamment les canalisations qui « ont explosé ou ont été souillées », précise l’animateur communautaire. Elles ont également paralysé les bananeraies et les usines pendant plusieurs mois. Depuis, des travaux ont été entrepris, mais ils ont pris du temps et restent partiels – « on a de nouveau l’eau courante mais elle n’est plus potable, et le tout-à-l’égout est désormais à l’air libre, ça sent mauvais et ça déborde quand il y a de fortes pluies ». L’activité économique a repris mais sans atteindre son niveau d’avant la catastrophe. « Nos entreprises n'ont pas récupéré tous leurs marchés, explique Jose Isaias. Des clients internationaux n’ont pas attendu que la production reprenne et, pour la banane par exemple, se sont détournés vers des pays voisins comme le Guatemala, le Salvador ou le Costa Rica. » Le secteur est bien moins pourvoyeur d’emplois. « Avant Eta et Iota, on comptait 3600 travailleurs permanents dans les bananeraies », précise Moïses Sambrano, responsable communautaire du quartier San Juan Uno, se référant aux données du syndicat Sitraterco. « Aujourd’hui, on n’en compte plus que 2500, dont seulement 1700 permanents. » Depuis cinq ans, les plantations favorisent en effet les contrats précaires, payés « à l’heure ou à la journée, et sans protection sociale ».
Effet domino
Dans ces conditions, et avec une aide minimale des pouvoirs publics, beaucoup de ménages, qui pour la plupart n’étaient pas assurés, n’ont pas pu rebondir. « Une minorité de familles a plus ou moins réussi grâce à l’aide de proches qui sont aux États-Unis, détaille Moïses Sambrano. Mais la majorité, avec des petits salaires et des emprunts à rembourser, éprouve des difficultés à économiser pour investir dans la rénovation de leur maison et le rachat de mobilier. Celles-ci ont vu leurs conditions de vie se détériorer depuis 5 ans. D’autres, qui n’ont pas retrouvé de travail, vivent dans la misère. » Réfrigérateur, télévision, lits, cuisinière, vêtements… Melba, son mari et leurs quatre enfants ont tout perdu à l’automne 2020. L’USAID leur a permis de refaire la toiture et les portes de leur habitation. Les aides du gouvernement et d’autres organisations ont servi à racheter un lit, un frigo et une gazinière. Pour le reste, ils ont dû emprunter à la banque. Coup du sort, leur toit s’est envolé à nouveau lors du cyclone Fiona, en septembre 2022. « Il a fallu encore s’endetter », explique Melba. Aujourd’hui, une fois les crédits payés, ils subsistent avec à peine de quoi se nourrir. Leur fils aîné, Nilson Samuel, âgé de 21 ans, a dû interrompre sa scolarité il y a cinq ans, pour aider la famille. Il travaille comme son père, payé à la tâche dans les plantations. « Et encore, cela lui a pris six mois de se faire embaucher », précise sa mère.
Cette dégradation de la situation économique des familles sinistrées produit un effet domino. L’une des sœurs de Clenis Canales, Leslie, tenait un petit commerce de tortillas. Elle n’a pas directement été touchée par la catastrophe. « Mais après les inondations, les gens n’avaient plus d’argent pour lui acheter ses galettes. Elle n’avait plus de revenu », explique Clenis. Après trois ans à vivre de l’aide des associations, Leslie a décidé de partir avec sa plus jeune fille. Elle fait aujourd’hui des ménages à Tampa, en Floride. Pour les mêmes raisons, deux frères de Dionicia Maldonado ont pris la décision, il y a deux ans, de quitter femme et enfants pour migrer aux États-Unis. L’un était avocat, l’autre transportait les récoltes des paysans. « Ils n’avaient plus suffisamment de clients. Ils étaient endettés. »
Nilson Samuel a, lui aussi, envisagé de quitter le pays. « Nous dormions à même le sol, je ne trouvais pas de travail ici. Je me suis dit que je devais partir pour soutenir mes parents », explique le jeune homme. Sa mère l’en a dissuadé, effrayée par les dangers qu’encourent les migrants qui tentent de rejoindre les États-Unis. Les mésaventures vécues par leurs anciens voisins ont depuis conforté Melba dans son refus de laisser partir son fils. Au moment où ils atteignaient la frontière américano-mexicaine, le couple et ses deux enfants ont en effet été “vendus” par les passeurs à un groupe criminel. Leurs familles ont dû payer une rançon afin qu’ils soient relâchés.
Aux États-Unis, mes amis n’ont pas une vie normale de jeunes.
Nilson Samuel a aussi eu des échos de la part de deux de ses meilleurs amis qui ont pris la route migratoire il y a trois ans. « Ils m’ont raconté la faim, la soif, les rackets qu’ils ont subis », rapporte le jeune homme. Aujourd’hui les deux garçons travaillent dans le bâtiment à New-York. « Ils n’ont pas une vie normale de jeunes, observe Nilson Samuel. Soit, ils travaillent toute la journée, soit, les jours de repos, ils s’enferment pour ne pas se faire attraper et renvoyer ici. Ils ne sont pas très heureux mais ils n’ont pas le choix. » Les différents témoignages recueillis auprès de proches de migrants racontent la même chose : la pénibilité du travail, le racisme, la peur de sortir de chez soi, même pour aller faire les courses, au risque parfois de perdre son emploi. Une situation qui a empiré depuis l’accession au pouvoir de Donald Trump. Nilson Samuel n’a pas pour autant renoncé à son projet de départ. « Ce que mes amis touchent en une semaine, il me faut un mois et demi pour le gagner ici », justifie-t-il.
Agriculteur à la retraite, Antonio Dias Ramos reste profondément affecté par le départ récent de deux de ses filles, Jenny et Maida, âgées de 40 et 45 ans. Il fait directement le lien avec l’ouragan… Mitch, survenu en 1998. À cette époque, il possédait sa propre exploitation. « J’avais quarante vaches et veaux. Je vendais du lait. Je m’en sortais très bien, relate-t-il. Mais en quelques heures, j’ai perdu tout ce que j’avais construit. Je n’ai pas eu la force de recommencer. » Il s’est mis à travailler comme ouvrier journalier dans les bananeraies. La famille est subitement devenue pauvre. « Pour nous aider, Jenny et Maida, qui voulaient devenir l’une médecin, l’autre avocate, ont arrêté leurs études à 15 ans pour faire des ménages. Elles se sont sacrifiées », regrette Antonio. Ces dernières années, les deux sœurs étaient caissières dans un centre commercial. Si elles sont parties, c’est pour pouvoir financer des études à leur propres enfants. La seule consolation d’Antonio est que ses filles soient en Espagne plutôt qu’aux États-Unis. « Au lieu d’être expulsées, elles vont être régularisées. »
Le Honduras en proie aux Ouragans
Le Honduras a vécu plusieurs catastrophes dans la deuxième partie du 20e siècle, avec notamment les ouragans Fifi en 1974 et Mitch en 1998, qui ont fait respectivement 8 000 et 14 000 morts. Ces catastrophes s’intensifient depuis quelques années. La saison 2020 des ouragans dans l’Atlantique a été particulièrement active, avec 30 « tempêtes baptisées » (c’est-à-dire tempêtes tropicales ou de force supérieure), soit plus du double de la moyenne des années précédentes. Sur ces 30 « tempêtes baptisées », 13 se sont transformées en ouragans et 6 en ouragans majeurs (c’est-à-dire de catégorie 3 et 4).
Source : Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC).