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Un homme pose à côté de ses ruches

En Arménie, faire renaître les campagnes

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Chapô
En Arménie, les zones rurales sont confrontées au chômage et de plus en plus désertées par leurs habitants au profit des grandes villes. Afin de redynamiser ces territoires, la Caritas arménienne, partenaire du Secours Catholique, soutient des projets d’économie sociale et solidaire qui font (re)vivre les savoir-faire locaux.
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Les dernières neiges de l’hiver prêtent au petit village de Lanjik une allure fantomatique. Une route boueuse, qui serpente entre des maisons modestes, mène à un bâtiment en béton gris : l’ancienne crèche, fermée depuis plusieurs années. Dans la grande pièce principale, vide et froide, la voix de Nelly, 27 ans, résonne. « Dans ce village, la plupart des écoles et des bâtiments ont fermé car beaucoup d’habitants sont partis pour la ville, déplore la jeune femme, professeure dans l’école d’un village voisin. Si cela continue, il ne restera bientôt plus personne. »

Depuis plusieurs années, l’Arménie voit ses villages se vider de leur population. En cause : le manque d’activités qui pousse les habitants à partir s’installer dans les grandes villes ou à migrer à l’étranger durant une partie de l’année pour trouver du travail. Le village reculé de Lanjik, dans la campagne du nord-est de l’Arménie, ne fait pas exception. 

Dans l’ancienne crèche, Nelly est entourée d’une dizaine de femmes dont les regards pleins de détermination contrastent avec la torpeur du lieu. Toutes sont des couturières qui vivent à Lanjik et ses environs. Pour redonner vie à leur village, elles ont eu une idée : créer leur propre entreprise de textile. Avec l’aide de Nelly, elles se sont regroupées pour former une petite association qu’elles ont baptisée “Fierté de Lanjik“.

L’ancienne crèche de Lanjik abritera bientôt un atelier de couture et un magasin de vêtements.

 « Avec ce projet, nous voulons créer des emplois pour les habitants du village et rendre leur vie plus prospère afin qu’ils restent vivre ici, affirme Violeta, couturière et co-fondatrice du projet. L’important est de faire vivre notre communauté car nos maisons et notre histoire sont ici. » Le projet “Fierté de Lanjik“ a bénéficié du soutien de la Caritas arménienne, partenaire du Secours Catholique. Les couturières ont ainsi bénéficié des formations commerciales pour apprendre à lever des fonds et à pérenniser leur future entreprise. 

Ce jour-là, le projet s’apprête à franchir une  étape décisive : Nelly doit se rendre dans la ville de Gyumri pour participer à la cérémonie de remise des contrats de subvention organisée par la Caritas. « Nous avons été sélectionnées pour bénéficier de financements, indique Nelly. Il s’agit d’un pas en avant important car cela va nous permettre d’acheter des machines à coudre et de rénover cet endroit pour en faire un magasin de vêtements », explique-t-elle tout en désignant la vaste pièce de l’ancienne crèche.

Dans la ville de Gyumri, Nelly vient de signer le contrat de subvention de la Caritas arménienne.

Incubateur

Des projets entrepreneuriaux comme celui-ci, la Caritas arménienne en soutient plusieurs dizaines dans tout le pays. « Cela s’apparente à un incubateur : la Caritas lance des appels à projets dans les zones rurales auxquels des associations ou des entreprises locales peuvent candidater, explique Cécile Polivka, chargée de projets en Arménie pour le Secours Catholique. S’ils sont sélectionnés, les projets bénéficient de formations et de subventions pour se développer. »

Le petit village de Martuni, situé dans l’ouest du pays et à seulement quelques kilomètres de l’Azerbaïdjan, est perché sur le flan d’une colline. Hayk et sa femme y habitent une belle maison entourée de ruches. Cet entrepreneur de 69 ans appartient à une famille d’apiculteurs depuis plusieurs générations et a décidé d’implanter son activité dans ce village isolé afin d’aider ses habitants. « Miel, cire de bougie, gelée royale… nous fabriquons plusieurs produits grâce aux abeilles, commente-t-il. Et nous embauchons les villageois pour construire les ruches, préparer les produits et les vendre… Je veux créer des opportunités et que cela aide au développement du village afin que les habitants restent ici. » 

Hayk, apiculteur de 69 ans.

Pour Hayk et sa femme, faire en sorte que ce village proche de la frontière reste habité par des Arméniens a une signification particulière. Dans leur salon, sur le piano, trône une photo de leur petit-fils décédé lors de la guerre de 2020 qui a opposé l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour le contrôle de la région séparatiste du Haut-Karabakh. « Face à nos voisins agressifs, nous devons continuer de vivre sur notre territoire. Ici c’est notre patrie » confie Hayk.

Hayk veut promouvoir son savoir-faire. Pour cela, il a créé un camp de vacances familial baptisé “Bee&B“ sur le thème de l’apiculture. Avec le soutien de la Caritas arménienne, il a pu construire sur son terrain un centre d’éducation pour les jeunes. « Les enfants apprennent à récolter le miel ou encore à fabriquer des bougies. L’important est de leur montrer les différents produits qui peuvent être réalisés grâce aux abeilles et aussi de les sensibiliser à la protection des insectes, indique l'entrepreneur. Le but est de développer l’agro-tourisme dans cette belle région ». Chaque été, ce camp de vacances accueille 200 personnes en provenance de toute l’Arménie.

Dans le centre éducatif, les enfants apprennent à confectionner des bougies avec de la cire d’abeille.

Du rêve à la réalité

En poursuivant dans le village de Martuni, une route sinueuse mène vers le sommet de la colline. C’est ici que Satenik, une entrepreneuse native du village, a pu bâtir sa maison d’hôte. Le bâtiment, semblable à une yourte en bois, fait face aux montagnes. Ouvert à la location, le lieu propose aussi des colonies de vacances qui visent à faire découvrir aux enfants arméniens la nature et les savoir-faire locaux. « Ateliers de cuisine artisanale avec les villageois, visites de sites historiques, apiculture avec Hayk… le but est que les enfants renouent avec la culture arménienne », résume Satenik.

La maison d’hôte de Satenik, située dans les hauteurs du village de Martuni.

« Ce n’était pas facile de monter mon entreprise dans cette région, poursuit Satenik. Mais la Caritas arménienne a cru en moi et désormais les réservations se multiplient. » À travers son projet, la quadragénaire espère ainsi inciter les enfants du village – pour qui la colonie de vacances est gratuite – à croire en leurs rêves : « J’ai grandi à la campagne et je sais que les enfants qui vivent ici n’ont pas les mêmes opportunités que ceux qui sont en ville. Avec ce projet, je veux lutter contre la pauvreté et le chômage dans mon village. Mais aussi montrer aux enfants de cette communauté qu’ils peuvent entreprendre et qu’un autre avenir est possible. »

À Lanjik, Nelly (au centre), entourée du groupe de couturières et du chef de la municipalité.

Retour dans le village de Lanjik, où les couturières accueillent Nelly qui vient de signer le contrat de subvention avec la Caritas arménienne. L’heure est aux réjouissances : « Peut-être qu’un jour, notre marque de vêtements sera reconnue dans toute l’Arménie », imagine Susanna, qui sera la responsable du futur atelier de couture. Autour d’elle, les couturières affichent des sourires songeurs. « Ces femmes ont des vies difficiles et j’espère sincèrement que ce projet aura un impact positif pour elles et leur communauté », confie Nelly. Et Susanna de compléter : « Aujourd’hui, notre rêve se rapproche un peu plus de la réalité. »

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Crédits
Nom(s)
Dimitri Partouche
Fonction(s)
Journaliste
Nom(s)
Vincent Boisot
Fonction(s)
Photographe
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